Science de l'esprit  

Travailler avec les difficultés sur le chemin spirituel

Lama Rintchen

La recherche de la tranquillité

Nous abordons la démarche spirituelle avec une motivation qui reste relativement centrée sur nous-mêmes. Nous pensons que les qualités de la vie spirituelle vont se révéler et que, grâce à notre pratique, nous allons profiter de tous les bienfaits d'un tel engagement: moins d'émotions et plus de tranquillité. Cette recherche teintée d'égocentrisme peut être efficace pendant un certain temps. Au début, il y a comme une simplification de la vie, nous découvrons les enseignements et la dimension spirituelle: c'est excitant, différent car nous donnons un nouveau sens à notre vie. Nous débordons d'enthousiasme, nous laissons de côté toutes nos préoccupations égoïstes, tout ce qui rend notre vie compliquée. L'ego est pris par surprise et se calme.
Malheureusement, cette phase semblable à une "lune de miel" ne dure pas. Après un certain laps de temps, l'ego commence à se réveiller. Tous les aspects de la vie dans lesquels il s'est épanoui, tout ce qui a rendu possible l'affirmation de soi, tout cela est de moindre importance dans une vie spirituelle. Qui plus est, la pratique commence à fonctionner, à stimuler et à rendre plus évident le karma: nous devenons beaucoup plus conscients de nos émotions et de nos résistances. Si nous sommes parfois provoqués, obligés d'aller au-delà d'une certaine limite, nous résistons et nous développons une sorte de déprime, un état d'esprit fermé et résistant. Le refus est d'autant plus violent que la situation est vécue comme une forme d'agression. Plus nous nous sentons agressés, plus nous nous protégeons et plus nous déprimons. Au lieu de focaliser notre attention sur la difficulté pour la surmonter, ce sont ses effets sur nous-mêmes qui captent notre attention. Nous sommes centrés sur nous mêmes. Cette forme de déprime, de refus, qui découle d'un rejet des difficultés peut polluer complètement notre pratique. Lorsque les premières difficultés arrivent puis s'accroissent, le pratiquant peut développer de la colère. Cette colère se manifeste après un certain temps par le rejet total du dharma. Le pratiquant pense se débarrasser ainsi de la cause de ses difficultés.

Déception, doute et fuite

A ce moment-là, nous sommes un peu déçus par la vie spirituelle. Nous nous sentons trahis par la pratique. Nous développons un certain doute et nous commençons à tout remettre en question. C'est le signe d'une saisie égocentrique. Mais nous ne voulons pas faire face aux difficultés qui s'élèvent, que ce soit dans la pratique ou dans la vie quotidienne. Or, le concept même de difficulté, la définition que nous en avons est à réévaluer. Normalement, nous qualifions de " difficulté " ce qui ne convient pas à l'ego. Dans la vie ordinaire, nous associons le bonheur avec le confort: nous sommes heureux quand tout va bien, quand nous obtenons tout ce que nous souhaitons. L'ego a la sensation de s'affirmer, d'être plus fort et plus stable. Mais dès que quelque chose vient contrecarrer cette vision de la vie, nous considérons cela comme l'apparition d'un obstacle que nous rejetons. Nous tentons de nous échapper. Ces réactions de fuite devant les problèmes créent une tendance : l'impulsion d'essayer de s'échapper, de s'éloigner, de ne pas vouloir faire face. Tout cela parce que la difficulté remet l'ego en question. Elle le perturbe et lui rend la vie moins confortable. Quand nous commençons à aborder la vie spirituelle, c'est exactement la même tendance qui s'élève car elle existe en nous depuis très longtemps. Nous sommes dérangés, perturbés et notre première réaction est de fuir. Nous ne voulons plus pratiquer, parce que, apparemment, cela fait s'élever toutes sortes de difficultés et nous avons la sensation d'être dépourvus de moyens pour les affronter. Face à un problème, nous nous focalisons sur nous-mêmes. Nous restons concentrés sur ce qu'implique cette situation pour nous-mêmes. Elle crée une remise en question dans notre propre vie, dans notre pratique, dans notre méditation. L'ego envahit tout l'espace de ses problèmes, de ses échecs et de ses difficultés, car c'est lui qui est en jeu.

Excuses et mensonges

Tant que nous ne pourrons pas traiter les difficultés survenant dans la pratique, nous n'arriverons jamais à pratiquer correctement. Pourquoi ? Parce que la pratique va forcément faire s'élever toutes sortes de situations, soit à l'extérieur, soit en nous-mêmes, qui ne correspondent pas forcément avec ce que souhaite notre ego. La pratique consiste à passer à travers les difficultés et, si notre réaction est de nous protéger et d'arrêter tout ce qui peut déranger l'ego, notre pratique est une forme de fuite. Dans la méditation, nous recherchons plutôt un état d'esprit calme et apaisé et, dès que quelque chose vient nous troubler, comme une pensée ou une émotion, nous le rejetons. Nous ne voulons pas faire face à ce dérangement intérieur. Même quand il s'agit d'apporter une aide à quelqu'un, notre choix immédiat est d'accomplir l'action la moins contraignante. La fuite, c'est aussi le fait de se prétendre incapable d'aider autrui; nous nous contentons de travailler sur nous-mêmes d'abord, avant de nous occuper des autres. Cette fuite devant les difficultés peut aussi se révéler être une forme de paresse. Si nous désirons une situation apaisée dans la pratique, nous ne ferons pas trop de prosternations, nous ne réciterons pas trop de mantras parce que cela nous ennuie, ni trop de prières car cela nous perturbe. Nous penserons qu'il est préférable de s'en tenir à la méditation assise car il n 'y a rien à faire. Nous développerons alors cette paresse subtile dans la pratique. Le pire, ce sont les mensonges que nous nous racontons pour justifier cette incapacité de traiter toutes sortes de réactions qui nous mettent face à nous-mêmes, à nos limitations et à nos échecs. C'est ainsi que se manifestent nos tendances à nous protéger et à ne pas faire trop d'efforts. Nous envisageons un équilibre confortable dans la pratique, une régularité sans soubresauts qui ne bouscule jamais nos propres limites. Nous n'avançons plus car cette attitude met notre pratique en échec.

