D'après
l'ouvrage intitulé "Océan du Sens
Ultime", composé par le 9ème Karmapa.
Extrait de la troisième partie qui développe
de nombreux points de pratique et met en garde contre
les écueils que l'on peut rencontrer. Ce passage
commenté par Guendune Rinpoché traite
des vues erronées, au nombre de cinq, dont la
présence chez le pratiquant peut empêcher
la réalisation du Mahamoudra, quels que soient
les efforts déployés dans la pratique.
Dissiper
les cinq vues erronées permet aux expériences
et à la réalisation de s'élever.
La première de ces vues dont il faut se débarrasser
est la vue erronée à propos de l'objet.
En fait, il ne convient pas d'avoir des idées
telles que devoir rejeter les trois ou les cinq poisons,
les dix actes non-vertueux, etc. ; penser qu'il faut
essayer d'accomplir et parachever la générosité,
les dix actions vertueuses, etc., est tout aussi impropre.
Dans cette voie particulière, il importe d'abandonner
les idées dualistes et les saisies duelles, ce
qui veut dire qu'il faut apprendre comment intégrer
au chemin les cinq poisons et comment réaliser
qu'ils sont les cinq sagesses. D'ailleurs, dans l'état
naturel et ultime de la réalisation du Mahamoudra,
il n'existe pas le moindre concept d'acceptation ou
de rejet, ni la moindre idée d'accomplir ceci
et d'abandonner cela. Ce genre de saisie, considérée
comme réelle, sur ce qu'il convient de rejeter
ou de ne pas rejeter n'a pas lieu d'être sur la
voie du Mahamoudra. Nous devons donc faire un effort
constant pour nous tourner vers ce vrai sens profond
et le mettre en pratique ; alors nous ne tergiverserons
pas entre ce qu'il faut laisser et ce qu'il ne faut
pas abandonner. Si l'on souhaite réellement réaliser
le Mahamoudra, il est nécessaire de transcender
cette sorte de doute et ce type d'hésitation.
Mais si,
en entendant ces mots, vous pensez que cela est parfait,
qu'il n'y a plus aucun effort à faire pour accumuler
du mérite, qu'il est possible de continuer à
accomplir n'importe quelle action que l'on aime et qu'il
n'est pas nécessaire d'avoir des concepts de
non-vertu et donc des idées de purification,
vous êtes dans l'erreur : ces idées sont
complètement fausses. Nous avons besoin de continuer
à pratiquer la générosité,
à faire des offrandes et accomplir toutes les
autres actions vertueuses ; par contre, il nous faut
abandonner l'attachement au mérite qui découle
de ces actions et l'attachement aux actes mêmes
quand on les accomplit avec le sentiment très
fort que l'on est en train d'agir de façon vertueuse.
Si, par exemple,
on fait un don, avec la seule pensée de dissiper
par cet acte de générosité la souffrance
des autres êtres, il n'y a pas d'attachement mêlé
au don. Mais si à cet acte de donner se superposent
des idées telles que : "Oh, c'est très
bien, cette personne sera libérée de la
souffrance, je suis en train de faire une très
bonne action qui va la rendre heureuse, un résultat
bénéfique va en découler", il faut
les écarter. De la même manière,
quand on fait des offrandes, la seule pensée
qui doit habiter l'esprit est une foi très profonde
et très grande et un respect identique pour les
objets d'offrande, les Bouddhas, les bodhisattvas, etc.
On peut également développer le souhait
suivant : "Puissent tous les êtres à travers
cette offrande accumuler du mérite par le corps,
la parole et l'esprit" ; mais il ne faut pas entacher
ce pur état d'esprit par l'adjonction d'un état
d'attachement impur dans lequel on va penser : "J'ai
offert tout ceci, tout cela, je suis très généreux,
etc."
Sur le chemin
du Mahamoudra, il convient d'abandonner ces sortes d'attachements.
