LA
MOTIVATION JUSTE
Nous
avons tous reçu beaucoup d'enseignements ces
dernières années. Si l'on reçoit
un enseignement comme on lirait un livre de recettes
de cuisine, ne pas mettre cette recette en pratique,
même si intellectuellement on la comprend bien,
n'apportera aucun bénéfice possible. On
doit développer l'aptitude à pratiquer.
Écouter un enseignement et être en accord
avec cet enseignement n'est pas suffisant, ce n'est
pas la voie qui mène à l'illumination.
Nous disons tous que nous souhaitons accéder
à ce parfaIt éveil, que nous souhaitons
l'obtenir pour le bienfait de tous les êtres,
mais si on ne se décide pas à pratiquer,
on se trompe. Peut-être est-il bon de se rendre
compte du degré d'authenticité de cette
motivation altruiste. Est-il tout à fait
exact que notre motivation soit d'accéder au
parfait éveil pour le bienfait de tous les êtres
? Est-ce que dans un coin de notre subconscient il n'y
a pas une petite part cachée qui est simplement
égocentrique ? N'est-ce pas pour nous-même,
pour satisfaire notre ego, que nous choisissons,
ou prétendons choisir ce chemin ? Lorsqu'on entend
dire que tout est le produit de l'esprit, que tout est
illusion, cela n'est-il pas récupéré
par notre ego qui se dit: "je vais pratiquer et
dédier ma pratique au bienfait de tous les êtres
parce que cela me serv1fa et me pelmettrad'acc9mplir
mon propre bienfait" ? Il est important d'être
lucide par rapport à cette motivation première.
Par exemple, si une aiguille a deux têtes, deux
pointes, il est tout à fait impossible de faire
la moindre couture avec et, pour la pratique, il en
est de même. Si l'on croit agir dans un sens et
que !a véritable motivation sous-jacente est
différente, on va se tromper soi-même et
il n'y aura pas de bienfait effectif; il est nécessaire
de voir si cet esprit qui accepte l'enseignement du
bouddha et lui porte, en surface, de l'intérêt,
est exactement ie même au niveau plus profond.
Si nous nous contentons de regarder qui nous sommes,
nous allons nous trouver des qualités, mais il
/ , va falloir aller voir au fond du cur de chacun
si c'est vraiment la réalité. A partir
du moment où t'on souhaite accéder au
bonheur, où lon souhaite se séparer
de la souffrance et séparer tous les êtres
de ta souffrance, il est absolument indispensable
d'être intègre, il faut que la motivation
soit sans confusion, sans trouble. On ne peut pas demeurer
dans la malhonnêteté et vouloir réaliser
ce souhait de bonheur et de liberté à
l'égard de la souffrance. Ce n'est qu'à
partir du moment où l'on a clarifié son
attitude qu'on peut prétendre aller dans la bonne
direction.
ABORDER
L'EGO
Où
que l'on regarde, que l'on se tourne vers soi-même
en tant qu'individu ou vers la communauté, la
sangha, on voit qu'il est nécessaire de développer
trois aspects. Lorsqu'on suit la voie du hinayana, la
voie des soûtras, l'aspect de discipline
est très important. Cette discipline vise à
la compréhension, à la réalisation
d'absence de soi dans l'individu. Pour le mahayana,
qui insiste sur la dimension de compassion, on
comprendra la nécessité de laisser se
révéler cette dimension et on sera ainsi
à même de développer les qualités
de l'esprit. C'est sur cette base que la saisie très
forte d'un soi existant pourra être dépassée.
En ce qui concerne le chemin du vajrayana, la mise à
jour de la dimension de sagesse de l'esprit provient
également de la compréhension de l'absence
de soi. Le fait de réaliser qu'il n'y a pas véritablement
d'individu existant, qu'il s'agit simplement d'une
idée à laquelle on s'accroche, permettra
de trancher toutes les tendances dans lesquelles
notre esprit est enfermé. En fait, toute pratique
quelle qu'elle soit a pour but d'accéder à
cet esprit d'humain qui est véritablement le
nôtre et qui se situe au-delà de la notion
d'un "moi-je", au-delà de la saisie
qui nous fait croire à la réalité
de l'individu que nous sommes. Tel est le but de toute
pratique. Quel que soit le chemin que l'on suive, il
n'y aura de résultat fructueux qu'à partir
du moment où ce chemin sera suivi de façon
correcte. Il est possible de recevoir beaucoup d'enseignements,
d'apprécier les instructions, d'essayer de mettre
en pratique les instructions reçues, mais la
question est de savoir à chaque instant de ma
vie ce qui est important pour moi, quel degré
d'importance je m'accorde par rapport à celui
que j'accorde aux enseignements < Année après
année, je suis peut-être dans une attitude
constante de dire: "je veux ceci, je veux atteindre
cela" et ce, malgré la pratique. "Je
ne veux pas ceci ni perdre cela". À partir
du moment où notre regard se focalise ainsi sur
nous-même, du fait même de notre façon
d'aborder la réalité des choses, nous
perdons le contact avec ce qui permet d'accéder
au parfait éveil. On s'éloigne d'une discipline
authentique, d'une compassion très large, d'une
sagesse très profonde. Et si l'on demeure dans
ce type d'attitude égocentrique, même si
l'on pratique pendant des années, peu de changements
effectifs pourront s'opérer en nous. Aujourd'hui,
lorsqu'on reçoit un enseignement profond et qu'on
le met en pratique, il faut développer la
compréhension que le plus important dans cet
enseignement est de l'appliquer. Il s'agit de diriger
l'esprit sur la manière dont on se comporte vis-à-vis
de cette notion d'individu, de ce "moi" auquel
on ne cesse de croire et auquel on fait sans cesse référence.
