Science de l'esprit  

Travailler avec les difficultés sur le chemin spirituel

Lama Rintchen

Confiance et souplesse

Souvent, au lieu de méditer sur l'Eveil, nous méditons sur les difficultés rencontrées: nous y pensons tellement que nous les renforçons. Et plus on les renforce, plus on les fige. Nous manquons alors de souplesse pour travailler avec la situation. La difficulté est quelque chose de positif qui peut nous faire évoluer, qui s'inscrit dans le mouvement de la pratique. Une attitude ouverte empêche l'ego de s'approprier la difficulté pour se renforcer, pour donner un sens à son existence; l'esprit se détend. C'est le courage du bodhisattva de ne pas être déprimé, démuni face aux problèmes rencontrés et d'avoir toujours cette attitude positive et créative. Il s'est dévoué complètement aux trois joyaux de manière à ce que toutes les expériences de la vie soient vécues comme un enseignement. Dans cet esprit, si vraiment nous avons pris refuge, nous sommes prêts à apprendre à chaque moment. La vie devient un grand enseignement. Dès lors, nous ne passons plus notre vie à nous protéger, ce sont les trois joyaux qui nous protègent: nous n'avons donc plus besoin de nous protéger nous-mêmes. Une ouverture se développe, c'est la confiance en les trois joyaux. Si nous avons réellement cette confiance, nous ne pouvons plus avoir la sensation que la vie est difficile, pleine de problèmes et d'obstacles. Sur la base de la confiance, de l'ouverture et de la souplesse d'esprit, nous sommes prêts à considérer chaque situation comme un moyen d'apprentissage et d'évolution.

La dimension du karma

Il faut être prêt à accepter que tout ce qui se manifeste dans la vie n'est rien d'autre que le résultat des actions antérieures. Nous expérimentons chaque instant de notre vie, chaque expérience, comme étant le résultat de nos actions personnelles passées. Même si nous ne nous souvenons pas de ces actes, nous acceptons d'en être le seul responsable. C'est pourquoi nous ne rejetons pas les difficultés, car c'est nous-mêmes qui les avons créées. Elles ne viennent pas de l'extérieur, elles ne sont pas projetées sur nous par les autres avec méchanceté. C'est tout simplement le mûrissement de notre karma antérieur. Au lieu de rejeter la faute sur les autres, de nous sentir agressés et menacés par l'extérieur, nous acceptons les difficultés comme étant de notre propre responsabilité. Nous sommes heureux quand les difficultés se manifestent : vécues comme le mûrissement de notre propre karma, elles peuvent être ainsi purifiées définitivement. Nous ne cherchons plus à les fuir, nous les expérimentons pleinement et consciemment. Travailler avec les difficultés dans le contexte de la loi du karma peut nous apprendre beaucoup. Cette approche nous motive pour éviter les actions négatives à l'avenir. Si nous continuons de nous investir dans les actions négatives, égocentriques, en nous préoccupant exclusivement de nos propres besoins au dépend d'autrui, les difficultés résultant de cette attitude seront nombreuses dans l'avenir. Expériences et réflexion nous poussent à adopter une conduite juste, une éthique de vie. C'est une manière de se motiver pour créer des actions positives et éviter les actions négatives. A travers l'expérience des difficultés, c'est donc tout notre comportement qui peut être transformé.

Développer les qualités de l'esprit

Ces difficultés peuvent être aussi le moyen d'accroître certaines qualités. Pour développer, la compassion, par exemple, il faut déjà comprendre ce qu'est la souffrance. Tant que nous n'avons pas ressenti nous-mêmes la souffrance face à l'échec et aux difficultés, comment éprouver de la compassion pour les autres? Il faut voir dans les difficultés, la possibilité de le faire. Plus nous rencontrerons des difficultés, plus nous donnerons naissance à la compassion. De même pour la persévérance. Il nous est aisé de persévérer quand nous sommes en forme, heureux et que tout va bien: nous sommes portés par l'aspect enthousiaste de la situation. C'est déjà un début, mais ce n'est pas la perfection de la persévérance. Pour développer la persévérance, il faut continuer malgré les difficultés. Plus c'est difficile, plus cela nous permet de développer cette persévérance. Nous ne rejetons pas les difficultés, mais au contraire, nous souhaitons en rencontrer de plus en plus, car cela nous entraîne à cette pratique de la persévérance. De même, nous ne pouvons pas développer la patience tant que nous ne sommes pas confrontés à des situations ou à des personnes difficiles. Nous abordons les difficultés comme étant le moyen de cultiver des qualités. Avec cet esprit de bodhisattva, toute situation est une forme d'apprentissage. Mieux nous dépasserons les difficultés, plus vite nous deviendrons un bodhisattva expérimenté avec toutes les qualités requises pour aider les êtres !

