Eviter
les pensées futiles.
La
sixième condition est de ne pas se complaire
dans des pensées futiles, dépourvues d'intérêt.
Notre esprit est en perpétuelle agitation ; nous
entretenons en permanence une rêverie intérieure,
voletant d'une pensée à une autre, habituant
le mental à une sorte de papillonnement qui a
pour effet de déstabiliser profondément
l'esprit. Ce ne serait pas grave si cela n'entravait
pas le développement des facultés cognitives,
nous privant d'une intelligence plus aiguë et plus
profonde que celle dont nous disposons actuellement.
On fera croître cette intelligence en entraînant
l'esprit à se poser sur l'objet d'observation,
tout en concentrant son attention sur lui, plutôt
que de sauter constamment d'un sujet à l'autre
en se dispersant. Afin d'éviter de se complaire
dans des pensées futiles, il est conseillé
de développer une prise de conscience de tout
ce qui se passe dans l'esprit : savoir repérer
nos instants de vigilance ou, au contraire, pouvoir
reconnaître nos moments de distraction. En étant
conscient de ce qui se produit en nous, on favorise
la stabilité mentale et le développement
de la claire vision de l'esprit.
Ces
six conditions fournissent à l'esprit les moyens
adéquats pour s'établir dans la méditation
et l'occasion de se maintenir dans la limpidité
et l'attention qu'il convient de développer.
Quelles que soient les circonstances autour de nous,
il est toujours possible de mettre ces six conditions
en application. Nul besoin de s'isoler dans un lieu
particulier pour les utiliser ; ces six injonctions
peuvent être mises en action à condition
que l'on s'efforce d'être conscient. En l'espace
d'une heure, par exemple, nous faisons l'expérience
de beaucoup de choses ; une heure de notre existence
est extrêmement riche, surtout si nous sommes
attentifs. Nous devons bien comprendre que ces six conditions
ne sont pas destinées à un moment ou à
une action particulière, mais à la mise
en application dans notre vie quotidienne. Sans s'imposer
une discipline rude ou une contrainte supplémentaire,
il s'agit d'imprégner l'esprit de ces six conditions
et d'en voir le bien-fondé. Par exemple, en prenant
conscience des nombreuses pensées dépourvues
d'intérêt qui nous agitent, on souhaite
tourner son esprit vers quelque chose de plus positif
et d'utile. Cela se fait sans contrainte, dans le but
d'aider l'esprit à s'établir dans un calme
confortable.
Méditation
et silence
Lorsqu'on
parle de méditation, on évoque de suite
un endroit calme et tranquille, sans aucune distraction.
Si nous pratiquons le calme mental en un lieu paisible,
concentrés dans notre pratique, nous obtiendrons
un bienfait intérieur.
Mais que survienne un bruit infernal, tel le vacarme
d'un avion militaire volant très vite et à
basse altitude, et notre calme intérieur sera
troublé, nous plongeant dans une colère
impulsive. Ceci est le résultat d'une préconception
de ce que doit être la concentration, parce qu'on
a décidé de se concentrer sur le calme
et le silence. Mais lorsqu'on parle de concentration
dans la méditation, cela consiste à poser
son esprit sur n'importe quel support. On peut très
bien se concentrer sur le rugissement des avions et
notre esprit sera libre de toute perturbation.
Agitation
et torpeur dans la méditation.
La
distraction dans la méditation est également
un point important. Certains endroits, comme le métro
ou les villes, sont à l'origine de nombreuses
distractions, ce qui peut inciter le méditant
à se diriger vers des lieux plus retirés
ou plus isolés. Pourtant, ces lieux que l'on
pense privilégiés pour la méditation
offrent aussi des distractions, des chants d'oiseaux,
des parfums naturels, etc. qui peuvent empêcher
la concentration dans la méditation. Dans ce
contexte, on confond la distraction intérieure
de l'esprit avec les influences extérieures des
phénomènes. En fait, la distraction est
à l'intérieur de nous-mêmes, c'est
une propriété de l'esprit : l'instabilité
de l'esprit.
Pour
être tout à fait libre de l'agitation excessive
ou de la torpeur profonde qui viendrait perturber nos
activités, on habitue l'esprit à demeurer
dans un état de contemplation, de parfaite conscience
de ce qui se passe, aussi bien dans la méditation
que dans nos actions. Dès qu'on entend le mot
concentration, on a tendance à vouloir saisir
les phénomènes, alors qu'en fait il s'agit
simplement de constater la situation et d'en être
parfaitement conscient sans la saisir, sans la rejeter,
sans espoir de bien faire ou de crainte de mal faire.
Il faut simplement développer un état
d'esprit équanime. Quoiqu'il arrive, c'est bien.
