Détachement et dédicace
Notre problème fondamental
est lidentification à tout ce qui nous entoure.
Or, tôt ou tard, nous serons obligés de tout
quitter. Nos biens, notre corps, tout devra être
abandonné. Et à ce moment-là, si
nous ne nous y sommes pas préparés, la saisie
que nous ferons sur nous-mêmes et sur ce qui nous
entoure sera encore plus forte et nous ressentirons une
grande souffrance. Prisonnier de lillusion, lesprit
ne pourra trouver la paix.
Cette saisie ne fait pourtant
pas partie de notre vraie nature. Cest une sorte
dhabitude, dattachement. Inconsciemment, nous
nous identifions à tout ce que nous jugeons important,
sans nous rendre compte que cest cette attitude
qui nous emprisonne. Les grands maîtres du passé
ont insisté sur le détachement. Comprenons
bien ce que ce mot signifie. Il sagit plus dune
attitude mentale que du rejet de possessions ou de situations.
La pratique des deux bienfaits permet de se détacher.
Si nous prenons lhabitude
de nous dédier à autrui, si nous ouvrons
notre esprit au bienfait des autres, nous pourrons transformer
nos vieilles tendances. Lhabitude de se dévouer
aux autres depuis notre entourage immédiat
jusquà tous les êtres - conduit au
bonheur. Elle sacquiert non en se forçant
mais en comprenant bien limportance dagir
ainsi. Quimporte le nombre des êtres, pourvu
que nous souhaitions leur bienfait, leur offrions notre
activité et leur dédions les qualités
de notre esprit.
Cette
dédicace est essentielle et nest nullement
un rituel vide, une pratique issue de la culture tibétaine.
Cest quelque chose de très concret. Donner
aux autres ce que nous avons accompli peut paraître
facile, mais ne lest pas car nous faisons dhabitude
tout linverse. Mais si nous comprenons le bien fondé
dune telle attitude et de cette activité,
petit à petit, elles deviendront naturelles.
Chaque pays a une spécificité,
une originalité. En France, il y en a de nombreuses
: une littérature riche, une architecture extraordinaire,
de splendides paysages. Lune des plus marquantes
est la gastronomie. Notre goût pour la bonne table
peut devenir une base de travail au quotidien. Il est
inutile de nous forcer à labandonner. " En
ville, on mange trop bien. Je vais prendre mes vacances
dans un petit village et renoncer aux bons petits plats ".
En procédant ainsi, nous naurons fait que
changer de circonstances. Et dailleurs, quel défaut
peut-il y avoir dans le fait de savourer un bon repas
? Aucun. Surtout si nous prenons conscience que nous nous
régalons grâce aux personnes qui lont
préparé pour nous, que celles-ci ont elles-mêmes
appris dautres personnes dans le passé, et
ainsi de suite. Notre appréciation nous aide alors
à réaliser que la créativité
dautrui est la source de notre satisfaction personnelle.
Et nous aussi, chaque fois
que nous accomplissons quelque chose, faisons-le en toute
sincérité non seulement pour nous-mêmes
mais aussi pour nos familles, nos collègues, nos
amis, et tous les autres êtres. Souhaitons que de
nombreuses générations dêtres
puissent bénéficier de nos activités.
Une telle activité, accomplie sans saisie, avec
un esprit paisible, nest plus alors aussi fortement
influencée par la jalousie, lorgueil, lattachement,
les espoirs. Certes, nous ne nous libérerons pas
immédiatement et complètement de ces émotions
car elles sont étroitement liées les unes
aux autres et donc très puissantes. Néanmoins,
notre esprit devenant moins inquiet, moins perturbé,
et donc plus heureux, plus libre, nous ne souffrirons
pas quand le moment sera venu de quitter définitivement
nos activités.
Tout étant impermanent,
nous devrons de toute façon tôt ou tard tout
laisser. Si nous nous sommes exercés à dédier
notre activité à autrui, nous nous réjouirons
que dautres personnes puissent poursuivre ce que
nous avons entrepris. Notre esprit connaîtra la
satisfaction.
Le détachement découle
de la dédicace et de lattitude de bodhicitta.
