QUELQUES CLEFS POUR LA PRATIQUE #2
Kandro Rinpoché

LA MOTIVATION JUSTE

Nous avons tous reçu beaucoup d'enseignements ces dernières années. Si l'on reçoit un enseignement comme on lirait un livre de recettes de cuisine, ne pas mettre cette recette en pratique, même si intellectuellement on la comprend bien, n'apportera aucun bénéfice possible. On doit développer l'aptitude à pra­tiquer. Écouter un enseignement et être en accord avec cet enseignement n'est pas suffisant, ce n'est pas la voie qui mène à l'illumination. Nous disons tous que nous souhaitons accéder à ce parfaIt éveil, que nous souhaitons l'obtenir pour le bienfait de tous les êtres, mais si on ne se décide pas à pratiquer, on se trompe. Peut-être est-il bon de se rendre compte du degré d'authenticité de cette moti­vation altruiste. Est-il tout à fait exact que notre motivation soit d'accéder au parfait éveil pour le bienfait de tous les êtres ? Est-ce que dans un coin de notre subconscient il n'y a pas une petite part cachée qui est simplement égocen­trique ? N'est-ce pas pour nous-même, pour satisfaire notre ego, que nous choi­sissons, ou prétendons choisir ce chemin ? Lorsqu'on entend dire que tout est le produit de l'esprit, que tout est illusion, cela n'est-il pas récupéré par notre ego qui se dit: "je vais pratiquer et dédier ma pratique au bienfait de tous les êtres parce que cela me serv1fa et me pelmettrad'acc9mplir mon propre bienfait" ? Il est important d'être lucide par rapport à cette motivation première. Par exemple, si une aiguille a deux têtes, deux pointes, il est tout à fait impossible de faire la moindre couture avec et, pour la pratique, il en est de même. Si l'on croit agir dans un sens et que !a véritable motivation sous-jacente est différente, on va se tromper soi-même et il n'y aura pas de bienfait effectif; il est nécessaire de voir si cet esprit qui accepte l'enseignement du bouddha et lui porte, en surface, de l'intérêt, est exactement ie même au niveau plus profond. Si nous nous conten­tons de regarder qui nous sommes, nous allons nous trouver des qualités, mais il / , va falloir aller voir au fond du cœur de chacun si c'est vraiment la réalité. A partir du moment où t'on souhaite accéder au bonheur, où l’on souhaite se séparer de la souffrance et séparer tous les êtres de ta souffrance, il est absolument indis­pensable d'être intègre, il faut que la motivation soit sans confusion, sans trouble. On ne peut pas demeurer dans la malhonnêteté et vouloir réaliser ce souhait de bonheur et de liberté à l'égard de la souffrance. Ce n'est qu'à partir du moment où l'on a clarifié son attitude qu'on peut prétendre aller dans la bonne direction.

ABORDER L'EGO

Où que l'on regarde, que l'on se tourne vers soi-même en tant qu'individu ou vers la communauté, la sangha, on voit qu'il est nécessaire de développer trois aspects. Lorsqu'on suit la voie du hinayana, la voie des soûtras, l'aspect de dis­cipline est très important. Cette discipline vise à la compréhension, à la réalisa­tion d'absence de soi dans l'individu. Pour le mahayana, qui insiste sur la dimen­sion de compassion, on comprendra la nécessité de laisser se révéler cette dimension et on sera ainsi à même de développer les qualités de l'esprit. C'est sur cette base que la saisie très forte d'un soi existant pourra être dépassée. En ce qui concerne le chemin du vajrayana, la mise à jour de la dimension de sagesse de l'esprit provient également de la compréhension de l'absence de soi. Le fait de réaliser qu'il n'y a pas véritablement d'individu existant, qu'il s'agit simple­ment d'une idée à laquelle on s'accroche, permettra de trancher toutes les ten­dances dans lesquelles notre esprit est enfermé. En fait, toute pratique quelle qu'elle soit a pour but d'accéder à cet esprit d'humain qui est véritablement le nôtre et qui se situe au-delà de la notion d'un "moi-je", au-delà de la saisie qui nous fait croire à la réalité de l'individu que nous sommes. Tel est le but de toute pratique. Quel que soit le chemin que l'on suive, il n'y aura de résultat fructueux qu'à partir du moment où ce chemin sera suivi de façon correcte. Il est possible de recevoir beaucoup d'enseignements, d'apprécier les instructions, d'essayer de mettre en pratique les instructions reçues, mais la question est de savoir à chaque instant de ma vie ce qui est important pour moi, quel degré d'importance je m'accorde par rapport à celui que j'accorde aux enseignements < Année après année, je suis peut-être dans une attitude constante de dire: "je veux ceci, je veux atteindre cela" et ce, malgré la pratique. "Je ne veux pas ceci ni perdre cela". À partir du moment où notre regard se focalise ainsi sur nous-même, du fait même de notre façon d'aborder la réalité des choses, nous perdons le contact avec ce qui permet d'accéder au parfait éveil. On s'éloigne d'une discipline authentique, d'une compassion très large, d'une sagesse très profonde. Et si l'on demeure dans ce type d'attitude égocentrique, même si l'on pratique pendant des années, peu de changements effectifs pourront s'opérer en nous. Aujourd'hui, lorsqu'on reçoit un enseignement profond et qu'on le met en pra­tique, il faut développer la compréhension que le plus important dans cet enseignement est de l'appliquer. Il s'agit de diriger l'esprit sur la manière dont on se comporte vis-à-vis de cette notion d'individu, de ce "moi" auquel on ne cesse de croire et auquel on fait sans cesse référence. C'est cela le point essentiel que l'on développera sur la voie du bouddha, non seulement dans la méditation, mais également dans la vie quotidienne.