La
meilleure solution pour réagir face à
la torpeur est de faire une pause, de se lever et d'exécuter
des mouvements de gymnastique ou respiratoires. S'établir
dans la torpeur, est dangereux pour la pratique de l'esprit.
Un jour, le Bouddha ordonna aux moines de ne pas manger
le soir. Ceci ne doit pas être considéré
comme une restriction de nourriture, mais a pour but
d'éviter que l'esprit tombe dans un état
de torpeur pendant la pratique. Cela aide aussi le pratiquant
à se réveiller plus tôt le matin
car le corps est plus léger et mieux reposé.
Mais ceci n'est pas une obligation!
Nous
venons de voir comment la torpeur pouvait brouiller
la limpidité de l'esprit et perturber la vigilance,
nous rendant inaptes à la contemplation. Quand
nous essayons d'appliquer cette attention à nos
activités quotidiennes, nous ne sommes pas gênés
par la torpeur mais plutôt par la distraction
déstabilisant l'esprit en l'amenant à
sauter d'un sujet à l'autre.
De
même que la torpeur, la distraction brouille notre
vision des choses. Méditer, c'est développer
en toutes circonstances l'attitude consciente et vigilante
de ce qui se passe, sans tension, sans se laisser distraire
par des pensées ou toute autre chose. Pour obtenir
ce résultat, il existe beaucoup de méthodes.
En particulier, Gampopa, disciple de Milarépa
et Maître du premier Karmapa, a écrit un
certain nombre de conseils au méditant. Dans
le "Précieux Rosaire", il énumère
dix certitudes qu'il convient de bien ancrer en soi.
Elles permettent d'aborder la pratique de la méditation
et son application dans la vie quotidienne d'une manière
parfaitement correcte.
Les
dix certitudes énoncées par Gampopa.
Pour
le débutant, les dix certitudes commencent par
l'écoute des enseignements et la réflexion
à leur sujet.
Lorsqu'on parle de débutant, on se réfère
à une personne qui est au début de la
contemplation de la véritable nature de l'esprit,
même après plusieurs années de pratique.
Quand on commence à avoir certains résultats,
il est important de s'affirmer dans la pratique de la
méditation. Après des expériences
méditatives, on a tendance à croire qu'on
est parvenu à un résultat et on en fait
un palier sur lequel on s'arrête. Si l'on s'attache
à cette expérience, cela devient un obstacle
au lieu d'être un repère dans l'ascension
de la voie.
Gampopa
insiste sur le fait que, lorsque vient l'expérience
de la méditation, il faut donner toute son importance
à la pratique de la méditation sans s'y
arrêter. On a toujours tendance à coller
des étiquettes provenant de nos connaissances
acquises dans divers domaines, du genre : "c'est cela,
je sais...".
En fait, on ne travaille plus qu'avec des étiquettes,
sans connaître vraiment le contenu de la petite
boîte étiquetée, parce qu'on n'est
pas allé jusqu'au fond. Le conseil s'applique
donc à l'expérience qui apparaît
dans la méditation ; il faut garder l'esprit
tout à fait ouvert et ne pas l'emprisonner dans
un étiquetage tel que : "les émotions,
je connais donc je sais... l'expérience, je connais
donc je sais..." Quand on parle de méditation,
aussitôt dans notre esprit apparaît une
personne en posture assise sur son coussin, quelqu'un
qui ne fait rien.
Or
la méditation n'est pas cela ; la méditation,
c'est avoir l'esprit complètement disponible,
ouvert, réceptif à tout ce qui advient,
conscient, lucide, limpide, sans aucune distraction.
Gampopa insiste sur le fait que, dans la méditation,
chaque certitude doit être impérativement
remise en cause. L'utilisation du vocabulaire pour définir
une méditation est à manier avec circonspection.
Par exemple, on ne peut pas qualifier la méditation
de vraie ou de fausse, de réelle ou d'erronée,
etc. La méditation est simplement un état
de clarté et de limpidité pouvant recouvrir
un certain mode de perceptions tout aussi limpide et
clair.
La
méditation est une méthode qui permet
d'accéder à la réalisation de la
véritable nature de l'esprit. Le conseil donné
au pratiquant est : "Tant que vous n'avez pas obtenu
la stabilité, établissez-vous dans l'isolement
ou dans le calme".
L'isolement fait référence à la
méditation solitaire, à la contemplation
de l'esprit lui-même percevant sa propre nature
et sa relation avec les objets extérieurs.
Si
l'on n'est pas totalement parvenu à la stabilité,
sorte de réalisation dans laquelle on est
constamment conscient de la véritable nature
de son propre esprit, il ne faut pas essayer d'utiliser
les éclairs
de compréhension pouvant surgir de notre for
intérieur pour guider les autres ou se prendre
pour un maître.