Bodhicitta signifie : un esprit qui accepte duvrer
pour le bienfait dautrui parce quil en voit
la nécessité. Cest donc un esprit
qui est capable de discriminer, de voir ce qui est utile
ou nuisible aux autres. La discrimination correcte, la
précision et la clarté sont présentes
dès lors que lesprit est libre et détendu.
Ces qualités sont
utiles en toutes circonstances. Alors, chaque situation
- même le fait de manger un bon repas - prend un
sens. Et nous nous rendons compte que les expériences
et les découvertes que nous faisons au cours de
notre vie quotidienne correspondent aux enseignements
des maîtres du passé. Une grande confiance
en le dharma voit le jour et nous relions désormais
tout ce que nous expérimentons à lenseignement
du Bouddha.
Pratiquer avec souplesse
La
vigilance, la pleine conscience de ce qui se passe en
nous, laccomplissement des deux bienfaits et la
dédicace sont à effectuer sans saisie et
en douceur. Surtout, ne devenons pas des intégristes
de la vigilance ou des fanatiques des deux bienfaits.
Et nescomptons pas des résultats immédiats
et nattendons pas non plus, pour commencer à
pratiquer, de pouvoir accomplir des choses grandioses.
Dans le quotidien nous pouvons tout à fait nous
exercer à la vigilance et au dévouement,
et ce, non par obligation, par soumission à une
règle, à une loi, mais par la reconnaissance,
tout en douceur, de la validité de ces pratiques.
La conscience lucide
Pour
comprendre le sens profond des enseignements, nous devons
comprendre notre mode de fonctionnement. Cette compréhension,
qui a son origine dans la nature de bouddha, se fait à
laide des pensées et des concepts qui sélèvent
dans lesprit. Bien sûr, nous avons toujours
tendance à les utiliser de façon ordinaire,
jugeant, discriminant - ceci est bien, ceci est mal -
cherchant à obtenir le meilleur et à éviter
le pire. Constamment, ce type de réflexion est
présent en nous. Pourtant, pour que nos réflexions
soient vraiment utiles et puissent nous amener à
une découverte, il faut quelles nous servent
à prendre conscience que notre vie est artificielle,
que notre façon de communiquer - même des
sentiments profonds - est artificielle. Sans développer
pour autant une attitude de rejet.
Il ne sert à rien
de se rebeller contre une société vieille
de milliers dannées dont nous avons hérité
nombre de références et de traditions culturelles.
Car même si nous sommes forcés de mener une
vie sociale normale, fabriquée, nous pouvons pourtant
en être libres. Cest la découverte
à faire. Rien à changer, rien à rejeter.
Découvrons seulement notre mode de fonctionnement,
en regardant la nature de toutes ces idées qui
sélèvent en nous, et notre manière
artificielle de communiquer avec autrui. Et il ny
a pas à craindre que cette découverte nous
déséquilibre et nous affaiblisse. Au contraire,
au moment où les saisies se relâchent, naturellement,
les problèmes diminuent.
Du concept à lexpérience
Pour accéder au sens
profond des mots, il faut commencer par dépasser
leur signification première et les apparentes contradictions
relatives à un niveau de compréhension superficiel.
Un mot est comme une grotte qui, tout en senfonçant,
se ramifie continuellement. Au lieu de rester à
la surface des mots, utilisons-les pour approfondir notre
réflexion. Celle-ci nous conduira à une
expérience et une compréhension profondes.
Dans les enseignements du
Bouddha, on parle souvent de lesprit, terme que
tout le monde connaît. Mais comprenons-nous vraiment
sa signification ? Examiner le sens complet de ce mot
peut nous conduire jusquà léveil,
car lesprit fait partie des qualités dun
bouddha. La compréhension exacte de ce quest
lesprit est progressive, comme laube en montagne.
La lumière irise déjà les crêtes,
alors que le soleil reste encore invisible. Pourtant,
cette première lueur, cest déjà
le soleil. Cest la qualité lumineuse du soleil.
Grâce aux méthodes
proposées par le bouddhisme, nous pouvons pousser
notre réflexion sur lesprit et toutes ses
fonctions jusquau résultat final : léveil.
Aussi, méfions-nous des contradictions trop évidentes
que notre intellect, en proie à une forte saisie,
a tendance à souligner et à dénoncer.
Regardons de plus près. La clarté commencera
à poindre.
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