Suite
de l'enseignement donné par Lama Guendune Rinpoché
en août 87, basé sur un commentaire des instructions
orales sur le Mahamoudra qui furent transmises à
Naropa par son maître Tilopa sur les rives du Gange,
à l'aube de ce millénaire.
Nous nous sommes arrêtés
au point où Tilopa enseigne à Naropa comment
éviter de saisir les pensées. Il lui explique
qu'il doit regarder directement l'essence de chaque pensée
qui s'élève dans l'esprit et laisser simplement
cette pensée aller, qu'il faut rester détendu
et ouvert, sans aucune saisie, et permettre au corps,
à la parole et à l'esprit de s'établir
naturellement. De ce fait, les pensées se libèrent
automatiquement et on est capable de demeurer stable en
l'essence de l'esprit.
Appréhender la
Réalité Ultime
Le commentaire se poursuit
en expliquant qu'il existe deux approches pour comprendre,
ou reconnaître la réalité ultime :
- Dans le véhicule
des caractéristiques, qui est un des véhicules
du Mahayana, on utilise sa conscience, ou sa faculté
de compréhension, pour analyser les formes, les
sons, etc., tous les phénomènes externes,
objets de l'esprit, et on analyse également l'esprit
lui-même, pour arriver à la conclusion que
l'esprit et ses objets ne sont qu'une succession d'instants
ou de particules individuelles de temps, On en conclut
que tout cela, l'esprit et les objets de l'esprit dans
le monde extérieur (les objets des sens), est non-né
et libre de projections. Toutefois, cette conclusion ne
constitue pas une véritable réalisation
; elle a lieu dans l'esprit intellectuel et il s'agit
donc d'une compréhension théorique. Ce genre
d'analyse intellectuelle, où l'on utilise l'esprit
pensant pour définir les choses et les catégoriser
en idées "d'est" et de "n'est pas" ou "d'existe"
et de "n'existe pas", fait partie de la sphère
de l'intellect. Ce ne peut donc être la réalité
ultime car il est dit que celle-ci n'est pas du domaine
de l'activité intellectuelle, et cette approche
ne fait que voiler et assombrir le Mahamoudra qui est
la réalité ultime.
- Dans le véhicule
qui est le chemin menant à la réalisation
du Mahamoudra, celle-ci provient de la puissance de la
bénédiction du lama et du mérite
du disciple. Cela signifie que, dans ce véhicule,
il n'est plus nécessaire de prêter attention
à ce genre de débat logique, ou de processus
intellectuel, pour réaliser la vérité.
Par la simple conjonction de la force de la bénédiction
du lama et du mérite du disciple, on peut s'établir
dans l'instant même de conscience à l'intérieur
de son esprit et ainsi reconnaître l'état
naturel de tous les phénomènes, leur réalité
spontanée.
De ce fait, toutes les attitudes
extrêmes opposant samsara et nirvana, tous les doutes
quant à la nature réelle du samsara et du
nirvana sont tranchés, éradiqués.
Tous les phénomènes - la manifestation de
l'univers entier - sont simplement la manifestation de
l'esprit ; ils sont par conséquent l'esprit même.
La véritable nature de notre esprit est instantanée,
impermanente et en perpétuel changement.
Les trois temps et l'esprit
Si l'on tourne sa conscience
vers l'intérieur pour examiner l'esprit, et si
l'on observe tout d'abord le moment de l'esprit qui vient
juste de finir, on découvre qu'il est impossible
de saisir le passé. La pensée précédente,
par exemple, est terminée et ne peut pas être
un objet de l'esprit : il n'est pas possible de repenser
la pensée précédente. Ceci est comparé
à un oiseau qui vole dans le ciel, ne laissant
aucune trace derrière lui : de la même manière,
aussitôt que nos pensées s'en sont allées,
qu'elles sont passées, il n'en subsiste aucune
empreinte à laquelle s'attacher.
Il en va de même pour le futur puisque le futur
n'est pas encore né, il est impossible de le voir,
personne ne peut le regarder ou l'examiner.
C'est aussi le cas pour le présent : si l'on examine
soigneusement l'instant présent de l'esprit ou
de la conscience, on découvre qu'il est impossible
de parvenir à une conclusion à ce sujet,
car il s'agit simplement d'un instant très fugace
entre le passé et le futur, qui transcende l'intellect
et ne supporte pas l'examen ; par conséquent, il
est dit "libre de projections".
