Science de l'esprit  

Instructions sur la pratique du Dharma #3
Lama Jigmé Rinpoché

Etudier

Intelligence intérieure
Nous aimerions bien nous poser dans un endroit tranquille pour méditer et approfondir notre pratique, mais tout à la fois, nous aimerions bien nous balader et faire un peu ce que nous voulons. Nous n'arrivons pas à nous stabiliser à cause de nos tendances. Nous sommes ballottés d'un désir à l'autre. C'est cela l'ignorance. Nous ne comprenons pas le sens de ce qui nous arrive. La dynamique qui prend place à l'intérieur et autour de nous-mêmes nous échappe. D'où la nécessité de réfléchir sur notre vie à la lumière des perspectives précédentes: l'impermanence, la loi de cause à effet et le caractère précieux de cette existence humaine. Il importe donc de revenir au sens réel et non à celui que nous plaquons sur les choses à partir de nos attachements. Tout cela nous amène à un esprit plus clair, plus lucide, plus précis, qui permet plus de souplesse face aux circonstances et aux conditions rencontrées. Il s'agit d'une approche qui nous amène progressivement et naturellement à transformer notre vision. Nous prenons conscience que les autres sont dans la même situation que nous-mêmes, même ignorance, même confusion, même saisie, et enfin même souffrance. La rencontre avec nous-mêmes accompagnée de l'ouverture aux autres va nous donner la capacité de percevoir la condition de souffrance commune à tous les êtres. C'est de là que va s'élever une authentique compassion. Si nous abordons la situation ainsi, conscients de ce que nous vivons et ouverts aux autres, alors s'installent une réelle détente et un encouragement pour la pratique. Sans cette compréhension ni cette ouverture, nous jugeons. Nous sommes tout le temps dans le jugement. Nous jugeons les autres et nous-mêmes. De fait, ce jugement ne fait qu'augmenter insatisfaction et souffrance.

Les deux bienfaits
Il est important d'être bienveillant à l'égard des autres. Une bienveillance qui reste superficielle nous coupe de nous-mêmes et des autres. La compassion est un processus complètement naturel, que nous ne pouvons pas forcer. Elle n'est pas un déni de nous-mêmes mais nous permet au contraire de nous libérer de notre confusion, de notre souffrance. C'est l'idée des deux bienfaits: le nôtre et celui des autres, ou celui des autres et le nôtre. Mouvement d'exploration pour mieux comprendre les autres, il nous permet en nous ouvrant à eux, d'aborder nos problèmes de façon différente. Dans la perspective d'aider autrui, nos difficultés, nos empêchements, nos entraves se dissipent d'eux-mêmes, naturellement. Nous pourrions énoncer: aider les autres est bon pour guérir notre propre souffrance." C'est le fait d'aider les autres qui nous permet de résoudre nos propres difficultés. Si nous avons une maladie très forte et très douloureuse, nous comprenons mieux ceux qui ont cette maladie. En nous préoccupant de leur souffrance, nous oublions la nôtre. Quand nous mettons cela en œuvre, nous évitons de saisir, de nous attacher et de nous identifier à ce qui se passe. Cela signifie qu'une circulation fluide de la compréhension des choses prend place, le sens se fait naturellement. D'une manière générale, nous restons superficiels, une idée nous engage dans une action pour en obtenir le fruit: c'est le monde de l'efficacité ! L’approche du dharma est plus subtile, elle nous relie à la vérité des choses. Dans cette ouverture aux autres, une énergie bénéfique s'accumule naturellement. Elle est la cause de l'accomplissement des souhaits et du bienfait de tous. La pratique est un processus vivant. Un premier résultat peut être bénéfique dans la pratique, mais il sera nécessaire d'approfondir. L’expérience n'est pas rouge ou jaune, elle est souvent orange! C'est mélangé et il y a une difficulté à discerner les couleurs dans ce que nous reconnaissons car nous manquons de profondeur. Si la pratique donne de bons résultats, nous pensons être arrivés quelque part. Si nous nous relâchons, nous n'avançons plus car, plutôt que de nous asseoir sur notre coussin, nous nous asseyons sur nos lauriers. Il va falloir développer le discernement sur le fruit de la pratique. Quel que soit le bienfait résultant de la pratique, que faisons-nous de ce bienfait pour continuer à avancer ? Parfois nous ne pratiquons pas, nous calculons. Nous anticipons sur le résultat et nous prévoyons les étapes futures.

La mort
Nous avons l'impression de toujours entendre la même chose. C'est voulu. Seule une écoute répétée va nous permettre d'intégrer, d'apprivoiser les instructions et de pouvoir les mettre en pratique pour en avoir le fruit. Les choses à dire sont très simples. La méthode en elle-même est simple, par contre elle est difficile à appliquer. Quand l'instruction reçue s'oppose à nos désirs, elle devient problématique. C'est sur la base d'une incompréhension que nous sélectionnons ce qui nous convient. D'où l'importance d'aller voir nos réactions. Nous croyons qu'il n'est pas important d'observer les mouvements subtils qui nous traversent l'esprit, nos petites réactions dans les situations du quotidien. C'est justement là que nous pouvons opérer une réelle transformation et une réelle compréhension de l'enseignement. "Qu'est-ce qui est dangereux pour nous ? Sommes-nous en danger ?" Oui, dans le sens où nous ne savons pas du tout où notre conscience va aller au moment de la mort. Tout le processus de méditation et de réflexion va nous mener très précisément à voir où est le danger réel pour nous. Nous allons voir en quoi nous ne sommes pas libres et comment nous libérer. Il ne s'agit pas de rejeter le quotidien, et tout ce que nous vivons au jour le jour. La pratique du dharma va nous amener à ne pas saisir les circonstances favorables et à ne pas les rejeter non plus. Nous allons devenir conscients du processus qui prend place dans notre relation aux choses et à nous­-mêmes. Nous devenons lucides sur ce qui est important pour nous, c'est-­à-dire sur ce qui va nous conduire à l'essentiel. Il ne s'agit pas de renoncer artificiellement à ce à quoi nous sommes attachés, mais de voir ce qui génère de la souffrance pour petit à petit nous en détourner. Nous allons nous rendre compte de notre situation, de nos attachements et de nos attentes, puis observer comment l'attachement générant le bonheur, il est lui-même marqué par la souffrance, processus sans fin si nous ne changeons rien.

