Science de l'esprit  

Méditation en action

Lama Jigmé Rinpoché

Eviter les pensées futiles.

Lama Jigmé RinpochéLa sixième condition est de ne pas se complaire dans des pensées futiles, dépourvues d'intérêt. Notre esprit est en perpétuelle agitation ; nous entretenons en permanence une rêverie intérieure, voletant d'une pensée à une autre, habituant le mental à une sorte de papillonnement qui a pour effet de déstabiliser profondément l'esprit. Ce ne serait pas grave si cela n'entravait pas le développement des facultés cognitives, nous privant d'une intelligence plus aiguë et plus profonde que celle dont nous disposons actuellement. On fera croître cette intelligence en entraînant l'esprit à se poser sur l'objet d'observation, tout en concentrant son attention sur lui, plutôt que de sauter constamment d'un sujet à l'autre en se dispersant. Afin d'éviter de se complaire dans des pensées futiles, il est conseillé de développer une prise de conscience de tout ce qui se passe dans l'esprit : savoir repérer nos instants de vigilance ou, au contraire, pouvoir reconnaître nos moments de distraction. En étant conscient de ce qui se produit en nous, on favorise la stabilité mentale et le développement de la claire vision de l'esprit.

Ces six conditions fournissent à l'esprit les moyens adéquats pour s'établir dans la méditation et l'occasion de se maintenir dans la limpidité et l'attention qu'il convient de développer. Quelles que soient les circonstances autour de nous, il est toujours possible de mettre ces six conditions en application. Nul besoin de s'isoler dans un lieu particulier pour les utiliser ; ces six injonctions peuvent être mises en action à condition que l'on s'efforce d'être conscient. En l'espace d'une heure, par exemple, nous faisons l'expérience de beaucoup de choses ; une heure de notre existence est extrêmement riche, surtout si nous sommes attentifs. Nous devons bien comprendre que ces six conditions ne sont pas destinées à un moment ou à une action particulière, mais à la mise en application dans notre vie quotidienne. Sans s'imposer une discipline rude ou une contrainte supplémentaire, il s'agit d'imprégner l'esprit de ces six conditions et d'en voir le bien-fondé. Par exemple, en prenant conscience des nombreuses pensées dépourvues d'intérêt qui nous agitent, on souhaite tourner son esprit vers quelque chose de plus positif et d'utile. Cela se fait sans contrainte, dans le but d'aider l'esprit à s'établir dans un calme confortable.

Méditation et silence

Lorsqu'on parle de méditation, on évoque de suite un endroit calme et tranquille, sans aucune distraction. Si nous pratiquons le calme mental en un lieu paisible, concentrés dans notre pratique, nous obtiendrons un bienfait intérieur.
Mais que survienne un bruit infernal, tel le vacarme d'un avion militaire volant très vite et à basse altitude, et notre calme intérieur sera troublé, nous plongeant dans une colère impulsive. Ceci est le résultat d'une préconception de ce que doit être la concentration, parce qu'on a décidé de se concentrer sur le calme et le silence. Mais lorsqu'on parle de concentration dans la méditation, cela consiste à poser son esprit sur n'importe quel support. On peut très bien se concentrer sur le rugissement des avions et notre esprit sera libre de toute perturbation.

 Agitation et torpeur dans la méditation.

La distraction dans la méditation est également un point important. Certains endroits, comme le métro ou les villes, sont à l'origine de nombreuses distractions, ce qui peut inciter le méditant à se diriger vers des lieux plus retirés ou plus isolés. Pourtant, ces lieux que l'on pense privilégiés pour la méditation offrent aussi des distractions, des chants d'oiseaux, des parfums naturels, etc. qui peuvent empêcher la concentration dans la méditation. Dans ce contexte, on confond la distraction intérieure de l'esprit avec les influences extérieures des phénomènes. En fait, la distraction est à l'intérieur de nous-mêmes, c'est une propriété de l'esprit : l'instabilité de l'esprit.

Pour être tout à fait libre de l'agitation excessive ou de la torpeur profonde qui viendrait perturber nos activités, on habitue l'esprit à demeurer dans un état de contemplation, de parfaite conscience de ce qui se passe, aussi bien dans la méditation que dans nos actions. Dès qu'on entend le mot concentration, on a tendance à vouloir saisir les phénomènes, alors qu'en fait il s'agit simplement de constater la situation et d'en être parfaitement conscient sans la saisir, sans la rejeter, sans espoir de bien faire ou de crainte de mal faire. Il faut simplement développer un état d'esprit équanime. Quoiqu'il arrive, c'est bien.

