De
la confusion à l'éveil
Pour
comprendre ce qu'est la méditation, il faut
d'abord comprendre la situation dans laquelle on se
trouve. On oublie trop souvent que les choses changent.
Quelque chose qui apparaît est appelé à disparaître
tôt ou tard. Quelque chose qui s'élève à un
moment ou à un autre disparaîtra; cela
se passe ainsi à tous les niveaux, du plus grossier
au plus subtil. La terre sur laquelle nous nous trouvons
disparaîtra à un moment ou à un
autre. En tibétain, l'univers se dit djikten
qui signifie "support destructible", montrant
bien le sens de ce qu'est cette terre. De la même
façon, les êtres qui peuplent cette terre
disparaîtront tôt ou tard. Il ya 250 personnes
dans cette salle, dans 75 ans, un siècle pour être
plus sûr, il n'y aura plus personne. Dans un
siècle, les êtres qui sont sur cette terre
n'y seront plus et seront remplacés par d'autres.
Ainsi les choses se renouvellent sans arrêt,
se transforment sans cesse. Et si l'on considère
l'impermanence de façon plus subtile, on constate
que les phénomènes se modifient d'instant
en instant. En cet instant précis, les choses
ne sont plus les mêmes qu'à l'instant
précédent et ne sont pas les mêmes
qu'à l'instant suivant.
Il
y a une fluidité des phénomènes,
des choses, mais on l'oublie. On fige les situations,
on perd cette fluidité, cette souplesse, et
tout devient solide, lourd et difficile. Par contre,
si l'on se rappelle l'impermanence des phénomènes,
cela nous donne de l'espace pour mieux comprendre notre
situation.
Cette
situation, quelle est-elle ? Toute notre expérience,
toute notre activité, est centrée sur "je", "moi-je", "moi
j'existe" et paradoxalement, si l'on essaye de
voir ce qu'est ce " je", on manque de précisions.
On s'identifie effectivement à un corps et à ce
que l'on perçoit de l'esprit: certaines sensations,
certaines perceptions, des pensées, des émotions.
Cela reste très flou, et pourtant c'est le centre
de toute notre expérience.
Dès
l'instant où l'on dit "moi-je", il
y a le monde extérieur avec lequel on établit
une relation.
Ou
bien on s'approprie tout ce qui nous semble bénéfique,
positif, favorable et on s'y attache. Ou bien on rejette
et on repousse tout ce qui nous semble nuisible et
négatif, tout ce qui représente un danger.
Il ya encore tout ce que l'on ignore, tout ce qui n'est
pas notre affaire, toutes les personnes, les situations
et les choses que l'on ne rencontrera probablement
jamais. Et face à elles, on reste indifférent.
Ainsi,
notre expérience, notre relation aux autres,
notre relation au monde, est toujours fondée
sur l'une de ces trois attitudes: l'attachement, l'aversion,
ou l'indifférence.
A partir de là, se déploie un jeu d'émotions
et de névroses, un jeu parfois très complexe
qui va complètement colorer notre relation aux
autres.
A partir de l'attachement et de l'aversion, l'orgueil
et la jalousie prennent place, tout cela se combinant
en un réseau émotionnel qui définira
notre attitude.
Le corps et la parole dépendent de l'esprit. Dès
l'instant où l'esprit est émotionnel, notre
attitude est émotionnelle. La relation aux autres,
la relation au monde et la relation à nous-même
seront fondées sur toutes ces émotions:
l'indifférence, la jalousie, l'orgueil, la colère,
le désir, etc.
On
pourrait se dire: "C'est très bien, nous
sommes des êtres humains, nous avons des émotions
et c'est bien normal !" Le problème est
que ce type de relation duelle est caractérisé par
l'insatisfaction. On ne peut pas trouver un bonheur
durable dans cette relation duel le. Si nous regardons
notre expérience avec un minimum d'honnêteté,
nous nous apercevrons vite qu'il y a effectivement
toujours quelque chose en trop ou quelque chose qui
manque dans notre relation aux choses. Il y a toujours
cette insatisfaction de base, cette espèce de
frustration. Nous n'arrivons jamais à quelque
chose de plein à cause de la dualité et
de cette relation émotionnelle. Et tant que
la relation est fondée sur l'émotion,
elle génère l'insatisfaction. Et puisque
notre expérience des choses est basée
sur la frustration, de surcroît on nourrit cette
frustration, on se débat. On cherche le bonheur
et cette recherche est la source de l'insatisfaction.
Ce qui vient d'être décrit, c'est la situation
de confusion ou la situation d'ignorance.
Heureusement,
il y a aussi l'autre aspect, la situation d'éveil.
Dans notre confusion, existe un potentiel d'éveil,
un potentiel de sagesse, que l'on appelle la nature
de l'esprit ou nature de bouddha. Ces mots différents
pointent une même réalité, mais
le problème vient de ce que, lorsqu'on doit
décrire cette réalité, les mots
font défaut. En effet, cette réalité n'est
pas du domaine de la dualité, n'est pas du domaine
du concept, c'est une expérience qui se situe
au-delà de notre expérience ordinaire
et confuse.
On
ne peut en avoir une complète compréhension
en utilisant uniquement des concepts. Par contre, on
peut en donner une explication pour avoir une idée
de ce qu'elle est.
On peut dire, par exemple, que cette sagesse n'a pas
de début. Elle ne commence pas à tel endroit
ou à tel moment. De la même façon,
elle ne finit pas quelque part ou à un moment
donné. C'est pour cela que la nature de l'esprit
ne peut être considérée comme un
objet: elle pénètre toutes les choses,
tous les êtres. L'esprit est cette ouverture fondamentale
qui n'a ni centre ni périphérie; il est
comparé à l'espace.
Ce n'est pas une espèce d'état mystique
que l'on rencontrera à un moment ou à un
autre. C'est l'état fondamental de toute chose.
La nature de l'esprit est l'espace duquel tous les phénomènes
s'élèvent. C'est ce que le Bouddha voulait
dire par: "la forme est le vide et le vide est la
forme". La sagesse, ou la vacuité ou l'esprit,
n'est pas différente de la manifestation telle
qu'elle prend place à l'extérieur ou à l'intérieur
de nous. En d'autres termes, l'esprit, qui fondamentalement
est compassion, n'est pas seulement un espace vide mais
possède une qualité créative qui
permet à une manifestation, à une expérience,
de prendre place.
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