Bénédiction
La bénédiction aide à dissiper les voiles et les obscurcissements dus au karma négatif et aux émotions perturbatrices. Cette bénédiction nous introduit au sens réel de l'enseignement. Elle perce les voiles dus à trop d'informations, trop de savoir sur le dharma ou plus exactement trop de fascination sur ce savoir. Ce n'est pas tant le savoir que la fascination par ce savoir qui génère de la confusion. Dans le vajrayana, nous sommes aidés sur le chemin par l'influence spirituelle. Cela n'a rien à voir avec de la magie, mais avec les qualités éveillées de notre esprit. C'est un processus naturel. Un fruit a beaucoup plus de goût quand il a mûri au soleil. Il en est de même pour l'esprit sous le soleil de la bénédiction. Grâce à cette influence spirituelle, les émotions se pacifient et se dissipent plus vite et plus facilement. C'est pourquoi dans l'approche du vajrayana une telle importance est mise sur le lama et le guide spirituel. La bénédiction est difficile à comprendre d'un point de vue intellectuel. Il s'agit de l'aborder à travers ce que nous appelons la confiance et la dévotion. La bénédiction est un lien avec la sagesse qui est en nous, notre nature de bouddha. Nous ne pouvons pas nous transformer uniquement parce que nous le décidons. Il est important d'être en contact avec un guide spirituel parce que c'est de lui que nous recevrons la bénédiction et la transmission. De plus pour qu'il puisse transmettre, il faut qu'il possède la réalisation de ce qu'il enseigne. Il a acquis celle-ci au travers de la pratique et reçu, quant à lui, la bénédiction de son propre maître. La bénédiction et la transmission sont véhiculées sans interruption dans le temps par une lignée, de maître à disciple.

Visualiser
Visualiser, c'est développer la certitude de la présence du lama en face de nous. Les choses se compliquent si nous essayons de voir réellement le lama. C'est par la visualisation que nous pouvons établir un lien avec l'Eveil et avec l'influence spirituelle. Pour intégrer ces notions de lama et de bénédiction, il est nécessaire de recevoir l'enseignement, d'y avoir réfléchi et de lire les biographies des maîtres du passé. Nous devons nous imprégner de l'enseignement pour pouvoir être inspirés. La pratique du gourou yoga est une approche qui demande du temps, de l'écoute, de la réflexion et de l'inspiration. Ainsi Milarépa a été lui-même disciple, il a eu un maître. Il est passé par toutes les étapes de l'intégration progressive de l'enseignement et de ce qu'est la dévotion. Prenons exemple sur Milarépa pour savoir comment aborder l’enseignement. Pour certains pratiquants, invoquer le lama est facile, ils le font naturellement. La dévotion vient des tendances passées. Si nous comprenons mal les instructions, nous ne pourrons pas les appliquer ni les mettre en œuvre, du fait de nos habitudes. Il est difficile de se changer directement. Il faut changer nos habitudes, développer graduellement des habitudes qui nous amènent vers plus de clarté, tel est le but des pratiques préliminaires au gourou yoga.

L'activité éveillée
La relation que nous établissons avec l'activité éveillée est sans condition, il ne s'agit pas d'un contrat. Cette activité touche naturellement les êtres de façon bénéfique. D'un coté se trouve notre confiance et de l'autre, l’activité spontanée des bodhisattvas. Nous n'avons pas besoin de grande connexion personnelle avec tel ou tel grand bodhisattva ou tel lama. L'activité est spontanée et cela n'a rien à voir avec la présence physique. Cela ne dépend pas non plus du degré d'intimité de notre relation avec le lama, mais avec cette bénédiction naturelle qui est là, présente, dès l'instant où nous nous ouvrons à elle. Nous avons parfois des doutes quand nous prions Milarépa, c'est pourquoi il est important de rassembler toutes les conditions, tout ce
la pratique soit juste et recevoir ainsi les bénédictions. Nous faisons la requête pour qu'à notre tour nous puissions déployer une telle activité éveillée. Le but du chemin est de pouvoir nous-mêmes déployer l'activité d'un bodhisattva. Dans un premier temps c'est juste une prière, une
ouverture dans l'esprit, puis, lorsque la bodhicitta (ou esprit d'éveil) est complètement déployée et amenée à maturité, une activité spontanée se déploie et s'épanouit pour le bien des êtres. C'est le fruit, l'aboutissement de notre pratique fondée sur l'esprit d'éveil.

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