Science de l'esprit  

Le mahamoudra du Gange

Lama Guendune Rinpoché

Lama GuenduneSuite de l'enseignement donné par Lama Guendune Rinpoché en août 87, basé sur un commentaire des instructions orales sur le Mahamoudra qui furent transmises à Naropa par son maître Tilopa sur les rives du Gange, à l'aube de ce millénaire.

L'univers est simplement la manifestation de notre esprit. Reconnaissant ainsi qu'esprit et manifestation ne sont qu'une seule et même chose, il convient de ne pas s'égarer dans une appréhension dualiste de l'esprit et des phénomènes. Il est très important de garder ceci présent à l'esprit avant de s'engager dans la méditation.

Bien que tous les phénomènes de l'univers soient dépourvus d'existence intrinsèque, néanmoins ils se manifestent et sont perceptibles. Cette manifestation n'a pas de véritable existence ; c'est la raison pour laquelle manifestation et vacuité sont dites inséparables. La non-dualité de la vacuité et de la manifestation doit être reconnue comme le jeu de la grande félicité, celle-ci n'étant autre que le Dharmakaya, spontanément présent. Ce jeu de la félicité et de la vacuité est une autre manière de nommer le Mahamoudra, de même qu'on peut affirmer du Mahamoudra qu'il est non-dualité de la clarté (ou lucidité) et de la vacuité. Enfin, dans la méditation du Mahamoudra il ne faut établir aucune différence entre la personne qui médite, l'action de méditer et l'objet de la méditation ; ces trois aspects sont inséparables.

Sur le chemin de la méditation, nous reconnaissons notre situation actuelle. Pour l'instant, bien qu'il n'y ait pas de "je" ou "d'ego" réellement existant, nous nous accrochons cependant à son existence, ce qui entraîne l'attachement à l'idée que les autres sont extérieurs à nous. Cela nous conduit à une situation de dualité et, de ce fait, nous nous mettons à porter un jugement sur nous-mêmes et sur autrui, considérant certaines personnes comme proches de nous et d'autres comme éloignées. Nous les catégorisons en amis et ennemis, et dans notre esprit diverses émotions s'élèvent alors. Sous l'influence de ces émotions, nous accomplissons des actes qui auront des résultats impurs, qui entachent et recouvrent l'esprit, nous empêchant de reconnaître sa vraie nature. Il faut, dans la méditation, cultiver un état d'esprit qui ne s'attache à rien et dans lequel on "laisse aller" simplement.

Ainsi, on coupe court à ce processus de dualité, d'émotions, de karma, etc., et l'on peut voir que l'essence de l'esprit est le Dharmakaya. Cela survient pendant la méditation de façon naturelle, ce n'est pas quelque chose que l'on peut produire par de grands efforts. Il est important de le comprendre, sinon nous allons essayer d'atteindre dans notre méditation un état qui soit libre de toute pensée, et les efforts que nous ferons pour y parvenir seront source de grande souffrance.

Dire que l'on réalise l'état ultime du Mahamoudra et penser que l'on accomplit ainsi quelque chose de nouveau est une erreur, car la réalisation du Mahamoudra est présente en nous de manière permanente, depuis des temps sans commencement. Simplement, elle est temporairement recouverte des voiles de nos actions karmiques. Lorsque l'on réalise enfin l'essence de son propre esprit, on se rend compte que cet état ultime du Mahamoudra a toujours été là présent en nous : reconnaître l'essence de son propre esprit est comme reconnaître quelqu'un que l'on a toujours connu et que l'on avait juste perdu de vue pendant quelque temps. Au moment de la reconnaissance, l'esprit devient naturellement libre : ses limitations ordinaires sont dénouées et il peut se libérer de toute contrainte.

Notre esprit est ordinairement dans un état de grande contrainte ; cela est dû aux émotions, au fait que nous nous attachons aux choses et que nous les rejetons : nous sommes constamment sous l'emprise des émotions d'attachement et de répulsion (ou de colère). De plus, notre esprit est dans un état d'ignorance. Ce sont ces trois modes impurs (attraction, répulsion et ignorance) qui nous emprisonnent dans le cycle des existences. Abandonner ces limites nous permet de reconnaître que notre esprit est Bouddha : nous n'avons nul besoin de chercher à l'extérieur l'état de Bouddha, il est déjà en nous. Il n'est pas éloigné dans le futur, mais instantanément présent ici et maintenant. Puisqu'il en est ainsi, il n'est pas difficile de parvenir à la bouddhéité.