C'est comme si l'on regardait l'espace : l'espace est
quelque chose de si subtil qu'il ne peut devenir un objet
de la vision. De même, le présent ne peut
être un objet de la vision ; on peut essayer de
le regarder, mais on n'y parviendra pas.
Il
faut donc trancher de l'intérieur toute forme de
doute concernant les trois temps. Si on le fait, toutes
les associations et successions de pensées s'arrêtent
complètement et, de ce fait, on acquiert la certitude
que la nature de tous les phénomènes est
d'être dénuée d'existence propre,
qu'on ne peut affirmer leur existence intrinsèque
et que, néanmoins, cette nature non existante des
phénomènes a la capacité de se manifester
de toutes sortes de manières. Cette certitude sera
sans fabrication, authentique et non composée,
elle apparaîtra naturellement dans notre esprit
; ce sera comme si quelqu'un pointait le doigt dessus.
Avec cette méthode, on parvient à une authentique
reconnaissance du visage propre du Dharmakaya, et on découvre
que celui-ci est inné en notre propre esprit. Cette
reconnaissance s'opère grâce aux instructions
du lama au disciple : c'est le lama qui montre au disciple
que son esprit est le Dharmakaya.
L'esprit et les pensées
Le chant explique ensuite
comment le mouvement des pensées avec toutes leurs
impuretés s'arrête quand on remplit ces instructions.
Il nous faut reconnaître que la source de toutes
les pensées et idées qui apparaissent dans
notre esprit est notre esprit même. Si nous ne saisissons
pas les pensées lorsqu'elles apparaissent, elles
disparaîtront d'elles-mêmes, tout à
fait naturellement ; aucune distinction n'est à
faire entre l'apparition et la disparition des pensées
: si nous n'avons pas de saisie à leur égard,
les pensées s'élèvent de l'esprit
et s'évanouissent en l'esprit ; alors, peu importe
le nombre des pensées, notre méditation
n'en sera pas perturbée puisqu'elles ne sont que
le va-et-vient de l'esprit.
C'est comme la brume du matin, poursuit le chant : elle
disparaît dans le ciel, mais elle n'est partie nulle
part, ni ne s'est installée ailleurs. De même,
si l'on regarde directement l'essence de son esprit, les
vagues des pensées simplement disparaîtront.
Ainsi
qu'il est dit dans le texte-racine, tous les phénomènes
des Mondes du désir, de la forme et du sans-forme,
des trois sphères de l'univers, que ce soit l'esprit
lui-même ou les différents concepts et pensées
qui y surgissent, sont de la nature même de l'esprit,
libres de projections et inséparables de cette
nature. De ce fait, au moment où l'on voit la nature
de l'esprit, toutes les vagues de pensées s'arrêtent
: elles s'apaisent et disparaissent naturellement. Puisque
ces pensées sont de simples impuretés passagères,
semblables aux nuages qui s'évanouissent dans le
ciel, il n'y a rien que le penseur, ou l'esprit, ne doive
faire pour s'en débarrasser : elles s'évanouissent
naturellement. Lorsque les pensées disparaissent
ainsi, cela ne signifie pas qu'elles ont été
ôtées de l'esprit ou qu'elles sont parties
ailleurs. Elles disparaissent parce qu'elles n'ont aucune
réalité propre ; elles ne disparaissent
pas dans le sens de "partir ailleurs".
Cette partie du chant met en évidence le fait que
la manifestation innée n'est rien d'autre que la
luminosité ou l'expression du Dharmakaya. Nous
apprenons ainsi qu'esprit et manifestation ont exactement
la même nature ; cette nature est non-duelle : aucune
distinction n'est à établir entre esprit
et manifestation.
Le chant poursuit en expliquant que cette nature ultime
de l'esprit est sans réalité : on ne peut
pas dire qu'elle existe de manière tangible ni
qu'elle est sans substance. Le chant donne l'exemple de
la nature de l'espace : elle transcende toute idée
de couleur ou de forme, ne peut être obscurcie ou
recouverte par le noir et le blanc, et est immuable. L'essence
de notre esprit est tout-à-fait similaire : elle
transcende toute idée de couleur et de forme, et
ne peut être recouverte ou assombrie par les phénomènes
de vertu et de non-vertu (qui correspondent respectivement
au blanc et au noir).