La meilleure solution pour réagir face à la torpeur est de faire une pause, de se lever et d'exécuter des mouvements de gymnastique ou respiratoires. S'établir dans la torpeur, est dangereux pour la pratique de l'esprit. Un jour, le Bouddha ordonna aux moines de ne pas manger le soir. Ceci ne doit pas être considéré comme une restriction de nourriture, mais a pour but d'éviter que l'esprit tombe dans un état de torpeur pendant la pratique. Cela aide aussi le pratiquant à se réveiller plus tôt le matin car le corps est plus léger et mieux reposé. Mais ceci n'est pas une obligation!

Nous venons de voir comment la torpeur pouvait brouiller la limpidité de l'esprit et perturber la vigilance, nous rendant inaptes à la contemplation. Quand nous essayons d'appliquer cette attention à nos activités quotidiennes, nous ne sommes pas gênés par la torpeur mais plutôt par la distraction déstabilisant l'esprit en l'amenant à sauter d'un sujet à l'autre.

De même que la torpeur, la distraction brouille notre vision des choses. Méditer, c'est développer en toutes circonstances l'attitude consciente et vigilante de ce qui se passe, sans tension, sans se laisser distraire par des pensées ou toute autre chose. Pour obtenir ce résultat, il existe beaucoup de méthodes. En particulier, Gampopa, disciple de Milarépa et Maître du premier Karmapa, a écrit un certain nombre de conseils au méditant. Dans le "Précieux Rosaire", il énumère dix certitudes qu'il convient de bien ancrer en soi. Elles permettent d'aborder la pratique de la méditation et son application dans la vie quotidienne d'une manière parfaitement correcte.

Les dix certitudes énoncées par Gampopa.

GampopaPour le débutant, les dix certitudes commencent par l'écoute des enseignements et la réflexion à leur sujet.
Lorsqu'on parle de débutant, on se réfère à une personne qui est au début de la contemplation de la véritable nature de l'esprit, même après plusieurs années de pratique. Quand on commence à avoir certains résultats, il est important de s'affirmer dans la pratique de la méditation. Après des expériences méditatives, on a tendance à croire qu'on est parvenu à un résultat et on en fait un palier sur lequel on s'arrête. Si l'on s'attache à cette expérience, cela devient un obstacle au lieu d'être un repère dans l'ascension de la voie.

Gampopa insiste sur le fait que, lorsque vient l'expérience de la méditation, il faut donner toute son importance à la pratique de la méditation sans s'y arrêter. On a toujours tendance à coller des étiquettes provenant de nos connaissances acquises dans divers domaines, du genre : "c'est cela, je sais...".
En fait, on ne travaille plus qu'avec des étiquettes, sans connaître vraiment le contenu de la petite boîte étiquetée, parce qu'on n'est pas allé jusqu'au fond. Le conseil s'applique donc à l'expérience qui apparaît dans la méditation ; il faut garder l'esprit tout à fait ouvert et ne pas l'emprisonner dans un étiquetage tel que : "les émotions, je connais donc je sais... l'expérience, je connais donc je sais..." Quand on parle de méditation, aussitôt dans notre esprit apparaît une personne en posture assise sur son coussin, quelqu'un qui ne fait rien.

Or la méditation n'est pas cela ; la méditation, c'est avoir l'esprit complètement disponible, ouvert, réceptif à tout ce qui advient, conscient, lucide, limpide, sans aucune distraction. Gampopa insiste sur le fait que, dans la méditation, chaque certitude doit être impérativement remise en cause. L'utilisation du vocabulaire pour définir une méditation est à manier avec circonspection. Par exemple, on ne peut pas qualifier la méditation de vraie ou de fausse, de réelle ou d'erronée, etc. La méditation est simplement un état de clarté et de limpidité pouvant recouvrir un certain mode de perceptions tout aussi limpide et clair.

La méditation est une méthode qui permet d'accéder à la réalisation de la véritable nature de l'esprit. Le conseil donné au pratiquant est : "Tant que vous n'avez pas obtenu la stabilité, établissez-vous dans l'isolement ou dans le calme".
L'isolement fait référence à la méditation solitaire, à la contemplation de l'esprit lui-même percevant sa propre nature et sa relation avec les objets extérieurs.