Dans le chant de Tilopa, "Le Mahamoudra du Gange", il était dit : "Si l'on ne transgresse pas le sens ultime de "sans demeure" et "sans point de référence", le samaya du Mahamoudra n'est pas transgressé : c'est l'état que l'on nomme "torche dans l'obscurité de l'ignorance". Il faut abandonner toute tendance à l'argumentation intellectuelle concernant la réalité ultime de l'état naturel. On ne doit pas laisser son esprit se raccrocher au dualisme "bon/mauvais" ni aux émotions qui en résultent, la colère et l'attachement. Quand on est libéré de tout cela, peu importe le nombre des pensées apparaissant dans l'esprit, elles ne transgressent pas cet état naturel ultime et, bien au contraire, se libèrent d'elles-mêmes automatiquement, exactement comme les dessins que l'on peut voir sur l'eau. En effet, tout comme le mouvement de l'eau crée des dessins à la surface, le mouvement des idées à l'intérieur de notre esprit crée toutes sortes de pensées ; mais ces pensées viennent de l'esprit et s'en retournent dans l'esprit sans en troubler l'état naturel. Par conséquent, si l'on ne transgresse pas la méditation ultime sans demeure et sans point de référence pour l'esprit, on ne transgresse pas le samaya (l'engagement secret) du Mahamoudra. Cela devient donc comme "une torche qui a la capacité de dissiper l'obscurité de l'ignorance".

Le chant poursuit, expliquant qu'être affranchi des extrêmes de la colère et de l'attachement permet de comprendre tous les enseignements des Sutras, sans exception. Si l'on s'absorbe dans la réalité de cet état, on s'évade de la prison du cycle des existences. Si l'on parvient à un état de stabilité dans cette réalité ultime, toutes nos négativités et tous nos voiles se consument. C'est ce que l'on nomme "la torche de l'enseignement".

Lama GuenduneDemeurer en dehors de tout extrême représente l'omniscience de la sagesse primordiale, celle-ci pouvant voir et comprendre chaque chose exactement telle qu'elle est en réalité. Cette sagesse primordiale inclut également la compréhension de la diversité de tous les phénomènes : de la réalité ultime s'élève une manifestation multiple, et la connaissance de l'état ultime est également connaissance de l'infinie diversité du mode de manifestation, connaissance de la vérité relative. Cette seconde connaissance apparaît automatiquement après la première ; quand cela se produit, on peut comprendre tous les enseignements, qu'ils soient bouddhistes ou non bouddhistes. Se garder de l'extrême de l'existence aussi bien que de l'extrême de la pacification de l'existence - les deux extrêmes du samsara et du nirvana - permet d'atteindre la réalité ultime des phénomènes. Le chant donne ensuite des instructions sur la manière de développer la compassion pour tous les êtres qui n'ont pas réalisé cette réalité ultime à cause de leur intelligence limitée. Les êtres qui n'ont aucune foi ni confiance en la réalité ultime, ceux qui n'ont pas la capacité de la comprendre et de la reconnaître, sont emportés sans fin par le flot de l'existence cyclique, et s'épuisent. Les souffrances des trois royaumes inférieurs ne finissent jamais pour ceux qui y sont plongés et il faut donc développer une grande compassion pour ces êtres inconscients. Ceux qui souhaitent mettre fin à ces souffrances insupportables doivent s'en remettre à un lama qualifié ; la réception en leur cœur de sa grâce permet à leur esprit d'être complètement libéré de l'ignorance.

Réaliser le Mahamoudra est donc essentiel. Tous les phénomènes du cycle des existences ne sont cause que de souffrance et sont dénués de sens et sans aucune importance. Tous les phénomènes composés, toutes nos actions manifestées, sont également sans essence ou sans signification véritable.

Par conséquent, nous devrions abandonner ces actions dépourvues de sens et plutôt appréhender directement la signification essentielle de la réalité ultime.
Les différents aspects du cycle des existences - les émotions perturbatrices ; le karma, c'est-à-dire les actions accomplies sous l'emprise de ces émotions ; et les skandhas ou divers constituants de notre être - sont cause les uns des autres, selon un processus sans fin, un cercle vicieux ; c'est pourquoi nous expérimentons la souffrance dans ce cycle des existences qui ressemble à une grande roue que nous faisons tourner sans arrêt. Notre habituelle saisie d'un sujet et d'un objet constitue la racine de ce processus cyclique : nous conceptualisons les objets, les nommant constamment, les définissant et leur donnant des attributs, et nous nous attachons aussi à l'idée d'un sujet, qui se trouve sous le contrôle des objets qu'il perçoit. Les différents phénomènes du cycle des existences, qu'ils en soient la cause ou le résultat, sont sans valeur et dénués de sens. Le samsara n'est qu'un cycle d'accumulation puis de complet dépérissement de tout ce que l'on a accumulé. Ainsi il nous faut reconnaître que par nature l'existence cyclique est absurde et inutile.