C'est cela le point essentiel que l'on développera
sur la voie du bouddha, non seulement dans la méditation,
mais également dans la vie quotidienne.
DISCIPLINE,
COMPASSION ET SAGESSE
La
discipline est indispensable pour maîtriser et
dompter l'esprit. Les trois aspects essentiels du chemin
sont la discipline, la compassion et la sagesse. Que
l'on soit moine ou laïc, il n'est pas question
de remettre en cause la nécessité de suivre
une certaine discipline. Si l'on souhaite découvrir
la source de la souffrance et y mettre un terme,
si l'on souhaite entraîner son esprit, le laisser
se révéler dans toutes ses qualités,
il est tout à fait indispensable de suivre une
certaine discipline, d'avoir une attitude correcte
aussi bien au niveau du corps que de la parole ou de
l'esprit. Mais il faut savoir ce que signifie cette
discipline, dans le bon sens, car si l'on attend que
toutes les conditions extérieures soient réunies
pour que notre attitude soit correcte, on se trompe.
Si l'on attend que soit tarie la source de la colère
extérieure pour développer véritablement
la patience, on n'adopte pas la conduite correcte dans
le sens où on l'entend dans le bouddhisme. Si
l'on se dit que pour avoir une attitude correcte, il
faut attendre que la jalousie soit épuisée
et que le karma négatif soit effacé, là
encore on se trompe.
Il en va de même avec la compassion, c'est
une valeur universelle que l'on trouve non seulement
chez les bouddhistes, mais chez tous les êtres
de l'univers; il s'agit de la volonté de faire
du bien à tous les êtres qui nous entourent.
On sait que c'est quelque chose de bénéfique
et d'utile. Si l'on pratique la compassion uniquement
en fonction de circonstances extérieures, il
ne s'agira pas de la compassion enseignée par
le bouddha, il s'agira d'autre chose. Si l'on développe
une attitude de compassion uniquement envers les gens
qui apprécient ce que l'on fait, cette compassion
n'est pas authentique. Et l'on verra qu'on a tendance
à se protéger et à pratiquer de
manière positive seulement lorsque cela ne nous
remet pas véritablement en cause. Il s'agit
donc de s'exercer à ce que la compassion soit
indépendante des circonstances extérieures.
Pour
ce qui est de la sagesse, il en va exactement de même.
La sagesse se développe au fil du chemin. Au
fur et à mesure de l'approfondissement de la
pratique, la méditation permet de développer
la sagesse de l'esprit et de la révéler.
Une sagesse inauthentique servirait simplement à
renforcer le soi, à le gonfler d'orgueil, et
ce ne sera pas du tout la sagesse développée
dans la voie du bouddha. La vraie sagesse, au contraire,
va dans le sens de la compréhension, de l'absence
de soi individuel.
Discipline, compassion et sagesse doivent être
développées de la façon la plus
authentique, la plus large. Si l'on attend simplement
que le monde change autour de soi pour pouvoir développer
ces trois aspects, il ne s'agit pas alors de la pratique
du bouddhisme. Dans le vajrayana, par exemple, on dit
que tous les phénomènes sont simplement
la projection de notre esprit et il faut se rendre
compte que cela ne va pas s'arrêter. Nous parlons
du processus de fonctionnement de l'esprit et il
s'agit de développer ces qualités, quelles
que soient les conditions, quel que soit le mode de
fonctionnement, quelles que soient les choses qui apparaissent
autour de nous. Lorsqu'on s'assied, on doit apprendre
à regarder et à chercher en soi quelle
importance on accorde à la colère, à
la joie; on doit s'interroger sur ce qui s'élève
dans l'esprit. C'est sur ces bases que l'on pourra accéder
à une dimension correcte de la discipline, de
la compassion et de la sagesse. Nous avons tous les
éléments pour développer une pratique
correcte : les enseignements, la possibilité
de nous asseoir; il faut que tous ces éléments
soient associés de façon logique et harmonieuse.
Sinon, on risque de ressembler à une personne
qui, voulant confectionner un repas, disposerait de
tous les éléments nécessaires,
l'eau, la casserole, le feu, préparerait ce feu
au pied d'un arbre mais accrochant la casserole tout
en haut de cet arbre, s'étonnerait que cela ne
marche pas; en fait, la casserole est tout simplement
trop éloignée du feu. Dans la pratique
du dharma, il en va de même: nous avons tous les
éléments, mais la distance qui sépare
ce qui doit être fait de ce qui l'est effectivement
est trop grande. Si jamais on réduit cette distance
jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de différence,
on pourra supprimer les causes du samsara, de l'ignorance.
L'attitude à développer, aussi bien dans
la vie quotidienne que dans la méditation, est
d'apprendre à réduire cette distance,
à se rapprocher du feu. Bien sûr, cela
risque d'être inconfortable, mais personne n'a
dit que la voie du bouddhisme devait être facile.
Peut-être est-il parfois nécessaire d'avoir
l'esprit un peu remué, secoué. Pour l'instant,
nous n' apprécions pas que notre esprit sorte
de ses habitudes, de son cocon, mais cela est dû
à un manque d'entraînement. La voie du
bouddhisme nous amène à nous libérer
de la situation de souffrance: c'est quelque chose d'utile
qui conduit tous les êtres à se libérer
de cette situation. On peut apprendre à vivre
avec joie la pratique, même si elle comporte des
difficultés. C'est cela la voie du renoncement.
Renoncer veut dire décider fermement de renoncer
à l'ignorance et aux comportements induits par
cette ignorance. Lorsqu'on prend refuge, lorsqu'on prend
des vux monastiques, lorsqu'on adopte telle ou
telle pratique, c'est dans le sens de la renonciation;
une renonciation dynamique, qui tranche et met véritablement
un terme à l'ignorance.