L'essence de l'esprit de chaque individu est le Dharmakaya,
cette réalité originelle ultime : le Dharmakaya
est inséparable de notre propre esprit et il est
immuable. D'ordinaire, nous ne pouvons voir l'essence
de notre esprit comme étant le Dharmakaya à
cause des impuretés passagères de notre
processus mental. Une fois purifiée cette saisie
exercée sur les pensées et les idées,
celles-ci ne voilent plus l'esprit et ne nous empêchent
plus d'en voir l'essence ; nous sommes alors en mesure
de reconnaître notre esprit et de voir la pureté
originelle présente de tous temps : le Dharmakaya
en chacun de nous.
L'esprit des êtres
est Bouddha
Bien que tous les êtres
vivants soient obscurcis par les voiles de l'ignorance,
ils ont la nature de Bouddha en eux. Et chercher la bouddhéité
à l'extérieur n'est qu'une épuisante
perte de temps, dit Tilopa dans un enseignement.
Si la bouddhéité se trouvait à l'extérieur
de nous, si elle nous était étrangère
et qu'il faille la rechercher et l'atteindre, elle serait
alors quelque chose de composé et ne pourrait être
le Dharmakaya. La nature de Bouddha, parce qu'elle est
Dharmakaya, pénètre toute chose et, du fait
de cette omniprésence, imprègne non seulement
les Bouddhas mais tous les êtres vivants, d'une
manière totalement équanime.
C'est
pourquoi les Bouddhas et les êtres ordinaires sont
d'égale importance. La seule raison d'établir
une différence entre un Bouddha et un être
ordinaire impur vient de ce que, depuis des temps sans
commencement, nous avons cultivé un état
d'esprit qui s'attache à l'idée d'un ego,
d'un "je", bien que cet ego n'existe pas réellement.
A cause de cette fixation d'un "je", nous avons créé
un monde dualiste, un monde où toutes les apparences
sont impures puisque basées sur la dualité
; ignorants de la vraie réalité, nous tournons
alors dans le cycle des existences, créant ainsi
quantité d'actions karmiques dont il nous faut
expérimenter le fruit.
Cet état d'ignorance est semblable à un
ciel couvert ; quand le ciel est empli de nuages, nous
ne pouvons le voir derrière les nuages ; de même,
quand notre esprit est voilé par l'ignorance, bien
que nous soyons Bouddha nous ne pouvons reconnaître
notre essence véritable, il nous faut dissiper
toutes les impuretés créées par notre
attachement à la dualité pour être
en mesure de réaliser que notre esprit est le Dharmakaya,
de la même façon que, lorsque les nuages
sont dissipés, on s'aperçoit que le ciel
seulement caché par les nuages a toujours été
là.
Notre nature de Bouddha elle aussi est présente
depuis toujours, simplement cachée par les impuretés
de notre esprit. Nous pouvons ainsi constater que la bouddhéité
est très proche de nous ; et puisqu'elle est si
proche, puisqu'elle est au cur même de notre
esprit, il n'y a pas à craindre qu'elle soit impossible
à atteindre. Les tendances karmiques cultivées
dans notre champ d'expérience dualiste impur nous
maintiennent dans la fixation d'un "je" et, de ce fait,
la souffrance constitue le principal élément
de notre existence : toutes nos expériences et
nos sensations se transforment en souffrance.
Dans la méditation, il faut renverser ce processus
et lâcher depuis l'intérieur de soi la fixation
égocentrique, de façon que l'esprit s'ouvre
au monde extérieur. Par ce lâcher prise,
les impuretés disparaissent de l'esprit qui se
libère de toutes les tendances à la saisie
et à la fixation et peut se réaliser dans
sa dimension authentique : sa nature de Bouddha. Lorsqu'on
médite, il ne faut pas développer une idée
de la méditation, ni dire quand on expérimente
quelque chose "cela est la méditation". Agir ainsi
représente l'extrême de la manifestation
: développer l'idée que la méditation
est quelque chose est la manifestation de la méditation.
On peut aussi faire l'opposé, rejeter tout ce qui
apparaît, dire que la méditation n'est rien
et tenter de parvenir à un état de vacuité.
Méditer ainsi nous fait tomber dans les deux extrêmes
de la manifestation et de la vacuité, et c'est
une erreur. Au lieu de cela, il faut réaliser dans
la méditation l'état de non-dualité,
dans lequel manifestation et vacuité sont là
dans leur inséparabilité et leur intégralité.
Dans l'état de non-dualité, il n'y a pas
de saisie et n'apparaît donc aucune des trois émotions
: on n'est pas sous l'influence de l'attachement, de l'aversion
ou de l'ignorance ; on demeure dans un état d'esprit
non-fabriqué, non-artificiel, essence spontanée
de l'esprit que l'on nomme Dharmakaya.