Don et prise en charge

Nous pouvons aller encore plus loin dans la manière d'appréhender la difficulté. Nous pouvons cultiver la pratique du bodhisattva qui s'appelle " le don et la prise en charge ou tonglen. Nous développons le souhait que toutes les difficultés, les échecs et les problèmes de tous les êtres viennent se dissoudre dans les difficultés que nous vivons maintenant. En échange, nous donnons aux autres tout notre mérite, nos actions positives et notre bonheur, sans arrière-pensées. Cet échange est la meilleure façon de traiter les difficultés. Nous travaillons, en premier lieu, avec nos difficultés personnelles, intérieures, qui ne dépendent pas d'une situation extérieure et notamment d'une personne. Une fois que nous avons l'aptitude d'assumer nos propres difficultés, il faut alors commencer à travailler sur les difficultés qui viennent de nos jugements sur une situation extérieure. Ensuite, nous pouvons pratiquer cela avec une personne qui est vraiment présente en face de nous. C'est la situation la plus difficile à transformer, parce que nous focalisons davantage notre incapacité, notre échec, notre obstacle sur la personne. Nous essayons de pratiquer cela en dernier. Si nous n'avons pas déjà atteint une certaine évolution ou capacité intérieure, appliquer cela dans un face à face va être beaucoup plus difficile. De cette façon, nous améliorons peu à peu notre capacité à traiter toutes sortes de situations dans la vie. Chaque situation de la vie devient une opportunité pour s'entraîner. Si nous souhaitons juger le développement de notre bodhicitta, de notre esprit d'éveil, de notre motivation altruiste, il suffit de regarder la manière dont nous faisons face à nos propres problèmes. Si nous restons dans un plan de fuite et de refus, cantonnés derrière un mur de protection, c'est la preuve que nous n'avons pas commencé à faire naître la bodhicitta.

La difficulté du bonheur

Si nous sommes heureux dans la pratique, nous pensons que c'est sûrement grâce à nous-mêmes et nous développons de l'orgueil. Dès lors, la pratique devient comme une action négative car elle ne fait qu'augmenter l'orgueil. Plus nous sommes heureux, moins nous sommes réceptifs à la souffrance d'autrui. Nous rejetons ce qui trouble notre bonheur. De plus, le bonheur peut encourager la paresse. Si tout va bien, nous n'avons pas vraiment besoin de pratiquer. Ce relâchement n'est pas un lâcher prise mais seulement de la paresse. Pour éviter ces inconvénients, dans ces moments-là, il faut accentuer la pratique de l'échange avec autrui. Quand nous expérimentons le bonheur, ne le gardons pas pour nous-mêmes, donnons-le aux autres en échange de leur souffrance. On applique la pratique de tonglen pour le bonheur exactement de la même façon que pour les difficultés. A la longue, l'esprit devient équanime. Peu importe d'être complètement abaissé par les difficultés ou complètement euphorique de bonheur, nous continuons notre pratique de tonglen. Le bonheur et la souffrance ont exactement la même saveur et ne sont donc pas deux expériences opposées. Nous ne réagissons pas différemment envers l'une ou l'autre, ces deux situations sont le support pour la pratique de l'échange avec autrui, la pratique de la bodhicitta. De cette façon, évitant de nous attacher au bonheur comme à la souffrance, nous ne connaissons de fixation ni par rapport à l'un, ni par rapport à l'autre.


Dans la méditation

C'est aussi particulièrement important dans la méditation. Si nous cherchons une méditation agréable, où si nous évitons de faire face à nos émotions, nous restons accrochés à cet état de tranquillité sans purifier quoi que ce soit. Cet état d'esprit, qualifié à tort de méditation, crée un blocage. Ce n'est pas du tout un état d'esprit neutre, cela représente presque une action négative dans le contexte de la méditation parce que cela empêche son évolution. Ce n'est pas uniquement un état passif ou agréable, mais c'est aussi un état où il ya beaucoup de saisie. Non seulement nous ne voulons pas ressentir les émotions, mais nous les empêchons de se manifester. Cette forme de voile créée par cette attitude empêche complètement le karma de se révéler et de se purifier. S'identifier à cette sorte de méditation développe de plus en plus d'orgueil. Nous pensons être de bons méditants. L'esprit s'attache tellement à cet état d'esprit qu'au moment de la mort, il ne peut pas s'en libérer. En fait, cette personne, qui considère avoir fait beaucoup de progrès dans la méditation, ne fait que prendre une voie sans issue du point de vue spirituel. Tout cela c'est en quelque sorte l'aboutissement de quelqu'un qui refuse de faire face aux difficultés. Il ne faut jamais se mettre dans cet état d'esprit où l'on refuse de travailler avec les problèmes.

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