Faisons une brève citation : "Même si on
offre des centaines de milliers d'offrandes aux divinités,
si on s'accroche à ces offrandes avec le sentiment
d'un soi, d'un moi qui offre, quelle est alors l'utilité
de tout cela ?" De telles citations nous font comprendre
qu'il faut abandonner ce type de saisie et d'attachement
dans l'action. Dans l'acte qui consiste à accumuler
du mérite, on ne doit pas se préoccuper
de soi le moins du monde ; si on peut réaliser
ce chemin, on suit la voie des illustres bodhisattvas.
Mais si on accomplit des actes vertueux en ayant encore
la forte idée d'un moi, le mérite accumulé
demeure alors dans le cadre du Petit Véhicule.
Quand est
venu le temps de pratiquer le Mahamoudra, il faut, chaque
fois que l'on agit, le faire dans un état totalement
libre d'attachement et de saisie. Il n'y a ainsi aucune
attitude figée quant à la cause et l'effet,
aucun concept préétabli sur ce qui est
bon ou mauvais, vertueux ou non-vertueux, et on se conduit
de façon vraiment spontanée, libre d'attachement
et de saisie. Sur le chemin du Mahamoudra, il faut cultiver
cette disposition d'esprit dans l'action car, en fait,
s'il n'existe ni saisie ni attachement à un moi
réellement existant et si nous ne faisons pas
de ce moi le point de référence de toutes
nos actions, on ne peut en aucune façon nuire
aux êtres vivants, quelle que soit la manière
dont on agit. Pouvoir agir sans attachement rend automatiquement
nos actes purs et sans taches : c'est le plus profond
enseignement de la noble voie, la voie du Grand Véhicule.
En résumé,
toutes les tendances duelles, tous les points de vue
contraires que ce soit par rapport aux actes
propres au samsara ou au nirvana, qu'ils soient vertueux
ou non, ce qu'il faut rejeter, ce qu'il faut abandonner,
etc. si on peut tous les ramener à la
saveur unique de la sagesse primordiale non-duelle,
on a alors clarifié cette vue erronée
spécifique de l'objet.
Ceci constituait
la première des cinq vues erronées.
Voyons maintenant
quelle est la seconde et essayons de faire s'épanouir
expériences et réalisations en dissipant
la vue erronée quant au concept de temps.
Vouloir
accumuler le plus possible dans l'espace de temps le
plus court, essayer d'atteindre dans cette vie l'insurpassable
Eveil ou, au contraire, avoir l'idée d'accumuler
très progressivement du mérite et de progresser
vers l'Eveil au long d'innombrables kalpas, aucune de
ces pensées n'a de vraie raison d'être.
Du point de vue ultime, dans ce concept de temps, il
n'y a aucune différence, si minime soit-elle,
entre un espace de temps long et un espace de temps
court. Celui qui veut réellement aller au cur
de la pratique du Mahamoudra doit comprendre et réaliser
que l'on ne peut faire de différenciation entre
le passé, le présent et l'avenir. En fait,
ces trois temps ne peuvent être rangés
dans des compartiments propres et distincts, ni considérés
comme des entités existant séparément
: le présent, le passé et le futur. Ce
ne sont que des termes utilisés par des êtres
qui sont dans un état de confusion semblable
à celui d'un enfant. Le passé n'existe
pas en tant que tel car, à un moment, il a été
le présent et même, avant cela, il était
le futur.
Pour les
mêmes raisons, on ne saurait donner au présent
et au futur une existence propre et indépendante.
Ces trois temps sont une seule et même chose :
aucune séparation claire ne peut les différencier.
Vous ne pouvez
définir où s'arrête le passé
et où commence le présent ; de même,
vous ne sauriez dire où cesse le présent
pour faire place au futur. Dans la voie du Mahamoudra,
c'est dans le moment instantanément présent
que la réalisation s'élève ou non,
c'est à l'intérieur de cet instant présent
que nous réalisons ou non l'état de notre
esprit. Nous avons, pour cette raison, besoin de comprendre,
de réaliser que les trois temps n'ont pas d'existence
indépendante et séparée. Tous trois
ne font qu'un, sans distinction aucune.