L'essence est au-delà
de l'intellect
Nous étions parvenus,
dans le texte-racine, au passage indiquant que la nature
de l'esprit transcende toute couleur ou forme et qu'elle
ne peut être recouverte ou assombrie par le blanc
et le noir des actions vertueuses et négatives,
de la même manière que l'espace transcende
couleur et forme et ne peut être obscurci par le
blanc ou le noir.
Le
commentaire explique que la nature essentielle de l'esprit
n'est pas de l'ordre de la matière, et qu'elle
n'est pas non plus une production de l'esprit. Si c'était
le cas. elle pourrait être recouverte, obscurcie
et polluée par les tendances karmiques créées
par les actions vertueuses, non-vertueuses ou neutres.
Du fait, justement, que l'esprit n'est pas une chose définie,
matérielle, il ne peut être ainsi recouvert.
Si la nature de l'esprit était substance matérielle,
elle pourrait être obscurcie par les différents
phénomènes du cycle des existences. Mais
ce n'est pas le cas : du fait que l'esprit est sans substance
(matérielle), rien dans le samsara ne peut le recouvrir.
Le chant poursuit, disant que tout comme le cur
rayonnant du soleil ne peut être obscurci par un
millier de kalpas d'obscurité, de la même
manière l'essence de notre esprit, qui est la Claire-lumière,
ne peut être assombrie par un éon d'existences
cycliques. L'esprit n'est donc pas une substance matérielle
; ce n'est pas de la matière inanimée. On
pourrait alors penser qu'il est immatériel. Ce
n'est pas le cas non plus. Nous avons dit que la nature
de l'esprit n'est pas d'ordre matériel, mais cela
ne signifie pas que l'on puisse tenir pour établi
qu'elle est immatérielle.
Quand on dit qu'une chose est ou qu'une chose existe,
on parle alors d'une chose formée de matière
et qui peut être définie, d'un objet concret.
On ne peut appliquer les mêmes termes de "est" et
"existe" à une chose immatérielle ou n'ayant
pas de vraie réalité. Lorsque l'on parle
de l'enfant d'une femme stérile par exemple, on
ne peut en aucune manière dire que cet enfant existe
ou qu'il n'existe pas, tout simplement parce que c'est
une impossibilité. Il en est de même pour
la nature de l'esprit ; on ne peut pas dire que l'esprit
existe, comme on ne peut pas dire qu'il n'existe pas ;
on transcende complètement ces deux extrêmes.
Quand quelque chose existe, on peut également dire
que cela n'existe pas : les deux extrêmes d'existence
et de non-existence se complètent l'un l'autre
; mais ce n'est pas le cas pour la nature de l'esprit,
celle-ci transcende complètement les concepts d'existence
ou de non-existence.
Le chant donne un exemple ; on parle "d'espace vide",
mais on ne peut pas décrire "l'espace vide", on
ne peut pas le qualifier en disant qu'il a telle forme,
telle taille, telle couleur, etc. Pareillement, on peut
dire de la nature de l'esprit qu'elle est Claire-lumière,
mais ce mot de Claire-lumière ne peut être
le support d'aucune description ; on ne saurait dire "elle
est ainsi", comme on ne saurait en fournir aucune définition.
L'essence de notre esprit transcende la sphère
de l'intellect, est-il dit dans les enseignements sur
la Perfection de Sagesse : il est impossible d'en donner
aucune définition ou de lui appliquer aucun nom.
L'essence de notre esprit est inconcevable et inexprimable.
On appelle cette réalisation "Perfection de Sagesse"
ou "Parfaite Sagesse". La sagesse dont il est ici question
est l'entière compréhension de l'essence
de son propre esprit ; on la dit parfaite car elle a ultimement
réalisé le fait que l'essence de l'esprit
est au-delà de toute forme, couleur ou taille ;
elle est spontanée. Ce passage explique que la
nature de tous les phénomènes n'est ni la
vacuité ni la non-vacuité, car ils n'ont
pas de véritable existence. Les concepts de vacuité
et de non-vacuité dépendent l'un de l'autre
; l'idée de vacuité appelle automatiquement
celle de non-vacuité et vice-versa. La nature de
l'esprit n'entre pas dans la sphère de cette qualification
dualiste, elle est entièrement vide de tout extrême
: on ne peut donc dire que l'esprit est vide ou non-vide.
