Les
bases de la pratique #3
Guendune Rinpoché
Et dans
cette expérience qui naît d'une grande
dévotion et confiance, la manifestation ordinaire
du monde extérieur perd de sa tangibilité
; elle devient moins réelle, moins incarnée;
on comprend de plus en plus la nature de l'esprit
et on perçoit de plus en plus que notre esprit
et l'esprit du Maître sont indissociables. Cette
confiance est de plus en plus présente, la
nature de l'esprit est de plus en plus évidente,
et cette expérience, que l'on développe
encore et encore au travers des différentes
pratiques, se stabilise petit à petit.
Par les
prosternations, une purification à trois niveaux
s'opère. A travers l'acte physique des prosternations,
la purification du corps prend place. A travers la
récitation de la formule de refuge et le sens
que l'on met dans cette récitation, tous les
voiles de la parole sont purifiés. A travers
la confiance et l'esprit d'éveil que l'on développe,
à travers la dévotion et la certitude
des qualités des sources de refuge, on purifie
tous les voiles de l'esprit. Quand cette purification
du corps, de la parole et de l'esprit est effective,
on se rend compte que ce que l'on percevait comme
un corps ordinaire est finalement le nirmanakaya,
que ce que l'on percevait comme une parole ordinaire
est le Samboghakaya, que ce que l'on percevait comme
un esprit ordinaire est le dharmakaya. On perçoit
donc la réalité éveillée
de nos corps, parole, esprit, leur réalité
de sagesse ignorée. On se rend compte que l'on
n'est pas obligé d'aller chercher l'éveil
ailleurs, que l'on n'a pas besoin de courir pour trouver
ces qualités. Ce sont les qualités mêmes
de nos corps, parole, esprit qui étaient voilées
et ignorées et que l'on a, au travers des prosternations,
découvertes et purifiées.
Les
actions négatives qui sont commises, sous le
couvert de l'ignorance, au travers du corps, de la
parole et de l'esprit, sont la source de toutes les
difficultés qui génèrent toutes
les circonstances de souffrance. Les causes du bonheur
sont inverses : il s'agit d'une part d'éviter
ces actions négatives et d'autre part d'accomplir
les actions positives qui généreront
des conditions de bonheur qui nous permettront ultimement
d'atteindre l'éveil. Le travail est donc simple.
D'un côté, il faut développer
un comportement et un état d'esprit positifs
allant vers l'éveil, allant dans le sens du
bien général et, d'un autre côté,
travailler à dégager les voiles qui
ont été accumulés au cours d'innombrables
existences, et le meilleur moyen pour cela est la
pratique de Dordjé Sempa.
Le point
essentiel dans la pratique de Dordjé Sempa,
c'est la visualisation de Dordjé Sempa. Il
ne faut pas confondre visualisation et dessin ou peinture
; il ne faut pas vouloir voir quelque chose. Il est
vrai que la représentation picturale de Dordjé
Sempa est importante au début il est bien d'avoir
une thanka ou une photographie d'une thanka ou une
statue parfaite qui nous servira de support pour l'apprentissage
de la visualisation. On peut ainsi développer
la connaissance de la forme symbolique de Dordjé
Sempa, savoir que Dordjé Sempa a telle position,
telles couleurs, tels ornements qui symbolisent ceci
ou cela, etc. On acquiert une connaissance qui nous
permet de nous abandonner à la confiance et
à l'ouverture. Visualiser, ce n'est pas essayer
de recréer une image mentale. Dans la pratique,
l'important est de comprendre que Dordjé Sempa
est une divinité de sagesse : elle n'a pas
de matérialité, elle transcende l'existence
et la non-existence, elle est complètement
translucide, transparente, inexistante pourrait-on
dire, mais en même temps manifeste, claire et
précise. La visualisation est davantage la
compréhension de la nature ultime de Dordjé
Sempa, la compréhension de sa manifestation
comme présente et en même temps vide
de toute nature, et la confiance que l'on génère
dans les qualités ultimes de purification de
Dordjé Sempa. C'est cela la visualisation.
Dordjé Sempa n'est pas une sorte d 'ectoplasme
que l'on évoque devant soi et que l'on essaye
de voir bien clairement. Il faut comprendre que Dordjé
Sempa est l'éclat même de notre esprit,
est sa qualité ultime, et regarder ou percevoir
Dordjé Sempa, c'est arriver à percevoir
la nature de notre esprit, à la fois son essence
ultime de vacuité et son essence relative de
manifestation. On pourrait dire que la qualité
de Dordjé Sempa est d'être comme un reflet
dans un miroir ; c'est un peu le Samboghakaya. Le
Samboghakaya est justement cette chose qui est à
la fois immatérielle, parce que l'on ne peut
pas saisir le reflet dans le miroir, et en même
temps clairement perçue puisque le miroir est
un support parfait qui renvoie l'image que l'on peut
percevoir sans pouvoir la saisir ni lui donner une
matérialité.
On s'efforce
souvent de percevoir Dordjé Sempa, comme dans
toutes les autres visualisations ; on
est alors un peu tendu car on essaye de voir quelque
chose. Cela ne sert à rien puisque tout ce
que l'on gagnera dans cet espoir, dans cet effort
pour voir quelque chose, c'est une migraine ou mal
aux yeux. On se fatigue pour rien, on ne cherche pas
dans la bonne direction. Avec Dordjé Sempa,
il n'y a rien à voir : il est l'éclat
même de notre esprit. C'est plutôt un
sentiment de confiance qui est alimenté par
la connaissance que l'on a de la manifestation, que
l'on a étudiée auparavant avec une photo
ou une thanka. Dans cet état naturel, on se
pose, on s'ouvre à la confiance et, progressivement,
la manifestation extérieure perd de sa réalité,
progressivement la dimension sagesse de la manifestation
qui était occultée par l'attachement
à la réalité du monde commence
à se révéler. Mais ce n'est pas
quelque chose que l'on voit objectivement, c'est quelque
chose qui est perçu, senti, expérimenté,
à la fois avec cette notion de vacuité,
d'immatérialité, et une très
grande acuité, une très grande clarté,
mais sans que cela soit un objet que l'on perçoit.