Pour le yogi,
pour le méditant qui a réalisé
ceci, la bénédiction d'un kalpa ou d'un
instant est identique : puisqu'il a réalisé
l'égalité d'un kalpa et d'un instant,
leurs bénédictions ont exactement le même
pouvoir. Si on parvient à réaliser que
tous les concepts, toutes les manifestations
y compris les trois temps ne sont rien d'autre
que la clarté et l'expression de l'esprit, alors,
grâce à cette réalisation, serait-elle
d'une fraction de seconde, on va être en mesure
de purifier tous les actes négatifs commis pendant
des kalpas innombrables. Cela est rendu possible par
le fait que cet état de réalisation est
un état d'absorption méditative d'un pouvoir
immense ; c'est pourquoi nous devons réaliser
les trois temps comme dénués de temps.
Ceci met
fin à la seconde vue erronée.
La troisième
vue erronée concerne notre nature essentielle.
D'autres voies, d'autres systèmes religieux développent
l'idée que notre esprit est pour l'instant mauvais
ou négatif, qu'il nous faut nous détourner
de ce genre d'esprit et que nous avons donc à
travailler, à suivre un chemin pour accéder,
dans le futur, à un esprit de sagesse bon et
positif, état auquel nous parviendrons ultérieurement,
état ou chose qui n'est donc pas présent
pour l'instant. Celui qui est sur le chemin du Mahamoudra
comprend que la racine de tous les phénomènes
quels qu'ils soient est l'esprit lui-même et qu'il
n'y a donc rien à abandonner, rien que l'on doive
rejeter. Si on aspire à un état de sagesse
autre que son propre esprit, il faut savoir que cela
est totalement impossible.
Depuis le
tout début, depuis l'origine des temps, notre
propre esprit est spontané et a pour essence
naturelle les cinq sagesses. Telle est la profonde et
irréversible certitude du profond et secret Mantrayana.
Citons, Shang Rinpoché : "Pour qu'il y ait du
feu, le bois est nécessaire ; pour que s'épanouisse
un lotus, il faut de la boue ; pour que la moisson soit
abondante, il faut de l'engrais. Nous devons comprendre
qu'en abandonnant toutes les émotions perturbatrices,
nous ne pourrions même pas entendre le nom de
sagesse. " Cela signifie que plus les émotions
perturbatrices sont présentes, plus grandes sont
les possibilités de sagesse. L'essence de l'esprit
s'exprime naturellement en conscience claire et vacuité
; c'est quelque chose qui s'élève sans
obstruction : l'essence de l'esprit correspondant à
là Sagesse-semblable-au-miroir. Le fait qu'en
essence l'esprit soit dénué de toute caractéristique
et qu'ainsi toutes les choses qui s'élèvent
aient une saveur unique correspond à la Sagesse-de-l'équanimité.
Le fait que, bien que vides de toute nature véritable,
les choses apparaissent dans leur individualité
sous d'innombrables formes, correspond à la Sagesse-qui-connaît-toutes-choses-dans-leur-individualité.
Tous les phénomènes qui se trouvent dans
le samsara ou au-delà ont depuis toujours été
inséparables de la sphère de manifestation
; cette sphère est au-delà de toute expression
et en sa nature essentielle demeure la Sagesse-du-dharmadathu.
Celui qui
réalise son propre esprit réalise l'état
naturel de tous les phénomènes ; dans
cet instant est réalisée la Sagesse-qui-accomplit-toute-chose,
quel que soit le besoin, l'utilité, le fruit
ou le résultat.
Il nous faut
parvenir à cette compréhension que la
nature essentielle de notre propre esprit est l'ensemble
des sagesses des Bouddhas ; nous devons également
apprendre comment demeurer dans l'essence de cet état
de sagesse. Avoir les moyens de bannir totalement tout
attachement aux impuretés équivaut à
dissiper la vue erronée concernant notre nature
essentielle.
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