La nature inhérente de tous les phénomènes
est d'être libre de tout extrême. Quand on
comprend véritablement cette nature ultime des
phénomènes, on comprend également
la variété sous laquelle ils se manifestent,
c'est-à-dire la réalité relative.
On réalise alors la nature ultime de la réalité,
aussi bien que sa nature relative liée aux apparences
: ce sont les deux vérités. La réalisation
de cette double vérité nous fait nommer
la nature de l'esprit "Claire-lumière" : ce qualificatif
lui est appliqué car la nature ultime de l'esprit
ne comporte pas d'idée de sujet et d'objet, ou
de quelqu'un qui connaît et d'un objet de connaissance.
Elle transcende toute idée dualiste.
Le chant continue en indiquant que la nature de l'esprit,
depuis l'origine même des temps, est comme l'espace.
Dans cet espace de l'esprit sont contenus tous les phénomènes
sans exception. Ce passage du chant, explique le commentaire,
montre que tous les phénomènes sont esprit,
que la nature de l'esprit est vacuité et que cette
vacuité est complètement libre de toutes
projections. En ce sens, le chant met clairement en évidence
la nature de l'esprit.
Mise en pratique : méditation
Le chant indique maintenant
comment réaliser cette nature de l'esprit, c'est-à-dire
comment mettre en pratique ce qui a été
mis en évidence auparavant, en utilisant son corps,
sa parole et son esprit, comment appliquer cette réalité
à ses actions.
Au niveau du corps, il nous faut abandonner toute activité
et nous asseoir, parfaitement à l'aise et détendu
; au niveau de la parole, il nous faut également
abandonner toute activité et rester dans le silence,
reconnaissant que tous les sons sont vides comme un écho
; enfin, au niveau de l'esprit, il convient que nous abandonnions
toute activité mentale et ne réfléchissions
à rien, tout comme se détend l'esprit de
celui qui a mené à bien un projet important.
Le corps est sans essence ; il est comme la tige creuse
d'un bambou. L'esprit est comme l'espace ; il transcende
la sphère de l'intellect et est inconcevable. Il
convient de demeurer dans cet état, parfaitement
à l'aise, sans accepter ni rejeter quoi que ce
soit.
Tilopa incite ainsi Naropa à installer son corps
à l'aise, sans affectation ni contrainte, à
laisser sa parole libre de tout discours et artifice,
reconnaissant que tous les sons sont vides comme un écho,
et à laisser au repos son processus mental, à
ne penser délibérément à rien,
comme celui qui est parvenu à une conclusion au
sujet d'un projet et n'y pense plus puisqu'il est sûr
de ce qu'il va faire. Dans cet état, il doit regarder
directement la réalité de tous les phénomènes.
Tous les exercices physiques que l'on pourrait développer
dans le but de parvenir à des postures particulières
de méditation n'ont, du point de vue ultime, aucune
essence véritable et sont dénués
de sens ; notre corps est comme la tige d'un bambou, creuse
à l'intérieur.
Utiliser sa parole pour la récitation de mantras
est également une action vide de sens : notre parole,
du point de vue ultime, est comme un écho, celui-ci
étant l'union du son et de la vacuité. Même
l'essence de l'esprit est sans signification, car l'esprit
est comme le ciel ou l'espace, et donc libre de toutes
projections. De ce fait, l'activité de nos corps,
parole et esprit sous leur aspect ultime transcende la
sphère de l'intellect.
Toutefois,
on doit reconnaître que ces instructions de ne rien
faire du tout correspondent à laisser son corps,
sa parole et son esprit demeurer dans leur état
ultime, mais ne signifient pas que l'on est libre de tout
effort ni que l'on peut devenir paresseux et facilement
contenté par tout ce qui arrive. Il ne faut pas
tomber dans cet extrême, ni dans l'extrême
opposé qui consiste à investir beaucoup
d'effort et de recherche dans sa méditation. L'état
ultime du Mahamoudra transcende ces deux extrêmes
de "trop d'effort" et de "pas assez d'effort". On ne doit
pas aborder cet enseignement à un niveau trop simple
et penser ; "il est dit que nous n'avons pas besoin de
chercher à faire quoi que ce soit, et que réciter
des mantras ou s'asseoir en méditation ne sert
à rien" ; ce serait une interprétation superficielle,
et ce n'est pas ce qu'enseigne le texte. Pour résumer
cela, il est dit dans le chant que, si l'esprit n'est
pas orienté, c'est le Mahamoudra. S'accoutumer
à méditer ainsi permet d'atteindre l'insurpassable
Eveil.