Le flot
de nectar qui coule de Dordjé Sempa et entre
en nous pour nous purifier est également un
flot de confiance. C’est le flot de la certitude que
l’on a dans la qualité ultime de l’esprit de
se purifier. Ce n’est pas un flot matériel.
Si l’on pense que c’est une espèce de douche
blanchâtre qui commence à entrer par
le haut de notre tête et nous emplit comme une
bouteille, nous sommes comme des gamins qui jouent
aux voitures en pensant qu'ils en ont une vraie et
nous finissons avec des problèmes de tuyauterie
pour savoir où l'eau s'en va! Tel n'est pas
le but de la visualisation ; il s'agit d'un flot de
confiance et, dans cette confiance, le nettoyage et
la purification se font.
Deux
aspects également sont importants, d'une part
le regret, d'autre part l'amendement. Il est évident
qu'il faut déjà prendre conscience du
passif karmique que l'on a accumulé avant de
penser même à purifier quelque chose.
La première chose est donc la prise de conscience,
suivie d'un regret profond. II faut faire cela par
une introspection et en se rendant compte de ce que
l'on est vraiment, car, sans cette analyse profonde,
on juge en surface : on voit évidemment que
l'on a quelque petits défauts mais, dans l'ensemble,
on n'est pas trop mal! Ceci est une attitude infantile.
Par contre, si nous nous posons et regardons vraiment
ce qu'il y a en nous, nos motivations, l'égocentrisme
qui nous fait tout ramener à nous-mêmes
et toutes les actions négatives que nous accumulons,
nous comprenons combien cette vie est lourde d'actions
négatives, et ce qui a dû se passer avant!
Cela a dû être au moins la même
chose, si ce n'est pire. Cette introspection nous
place face à un amoncellement de karmas négatifs
que l'on comprend être la cause même de
souffrances infinies, soit en tant que ydak, soit
en tant qu'être des enfers, soit en tant qu'animal,
soit en tant qu'humain avec des conditions extrêmement
difficiles d'existence. D'un seul coup, il y a une
prise de conscience et une peur s'établit,
la peur de la responsabilité de tous ces actes
et du fait que, infailliblement, si nous ne faisons
rien, tous ces actes vont nous attirer vers les royaumes
inférieurs et vers la souffrance. Vient alors
l'envie de changer, un regret sincère au travers
duquel on purifie tout ce que l'on a fait, en y adjoignant
la confiance que l'on met en Dordjé Sempa.
Les deux font que la purification prend place complètement.
C'est une étape, à laquelle il faut
ajouter amendement, la transformation, sinon on a
toujours l'idée de se dire : "Ce n'est pas
grave, je fais les choses et je pourrai toujours passer
un petit coup de Dordjé Sempa pour nettoyer."
Mais cela ne marche pas dans ce sens là. Tout
fonctionne avec la confiance, l'abandon total, et
si l'on a une petite part qui se réserve en
disant : " Je peux toujours m'en servir pour nettoyer",
le processus ne peut pas fonctionner.
Il faut
la prise de conscience, il faut le regret, donc les
moyens de purification, et après cela Dordjé
Sempa, dans le texte, nous dit : "Ça y est,
fils de Noble Famille, tu es totalement purifié,
etc." Il faut donc la certitude que le travail a été
fait, et cela doit être immédiatement
suivi par l'amendement, c'est-à-dire l'engagement
solennel de ne plus accomplir d'actes similaires dans
le futur : "J'en ai terminé maintenant avec
tout ce qui était du passé, j'ai préparé
un futur qui sera beaucoup plus propice à l'obtention
de l'éveil pour moi et pour tous les êtres,
et je m'engage donc, depuis cet instant, à
agir dans ce sens et à éviter toutes
les actions négatives." Cette dernière
phrase de l'amendement est essentielle.
Il faut
à la fois avoir une confiance totale dans les
qualités de Dordjé Sempa et, de son
côté, prendre l'engagement profond de
se transformer. Sans ces deux aspects, la purification
n'est pas totale. Quand on est débutant, on
a souvent des doutes, pas tellement à l'égard
de Dordjé Sempa et de sa capacité à
purifier, mais des doutes face à nous-mêmes.
A-t'on bien pratiqué ? A-t-on bien récité
le mantra? Est-ce que l'on était bien là
pendant la visualisation ? Cela s'est-il bien passé
? Tout a-t'il vraiment été purifié
? Ces doutes coupent le flot de la confiance et, de
ce fait, la purification n'est pas totale. Il faut
effacer tous ces doutes et se dire "Je suis complètement
ouvert à cette confiance, à la bénédiction
de Dordjé Sempa qui peut, au travers de cette
confiance, tout purifier." Ainsi la purification est
totale; il ne faut pas avoir le moindre doute à
cet égard. Par contre, se dire : "C'est vrai,
j'ai fait des choses inconvenantes dans le passé.
Je vais passer un coup de Dordjé Sempa là-dessus
et tout sera propre. Je peux recommencer du bon pied,
avec l'idée que tout ce qui peut arriver dans
le futur n'est pas grave, il y a toujours Dordjé
Sempa pour nettoyer un petit peu !", est la cause
même qui coupe le flot de confiance et donc
le flot de purification. De plus, cela crée
des conditions difficile pour le futur.
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