"Tant
que l'esprit ne demeure pas fermement établi
dans la contemplation de sa propre nature, demeurez
dans la solitude et évitez de transmettre à
l'extérieur quelque chose d'instable en vous.
Tant que l'esprit demeure agité, établissez-vous
fermement dans le rappel de soi".
Le
rappel de soi est la faculté de recentrer son
esprit sur un objet, sur un état de calme et
de concentration. C'est une habitude à développer
jusqu'à l'obtention de la réalisation
de la stabilité.
Si
la stupeur et la torpeur prédominent, il est
prudent de s'établir fermement en une sorte d'élargissement
de l'esprit. Lors de chaque méditation, on essaiera
de retrouver cet état d'esprit présent,
"ici et maintenant", parfaitement limpide et clair,
afin de ne pas se laisser entraîner par le confort
que procurent la stupeur et la torpeur.
Tant que nous n'avons pas obtenu cette stabilité,
il faut sans cesse pratiquer la méditation équanime.
Une fois obtenu l'état équanime de l'esprit,
il convient de s'établir fermement dans ce qu'on
appelle djé top, qui se traduit par : "ce qui
vient à la suite de la méditation". A
ce stade, l'expérience équanime ne doit
pas demeurer uniquement au stade de la méditation,
mais devenir permanente, quelle que soit l'action dans
laquelle on est engagé.
Il
ne convient pas d'opérer une distinction entre
ce qui est la méditation et ce qui ne l'est pas.
L'effort et l'exercice doivent se poursuivre dans toutes
les circonstances de l'existence.
Lorsque
les circonstances sont défavorables, on s'en
remet à la patience et à la persévérance.
Par exemple, si nous en sommes à la phase
d'écoute
ou de réflexion sur les enseignements et qu'un
ennui de santé ou un autre obstacle se manifeste,
évitons de voir ces difficultés
comme une entrave à l'écoute et à
la réflexion. Au contraire, nous pouvons prendre
cela comme des enseignements auxquels on il nous faut
réfléchir ; ainsi nous sommes plus à
même d'intégrer les obstacles dans notre
pratique. De la même manière, lorsqu'on
s'engage dans la pratique du Dharma et qu'un inconvénient
surgit - un problème d'argent, de relation
familiale, etc. - ce devrait être l'occasion
de s'entraîner
à réfléchir sur le sens du Dharma,
du karma, et sur les raisons de la souffrance qui
s'élève.
De
même, quand on est dans la phase d'expérience
méditative, tout ce qui vient apparemment entraver
la méditation est à considérer
dans son essence, comme un objet de contemplation, et
non comme quelque chose d'extérieur et de gênant.
"Si
les désirs et l'attachement aux choses matérielles
croissent, il faut s'établir fermement dans le
renoncement". Par renoncement, on n'entend pas le rejet
de quelque chose, mais la prise de conscience de la
saisie qu'opère notre esprit sur les phénomènes,
et comment il développe de l'attachement envers
ces phénomènes pourtant dépourvus
d'essence propre. Ce n'est qu'à partir de là
que la pratique du renoncement devient effective, car
l'attachement est tranché à la racine.
Ce détachement provient d'une compréhension
non intellectuelle directement vécue au travers
de la méditation, par la contemplation à
la fois de l'objet d'attachement et de l'attachement
en lui-même par rapport à l'esprit.
"Lorsque
l'amour et la compassion diminuent, s'établir
fermement dans la méditation de l'esprit de l'éveil".
Toutes les pratiques et contemplations restent vaines
tant qu'elles ne sont pas focalisées dans une
direction précise : la motivation parfaitement
pure, l'esprit d'éveil. Rien de profond et de
durable dans l'ascension spirituelle ne sera accompli
sans l'amour et la compassion. Sans eux, toutes les
pratiques sont égocentrées, et le but
recherché, manqué. Afin de développer
l'amour et la compassion authentiques, spontanés
et sincères, il convient, dès le départ,
de méditer sur cet esprit de l'éveil.
Ces
dix points en lesquels il convient de s'établir
fermement sont à garder présents à
l'esprit. C'est quelque chose qui doit s'intégrer
totalement à notre pratique : il faut méditer
sur eux plusieurs fois, jusqu'à ce qu'ils deviennent
partie intégrante de notre pratique. Le processus
de la méditation peut être considéré
comme un processus organique semblable à la croissance
d'un arbre. Ce n'est pas quelque chose qui se fait d'un
seul coup, mais qui doit être entretenu et nourri.
Notre élévation spirituelle dépend
de ces dix points.