Parler d'un esprit orienté fait référence
à un esprit qui s'attache à des notions
de sujet et d'objet.
L'esprit qui s'attache à un objet, par exemple,
ne peut transcender les extrêmes de permanence et
de nihilisme ; ce n'est donc pas l'état ultime
de l'esprit. Afin de parvenir à la réalité
ultime, l'esprit doit être libre de toute saisie,
demeurant dans sa propre réalité naturelle,
et si l'on y parvient, on s'établit dans l'état
ultime du Mahamoudra.
Au début, il faut simplement avoir foi et confiance
en cette réalité ; on pourra ainsi en avoir
une compréhension intellectuelle, pour finalement
la percevoir réellement. Si chacun, à son
niveau, médite sur cette réalité
jusqu'à ce qu'elle lui devienne familière,
il atteindra l'Eveil et réalisera la parfaite bouddhéité,
devenant capable d'actualiser cet état dans tous
ses aspects.
Abandonner l'attachement
aux concepts
Nous ne pourrons pas réaliser
cette réalité naturelle en nous attachant
à nos propres vues, pas plus qu'en méditant
ou en agissant avec un esprit référentiel.
Si l'on se comporte ainsi, on ne verra jamais le Mahamoudra,
et Tilopa l'explique à Naropa dans la suite du
chant. Il dit que l'on ne parviendra pas à voir
la Claire-lumière (qui est Mahamoudra) par ses
propres vues et textes, ni par la récitation de
mantras ou la pratique des Paramitas, ni par des enseignements
tels que ceux des Trois Corbeilles (les Sutras, le Vinaya
et l'Abhidharma). Il est impossible de réaliser
la nature ultime par les méthodes. Rinpoché
précise que cela ne signifie pas que ces enseignements
ne sont pas valables, mais que, pour qu'ils soient effectifs
et conduisent à la réalité ultime,
on ne doit pas s'attacher à la vérité
d'une école ou d'un enseignement en particulier
et rejeter complètement les enseignements des autres
; on doit reconnaître qu'il y a beaucoup de méthodes
différentes conduisant à la réalisation
ultime et ne pas faire de fixation sur certaines méthodes,
mais s'en détacher aux dernières étapes
de sa progression.
Le
vers suivant explique pourquoi il en est ainsi. Il dit
que, lorsqu'il y a colère ou désir, la Claire-lumière
demeure non-vue et s'obscurcit, et que garder des vux
à un niveau conceptuel endommage le samaya ultime,
le lien avec la réalité ultime. Cela signifie
que toutes les vues liées à certaines écoles
de pensée proviennent de notre colère ou
de notre désir, ce qui veut dire que, si l'on trouve
plaisantes des vues particulières, on les accepte
et s'y attache en rejetant les vues des autres. Cette
colère et ce désir ne sont que saisie mentale,
conceptuelle, qui nous rend non seulement incapable de
voir la Claire-lumière mais en plus obscurcit la
réalité de l'esprit, notre reconnaissance
de la vraie nature de la manifestation.
Garder des vux au niveau des corps, parole, esprit
quand l'esprit est rempli de concepts au sujet de ce qu'il
faut faire ou ne pas faire, et garder les samayas associés
aux méditations sur les divinités dans les
deux étapes de développement et de parachèvement
sont des aspects conceptuels de la pratique ; ils sont
créés mentalement et ainsi endommagent la
dimension véritable du mode ultime. Si l'on a de
tels concepts au sujet de la pratique, on transgresse
la sphère de la réalité authentique
; c'est la raison pour laquelle il faut demeurer dans
un état libre de toute activité conceptuelle
et laisser simplement la réalité naturelle
de tous les phénomènes apparaître
et se manifester librement. On peut ainsi transcender
les deux extrêmes d'existence et de pacification,
ou de samsara et de nirvana.
Le chant ajoute que, s'il n'y a pas d'activité
dans la sphère intellectuelle de l'esprit, on est
libre de tout désir et de toute colère.
Quand l'esprit est ainsi, les pensées apparaissent
naturellement et sont pacifiées ou disparaissent
naturellement, comme des dessins dans l'eau. Si l'on ne
trahit pas la signification de "sans demeure" et "sans
point de référence", on ne transgresse pas
les samayas : c'est ce que l'on nomme "torche dans l'obscurité
de l'ignorance".
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