Penser aux autres

A l'origine, notre motivation de pratiquer et d'effectuer un travail sur nous-mêmes est fondée sur le souhait de pouvoir aider autrui. C'est une motivation très vaste qui nous demande de nous dépasser constamment et de donner beaucoup plus que maintenant. Il nous est demandé de ne pas faire attention à nous-mêmes, d'oublier nos propres besoins, nos envies et notre confort et de nous tourner vers l'autre. Il faut pouvoir aller au-delà de soi-même. Nous craignons d'aller trop loin, de provoquer trop de stress et d'engendrer trop de fatigue. Le fait de nous référer à nous mêmes pour savoir si quelque chose est facile ou difficile entretient cet esprit critique qui cherche à juger jusqu'où nous pouvons aller. Cette tournure d'esprit fait partie du fonctionnement de l'ego. Nous prêtons toujours beaucoup d'attention à notre propre personne, à nos propres limites, à ce que nous nous estimons capables de faire. Dans ce contexte, même si extérieurement notre action est dirigée vers le bien d'autrui, elle est de toute façon basée sur une référence personnelle, elle renforce notre ego. Dès que nous sommes mis à l'épreuve par une situation extérieure ou par un état d'esprit intérieur, nous restons beaucoup trop fixés sur le fait que nous avons un problème. A ce moment-là, les difficultés ne font que s'accroître pour devenir une "montagne". En fait, nous donnons trop d'importance à nos difficultés. C'est donc l'ego qui décide des limites et qui contrôle la dose d'altruisme développé dans la journée. Parce que nous nous sommes fixés des limites, nous savons déjà jusqu'où nous voulons aller. Et dès lors que nous touchons à ces limites que nous nous imposons à nous-mêmes, nous nous bloquons. Nous pensons que nous ne sommes pas capables d'aller au-delà, comme si nous devions alors rencontrer des difficultés insurmontables. Pourtant, si nous développons la motivation d'aider les autres et si nous nous y appliquons, surtout dans la vie quotidienne, nous devons trouver l'énergie d'aller plus loin, plus en avant dans cet entraînement à l'abandon de nous-mêmes.

L'évaluation des difficultés

Essayons de reconsidérer notre vision de ce qu'est une difficulté. Le seul fait de dire que telle ou telle chose est une difficulté ou un obstacle est tout simplement une réaction de l'ego. C'est un jugement de l'ego et il faut en être conscient. Observons le travail de l'ego dans les situations, ne soyons pas fascinés et paralysés devant ces problèmes. Au lieu de tout figer, donnons-nous un peu d'espace. Lorsque nous subissons une situation difficile, un problème ou un échec, posons-nous la question: "Qu'est-ce qui me fait croire que c'est une difficulté et d'où vient ce jugement ?" Concernant le contenu de la situation, qu'est-ce que l'ego refuse ? Qu'est-ce qui lui pose un problème ? Dans la situation, nous repérons les aspects de l'ego qui réagissent à cette prétendue difficulté. Si, par exemple, quelqu'un n'est pas très souriant vis-à-vis de nous-mêmes, nous pensons que la personne ne nous aime pas et qu'elle refuse notre amitié. Dans ce cas, au lieu de nous jeter sur la situation et de la saisir, posons-nous tout d'abord la question: "Pourquoi est-ce que je considère comme un problème le fait que cette personne ne m'adresse pas de sourire et ne semble pas très favorable envers moi ? " A l'arrière-plan, nous apercevrons notre besoin d'être aimé. L'obstacle ne vient donc pas tant d'une situation extérieure que d'un besoin de l'ego qui n'a pu être satisfait. C'est la même chose dans la pratique. En effet, toutes ces situations difficiles peuvent être vécues soit de manière extérieure en relation avec des personnes ou des situations, soit de manière intérieure en relation avec des états d'esprit intérieurs et des expériences dans la méditation. Ainsi, nous pouvons avoir la sensation de rencontrer des difficultés, quand, après avoir médité pendant une semaine, nous ne ressentons aucune paix, aucune tranquillité. La question alors se pose: "Qu'est-ce qui me fait dire que cela est une difficulté ?". Le problème provient d'une identification de la méditation à un état de paix, expérience que nous pensions pouvoir obtenir au bout d'une semaine. Nous nous sommes posés des limites dès le début. Ces limites sont les attentes et les projections de l'ego. Essayons d'être plus clairs quant à nos motivations, nos attitudes et nos espoirs secrets envers les autres et envers la pratique spirituelle. Tout cela va nous aider à dévoiler des inclinations qui ne sont pas justes.

 

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