Science de l'esprit  

Lignée et transmission #2

Shamar Rinpoché

14ème Kunzig Shamar RinpochéLes transmissions initiatiques propres au vajrayana sont particulièrement profondes et délicates; c'est pour cela qu'on les considère comme véritablement spéciales : elles engagent directement la personnalité et la réalisation de celui qui effectue la transmission. II ne s'agit plus d'une chose qui pourrait presque se transmettre toute seule en quelque sorte, comme des connaissances, voire comme des vœux, mais cela dépend directement de la réalisation de celui qui transmet.

Lorsque l'on envisage la complexité des instructions à transmettre, et surtout la diversité des personnes, on s'aperçoit qu'il est nécessaire d'avoir une référence absolue. Lorsque l'on considère ce qui est à la base de toutes les pratiques de méditation - les deux phases appelées chiné et lhaktong - il est extrêmement délicat d'établir ce qui appartient à chiné (le calme mental) et ce qui appartient à lhaktong (la vision pénétrante), et de connaître les différentes phases d'acquisition progressive du calme mental pour ensuite faire le lien entre ce calme mental et la vision pénétrante. Tout cela est un chemin qui, bien qu'étant parfaitement clair, peut être truffé d'erreurs, justement parce que ceux qui le pratiquent sont extrêmement différents et que les conditions de vie dans lesquelles ils se trouvent sont très diverses.

Lorsque l'on donne un enseignement ou une initiation à un ensemble de personnes, il est sûr que certaines aborderont ce qui est dit avec une compréhension relativement claire, que d'autres s'en écarteront un peu, et d'autres complètement, voire même auront une compréhension totalement erronée. Par contre, ceux qui sont chargés de faire progresser ces gens doivent avoir une vision très claire de ce qui est à faire et pouvoir corriger toutes les erreurs qui ne manqueront pas de se produire. C'est la raison pour laquelle on a besoin de pouvoir se référer à une autorité; il faut bien que quelque part quelqu'un puisse dire : "La progression doit se faire de telle et telle façons, et telle et telle personnes sont réellement qualifiées pour effectuer cet enseignement, le transmettre, etc." Il est absolument nécessaire d'avoir quelqu'un, ou un ensemble de personnes, qui maintienne d'une manière immuable le cœur même de la tradition et en détienne toutes les clefs, de manière à pouvoir éviter toute mauvaise interprétation.

Ceux qui font référence sont ceux que l'on appelle les "détenteurs de la Lignée". En ce qui concerne les Kagyupas, c'est le Karmapa ; et c'est à partir du Karmapa que sont déterminés ceux qui sont qualifiés pour transmettre les enseignements et aider ceux qui les reçoivent. Et il ne s'agit pas là d'une question de titre ni de savoir si untel est un grand ou un petit tulkou. La condition essentielle est que la compétence du lama, qui n'a pas besoin d'être un tulkou, ait été reconnue par le détenteur de la Lignée, en ce qui nous concerne par le Karmapa. Et il est nécessaire pour occuper cette position de référence absolue qui est celle du Karmapa d'avoir atteint l'Eveil.

Pour parler d'une manière plus générale, abordons les deux aspects de cette Lignée de transmission, que sont les soutras et les tantras.

Au Tibet, la transmission des tantras s'est faite essentiellement au travers de Marpa le Traducteur. Il y a de nombreuses transmissions de tantras, mais au Tibet elles ont été plus ou moins coupées et n'existent plus. Il n'en reste que quelques-unes, et c'est la même chose dans toutes les lignées, que ce soit les Guélougpas, les Sakyapas ou les Kagyupas. Dans la lignée Karma Kamtsang, on a porté une attention particulière, de manière à les préserver, à Hévajra, Korlo Demtchok et Vajra Yogini.

Dans ces transmissions venant essentiellement de Marpa, il y a tout à la fois une transmission textuelle, littérale (la théorie) et une transmission des instructions essentielles (la pratique), mais il est extrêmement difficile de préserver parfaitement pures et ininterrompues de telles transmissions, étant donné l'étendue des éléments à transmettre. La plupart des transmissions des tantras se sont trouvées peu à peu anémiées et interrompues, mais il faut savoir qu'à partir d'une transmission complète il est possible de retrouver d'autres transmissions ; il suffit qu'il y ait une transmission vraiment complète pour pouvoir ensuite réactiver les connaissances qui viennent des autres branches, des autres tantras qui n'auraient pas été complètement transmis.

Le plus important est le tantra de l'union indissoluble, qui est le tantra non duel de la réalité absolue, classe de tantra à laquelle appartient en particulier le Hévajra Tantra. Ce tantra traite du kyérim et du dzogrim. Le Hévajra Tantra a été complètement transmis et c'est à partir de lui que l'on peut réactiver ce qui est nécessaire pour la pratique des autres. Les tantras comportent une phase de développement (kyérim) et une phase d'achèvement (dzogrim). Cette dernière se subdivise en ce que l'on appelle la pratique avec caractéristiques et la pratique sans caractéristiques. Lorsque l'on pratique les tantras, tout un aspect considère une relation formelle avec la réalité exprimée au travers de la méditation, que l'on appelle le dzogrim avec caractéristiques, et cette phase utilise des formes qui ne sont pas anodines, chacune d'elles ayant un sens. Un symbolisme correspond à ces formes et il y a une manière de les relier à une réalité effective. Tout cela est particulièrement exprimé dans le "Zabmo Nangdeun" du troisième Karmapa. L'aspect pratique (non théorique) se trouve de nos jours dans les Six Yogas de Naropa.

Un autre aspect des tantras permet de faire le lien entre la réalité telle qu'elle est exprimée dans les tantras et la réalité telle qu'elle est exprimée dans les soûtras. C'est ce que l'on appelle l'aspect de parachèvement de la méditation sans caractéristiques, c'est-à-dire la reconnaissance de la nature de l'esprit : on considère la réalité non plus au travers de ses caractéristiques formelles ou conceptuelles, mais en dehors de toute forme et de toute caractéristique. Tout cela est directement lié à l'enseignement de Maitripa ; c'est la voie de chiné, lhaktong, mahamoudra. Ces enseignements qui relient soûtras et tantras ont été basés pour l'aspect théorique sur le madhyamika tel qu'il a été développé par Nagarjuna ; ils sont aussi basés sur ce qu'Asangha a codifié dans un texte appelé le "GyuLama". De tout cela, il faut retenir que les tantras traitent essentiellement deux aspects complémentaires, l'un formel et l'autre informel, dont l'union permet la réalisation. Il y a d'abord une transmission qui est celle des connaissances : une transmission intellectuelle. Il y a ensuite une transmission des instructions particulières, des instructions de réalisation. Il y a également une transmission propre à la tradition du mahamoudra initiée par Naropa avec les Six Yogas, qui consiste en un ensemble d'instructions permettant de réaliser cette voie. Ces transmissions sont communes à toutes les initiations ; il y a, accompagnant ou baignant chaque initiation, des instructions formelles, puis des instructions libératoires, et éventuellement des instructions libératoires spéciales semblables aux Six Yogas.

>>>


La science de l'esprit > Le chemin > Le Lama > La lignée : Lignée et transmission, Shamar Rinpoche

contacts