DISCIPLINE, COMPASSION ET SAGESSE

La discipline est indispensable pour maîtriser et dompter l'esprit. Les trois aspects essentiels du chemin sont la discipline, la compassion et la sagesse. Que l'on soit moine ou laïc, il n'est pas question de remettre en cause la nécessité de suivre une certaine discipline. Si l'on souhaite découvrir la source de la souf­france et y mettre un terme, si l'on souhaite entraîner son esprit, le laisser se révéler dans toutes ses qualités, il est tout à fait indispensable de suivre une cer­taine discipline, d'avoir une attitude correcte aussi bien au niveau du corps que de la parole ou de l'esprit. Mais il faut savoir ce que signifie cette discipline, dans le bon sens, car si l'on attend que toutes les conditions extérieures soient réunies pour que notre attitude soit correcte, on se trompe. Si l'on attend que soit tarie la source de la colère extérieure pour développer véritablement la patience, on n'adopte pas la conduite correcte dans le sens où on l'entend dans le bouddhisme. Si l'on se dit que pour avoir une attitude correcte, il faut attendre que la jalousie soit épuisée et que le karma négatif soit effacé, là encore on se trompe.
Il en va de même avec la compas­sion, c'est une valeur universelle que l'on trouve non seulement chez les bouddhistes, mais chez tous les êtres de l'univers; il s'agit de la volonté de faire du bien à tous les êtres qui nous entou­rent. On sait que c'est quelque chose de bénéfique et d'utile. Si l'on pratique la compassion uniquement en fonction de circonstances extérieures, il ne s'agira pas de la compassion enseignée par le bouddha, il s'agira d'autre chose. Si l'on développe une attitude de compassion uniquement envers les gens qui apprécient ce que l'on fait, cette compassion n'est pas authentique. Et l'on verra qu'on a tendance à se protéger et à pratiquer de manière positive seulement lorsque cela ne nous remet pas véritable­ment en cause. Il s'agit donc de s'exercer à ce que la compassion soit indépendante des circonstances extérieures.

Pour ce qui est de la sagesse, il en va exactement de même. La sagesse se développe au fil du chemin. Au fur et à mesure de l'approfondissement de la pratique, la méditation permet de développer la sagesse de l'esprit et de la révéler. Une sagesse inauthentique servirait simplement à renforcer le soi, à le gonfler d'orgueil, et ce ne sera pas du tout la sagesse développée dans la voie du bouddha. La vraie sagesse, au contraire, va dans le sens de la compréhension, de l'absence de soi individuel.
Discipline, compassion et sagesse doivent être développées de la façon la plus authentique, la plus large. Si l'on attend simplement que le monde change autour de soi pour pouvoir développer ces trois aspects, il ne s'agit pas alors de la pratique du bouddhisme. Dans le vajrayana, par exemple, on dit que tous les phénomènes sont simplement la pro­jection de notre esprit et il faut se rendre compte que cela ne va pas s'arrêter. Nous parlons du pro­cessus de fonctionnement de l'esprit et il s'agit de développer ces qualités, quelles que soient les conditions, quel que soit le mode de fonctionnement, quelles que soient les choses qui appa­raissent autour de nous. Lorsqu'on s'assied, on doit apprendre à regarder et à chercher en soi quelle importance on accorde à la colère, à la joie; on doit s'in­terroger sur ce qui s'élève dans l'esprit. C'est sur ces bases que l'on pourra accéder à une dimension correcte de la discipline, de la compassion et de la sagesse. Nous avons tous les éléments pour développer une pratique correcte : les enseignements, la possibilité de nous asseoir; il faut que tous ces éléments soient associés de façon logique et harmonieuse. Sinon, on risque de ressembler à une personne qui, voulant confectionner un repas, disposerait de tous les élé­ments nécessaires, l'eau, la casserole, le feu, préparerait ce feu au pied d'un arbre mais accrochant la casserole tout en haut de cet arbre, s'étonnerait que cela ne marche pas; en fait, la casserole est tout simplement trop éloignée du feu. Dans la pratique du dharma, il en va de même: nous avons tous les éléments, mais la distance qui sépare ce qui doit être fait de ce qui l'est effectivement est trop grande. Si jamais on réduit cette distance jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de diffé­rence, on pourra supprimer les causes du samsara, de l'ignorance. L'attitude à développer, aussi bien dans la vie quotidienne que dans la méditation, est d'ap­prendre à réduire cette distance, à se rapprocher du feu. Bien sûr, cela risque d'être inconfortable, mais personne n'a dit que la voie du bouddhisme devait être facile. Peut-être est-il parfois nécessaire d'avoir l'esprit un peu remué, secoué. Pour l'instant, nous n' apprécions pas que notre esprit sorte de ses habitudes, de son cocon, mais cela est dû à un manque d'entraînement. La voie du bouddhisme nous amène à nous libérer de la situation de souffrance: c'est quelque chose d'utile qui conduit tous les êtres à se libérer de cette situation. On peut apprendre à vivre avec joie la pratique, même si elle comporte des difficultés. C'est cela la voie du renoncement. Renoncer veut dire décider fermement de renoncer à l'ignorance et aux comportements induits par cette ignorance. Lorsqu'on prend refuge, lorsqu'on prend des vœux monastiques, lorsqu'on adopte telle ou telle pratique, c'est dans le sens de la renonciation; une renonciation dynamique, qui tranche et met véritablement un terme à l'ignorance.

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