Le chant poursuit :

La vue royale est celle qui transcende toute saisie d'un sujet et d'un objet.
La méditation royale est celle qui est libre de toute distraction.
L'activité ou conduite royale est celle qui est libre de tout effort et intention.
Et lorsque l'on demeure libre de tout espoir et de toute crainte, on rend le fruit manifeste.

Ensuite il est expliqué que, si l'on demeure dans un état qui transcende tout objet pouvant servir de point de référence à la conscience, la nature de l'esprit devient évidente et claire. On est sur le chemin vers la bouddhéité quand on ne suit aucun chemin. Méditer sans objet de méditation est le signe qu'on atteindra l'insurpassable Eveil. On ne doit pas rechercher un type particulier de vue, de méditation ni d'action ; il faut également être libre de toute recherche d'un objet de méditation susceptible de constituer un point de référence relatif à cet état naturel ultime ; et l'on doit être libre de toute idée de progression le long d'un chemin.

Certains enseignements sur l'obtention de la réalisation parlent de différents niveaux et chemins, mais dans l'enseignement du Mahamoudra, la base, le chemin et le résultat sont inséparables. Pour cette raison, puisqu'il n'y a pas à passer d'un état à un autre, l'enseignement du Mahamoudra est un enseignement ultime et un très court chemin jusqu'à l'illumination.

La partie suivante du chant donne des instructions sur la manière de mettre en pratique cette réalité ultime. Le texte explique que l'on ne doit pas regarder comme dignes d'intérêt les phénomènes mondains, les phénomènes de l'existence cyclique : on doit reconnaître leur impermanence et ne pas leur prêter attention. Ils sont comme une illusion magique ou un rêve dépourvu de réalité propre. Puisqu'il en est ainsi, il nous faut développer le renoncement, reconnaître que toute activité mondaine est complètement inutile et insensée et abandonner alors complètement cette activité dénuée de sens.

On doit couper tous les liens entre soi-même et les objets du cycle des existences, que ces liens soient basés sur l'attachement ou la colère, et méditer en un lieu isolé (au milieu d'une forêt ou sur le versant d'une montagne) en demeurant dans un état de non-méditation même lorsque nous méditons.

Lama GuenduneLa partie suivante du chant parle des bienfaits provenant de la pratique du Mahamoudra : si l'on atteint ce qui est hors d'atteinte, c'est le Mahamoudra. Par exemple, si l'on coupe simplement les racines d'un arbre immense pourvu de multiples branches et feuilles, toutes ses branches se dessécheront, qu'il y en ait dix mille ou cent mille. De la même manière, si l'on coupe les racines de l'esprit, toutes les feuilles du cycle des existences qui proviennent de l'esprit se dessécheront. Ou encore, comme une simple torche a le pouvoir de dissiper l'obscurité accumulée pendant un millier d'ères cosmiques, de même un instant de Claire-lumière, de reconnaissance de la nature de l'esprit, a le pouvoir de dissiper toute l'ignorance, les négativités et les voiles que nous avons accumulés pendant des temps infinis.

Rinpoché précise que, lorsque l'on parle de la Claire-lumière de l'esprit, on doit être attentif à ne pas prendre cela dans un sens trop littéral ni penser que lorsqu'on atteint la réalisation on voit des flots de lumière, des arcs-en-ciel ou des rayons de différentes couleurs. Même si de telles expériences peuvent se produire, elles ne sont pas ce que l'on appelle la Claire-lumière, mais simplement les manifestations qui s'élèvent en celui qui désire fortement faire des expériences. La véritable Claire-lumière fait référence à ce qu'est l'esprit quand il est libre de toute impureté et de tout voile, c'est-à-dire à sa clarté naturelle.

On peut alors se poser la question de savoir comment il est possible, lorsqu'on a réalisé la nature de l'esprit, d'accomplir le bienfait de tous les êtres vivants si celle-ci est vide. En fait, même si la nature de l'esprit est vide, le bienfait de tous les êtres est contenu dans cette nature vide : celui qui réalise son esprit est capable d'accomplir le bienfait d'autrui sans aucun effort ; c'est quelque chose de tout-à-fait spontané et naturel. Prenons des exemples : on sait que le feu inclut la qualité de chaleur, que l'eau comporte la qualité d'être humide et que le miel a la qualité d'être sucré. Toutes ces caractéristiques - chaleur, humidité et douceur - ne sont pas des qualités qui s'ajoutent à la substance, elles en font partie.
De façon similaire, la capacité d'agir spontanément pour le bienfait de tous les êtres vivants fait partie de la nature de l'esprit. Elle n'est pas quelque chose d'extérieur devant être ajouté.

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