Si l'on n'est pas totalement parvenu à la stabilité, sorte de réalisation dans laquelle on est constamment conscient de la véritable nature de son propre esprit, il ne faut pas essayer d'utiliser les éclairs de compréhension pouvant surgir de notre for intérieur pour guider les autres ou se prendre pour un maître.

"Tant que l'esprit ne demeure pas fermement établi dans la contemplation de sa propre nature, demeurez dans la solitude et évitez de transmettre à l'extérieur quelque chose d'instable en vous. Tant que l'esprit demeure agité, établissez-vous fermement dans le rappel de soi".

Le rappel de soi est la faculté de recentrer son esprit sur un objet, sur un état de calme et de concentration. C'est une habitude à développer jusqu'à l'obtention de la réalisation de la stabilité.

Si la stupeur et la torpeur prédominent, il est prudent de s'établir fermement en une sorte d'élargissement de l'esprit. Lors de chaque méditation, on essaiera de retrouver cet état d'esprit présent, "ici et maintenant", parfaitement limpide et clair, afin de ne pas se laisser entraîner par le confort que procurent la stupeur et la torpeur.
Tant que nous n'avons pas obtenu cette stabilité, il faut sans cesse pratiquer la méditation équanime. Une fois obtenu l'état équanime de l'esprit, il convient de s'établir fermement dans ce qu'on appelle djé top, qui se traduit par : "ce qui vient à la suite de la méditation". A ce stade, l'expérience équanime ne doit pas demeurer uniquement au stade de la méditation, mais devenir permanente, quelle que soit l'action dans laquelle on est engagé.

Il ne convient pas d'opérer une distinction entre ce qui est la méditation et ce qui ne l'est pas. L'effort et l'exercice doivent se poursuivre dans toutes les circonstances de l'existence.

Lorsque les circonstances sont défavorables, on s'en remet à la patience et à la persévérance. Par exemple, si nous en sommes à la phase d'écoute ou de réflexion sur les enseignements et qu'un ennui de santé ou un autre obstacle se manifeste, évitons de voir ces difficultés comme une entrave à l'écoute et à la réflexion. Au contraire, nous pouvons prendre cela comme des enseignements auxquels on il nous faut réfléchir ; ainsi nous sommes plus à même d'intégrer les obstacles dans notre pratique. De la même manière, lorsqu'on s'engage dans la pratique du Dharma et qu'un inconvénient surgit - un problème d'argent, de relation familiale, etc. - ce devrait être l'occasion de s'entraîner à réfléchir sur le sens du Dharma, du karma, et sur les raisons de la souffrance qui s'élève.

De même, quand on est dans la phase d'expérience méditative, tout ce qui vient apparemment entraver la méditation est à considérer dans son essence, comme un objet de contemplation, et non comme quelque chose d'extérieur et de gênant.

"Si les désirs et l'attachement aux choses matérielles croissent, il faut s'établir fermement dans le renoncement". Par renoncement, on n'entend pas le rejet de quelque chose, mais la prise de conscience de la saisie qu'opère notre esprit sur les phénomènes, et comment il développe de l'attachement envers ces phénomènes pourtant dépourvus d'essence propre. Ce n'est qu'à partir de là que la pratique du renoncement devient effective, car l'attachement est tranché à la racine. Ce détachement provient d'une compréhension non intellectuelle directement vécue au travers de la méditation, par la contemplation à la fois de l'objet d'attachement et de l'attachement en lui-même par rapport à l'esprit.

"Lorsque l'amour et la compassion diminuent, s'établir fermement dans la méditation de l'esprit de l'éveil". Toutes les pratiques et contemplations restent vaines tant qu'elles ne sont pas focalisées dans une direction précise : la motivation parfaitement pure, l'esprit d'éveil. Rien de profond et de durable dans l'ascension spirituelle ne sera accompli sans l'amour et la compassion. Sans eux, toutes les pratiques sont égocentrées, et le but recherché, manqué. Afin de développer l'amour et la compassion authentiques, spontanés et sincères, il convient, dès le départ, de méditer sur cet esprit de l'éveil.

Ces dix points en lesquels il convient de s'établir fermement sont à garder présents à l'esprit. C'est quelque chose qui doit s'intégrer totalement à notre pratique : il faut méditer sur eux plusieurs fois, jusqu'à ce qu'ils deviennent partie intégrante de notre pratique. Le processus de la méditation peut être considéré comme un processus organique semblable à la croissance d'un arbre. Ce n'est pas quelque chose qui se fait d'un seul coup, mais qui doit être entretenu et nourri. Notre élévation spirituelle dépend de ces dix points.


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