Les
bases de la pratique #4
Guendune Rinpoché
On pourrait
écrire des livres sur les pratiques préliminaires,
mais ceci est l'essentiel. Quand on connaît
vraiment l'essentiel, on peut dire que l'on connaît
tout ce qui est important des pratiques préliminaires.
Pour conclure, comme précédemment, nous
considérons que Dordjé Sempa se fond
en lumière et s'unit complètement à
notre esprit comme de l'eau que l'on verse dans l'eau.
Nous demeurons comme précédemment dans
cet état d'indissociabilité de notre
esprit et de l'esprit de Dordjé Sempa et, dans
cette confiance, nous pouvons percevoir la nature
de notre esprit.
On transcende
même la notion de "j'expérimente quelque
chose" ou "c'est vrai que mon esprit est indissociable".
Tant que l'on pense que l'on est dans cette expérience,
il s'agit d'un simple jeu de l'esprit, cela reste
du domaine du relatif, du domaine duel parce qu'il
y a moi et mon expérience, il y a moi et Dordjé
Sempa, les deux étant indissociables mais cela
restant un jeu intellectuel. Cette dissolution et
cette unification indissociables de notre esprit et
de l'esprit de Dordjé Sempa doivent se conclure
par un état qui transcende complètement
le jeu intellectuel : on est dans l'expérience
directe, la perception directe de l'esprit par lui-même.
Méditer
est simple. Cela consiste à se défaire
de toute forme d'attachement. Pour l'instant, notre
esprit est prisonnier d'un enchevêtrement de
concepts, d'idées, d'attachements à
l'égard du samsara, du monde, à l'égard
de tout ce que l'on pense être un objet de satisfaction.
Nous sommes totalement englués là-dedans,
nous n'avons aucune liberté et il y a forcément
des moments de grande tension et de grande détresse.
Le travail de la méditation, consiste à
prendre conscience de cela et, petit à petit,
à lâcher tout ce qui est attachement,
tous ces liens qui nous entravent.
Méditer,
ce n'est pas supprimer les pensées, ce n'est
pas les écraser. On a souvent l'impression
que c'est cela la méditation : arriver à
un état plat où il n'y a aucune pensée,
où plus rien ne se passe. C'est une erreur.
Si c'était le cas, cette table qui n'a jamais
eu de pensées de son existence serait un très
grand méditant ! Nous n'essayons pas d'atteindre
la réalisation de la table, nous avons des
pensées dans notre esprit et c'est pour cela
que nous devons méditer.
La méditation
n'est pas non plus juste une technique qui utilise
des points verts, des ronds rouges et des carrés
jaunes que l'on visualise. La méditation, ce
n'est pas cela du tout. La méditation, c'est
ne rien saisir, ne s'attacher à rien et lâcher
tout ce qui s'élève dans l'esprit.
II ne
faut pas que la méditation soit motivée
par l'espoir d'obtenir quelque chose; parfois les
gens méditent raides comme des piquets, avec
les yeux levés vers le ciel, toute l'énergie
de leur corps rassemblée dans le haut de la
calotte crânienne ; ils sont à la recherche
de l'expérience mystique qui va être
l'annonciation de leur éveil total. C'est simplement
une grosse saisie que l'on fait sur ce qu'est la méditation,
qui donne mal à la tête. D'autres pensent
que la méditation est un état à
la fois vasouillard et heureux où l'on n'a
pas de pensées, où l'on est dans une
espèce de cocon bien calme, la tête un
peu recroquevillée à l'intérieur.
C'est comme si l'on essayait avec le menton de bloquer
les pensées pour qu'elles ne sortent pas trop,
qu'elles ne fassent pas trop de bruit. On essaye de
s'endormir dans cette douceur et c'est un grand attachement
: on cherche simplement à dormir tranquille
au chaud.
D'autres
ont tout compris, ils ont compris ce qu'est la vacuité,
ce qu'est la méditation et ils en sont tellement
persuadés qu'ils se la mettent en exposition
devant eux et la regardent. Ils méditent avec
les yeux tournés vers l'extérieur, en
train de regarder leur idée de la vacuité
et leur idée de la méditation, et s'auto-congratulent
d'être dans cet état où ils ont
tout compris. Ce n'est pas non plus la méditation,
c'est simplement l'esprit qui joue avec ses concepts,
qui se fait plaisir en s'accordant qu'il a tout compris,
qu'il a vu ce qu'est la vacuité, qu'il a vu
ce qu'est la méditation. Mais la méditation
et ses expériences sont au-delà des
idées du jeu intellectuel et les transcendent
complètement. Essayer de percevoir ou de s'établir
dans une idée que l'on a de la vacuité,
une idée que l'on a de la méditation
est simplement un jeu de l'esprit.
Si ces
défauts majeurs sont mis en avant, c'est parce
que ce sont les défauts les plus courants.
Et si personne ne nous dit que ce que nous sommes
en train de faire en recherchant la méditation
à l'extérieur ou en essayant de dormir
tranquille est une erreur, nous ne pourrons jamais
nous transformer, nous ne parviendrons jamais à
une méditation juste. Si l'on pointe ces défauts
du doigt, c'est justement pour que nous puissions
reconnaître en nous-mêmes si nous sommes
ou non dans ces états, si nous sommes ou non
dans ces voiles qui sont des erreurs. En prenant conscience
des erreurs possibles, on peut petit à petit
se transformer et aller vers une direction plus juste
de la méditation.
Les pratiques
méditatives, que ce soit chiné, lhaktong,
mahamoudra ou d'autres mettent toujours en avant cette
similarité, cette recherche qui est celle du
lâcher prise. Quoi qu'il s'élève
dans l'esprit, on ne le fixe pas ; quoi qu'il apparaisse
dans l'esprit, on ne s'y attache pas et on laisse
passer. Dans ce mouvement de lâcher prise, les
contraintes, les tensions, les attachements, etc.,
tout ce qui procurait de la tension et donc de la
souffrance petit à petit disparaît. Notre
esprit qui était serré retrouve son
espace, sa paix et sa félicité naturels.
Ce qui est perçu alors, c'est simplement l'esprit
ordinaire, l'esprit tel qu'il est, sans altération,
sans contrainte, sans rien de rajouté. Il est
parfait tel qu'il est, ainsi ordinaire, et il n'y
a rien à faire ; la seule chose à faire,
c'est lâcher et on demeure alors dans cet état
qui est l'esprit tel quel, en lui-même, ordinaire,
et tout naturellement, dans cette perception, la compréhension
de la nature de l'esprit s'élève peu
à peu. L'esprit se perçoit lui-même
sans qu'il y ait un sujet qui voit un objet, sans
qu'il y ait quelque chose que l'on voit, sans qu'il
y ait l'idée d'une expérience. Il y
a simplement l'auto-connaissance, la perception directe
de l'esprit par lui-même. Si l'on ne s'attache
à rien de ce qui s'élève dans
l'esprit, pensez-vous qu'il y ait de la place pour
que les pensées continuent à s'élever
? Est-il possible que l'esprit soit encore agité
si l'on ne s'attache plus à rien ?
A chaque
fois qu'une pensée s'élève, on
s'attache, on la saisit, on dit : "c'est bien", "c'est
mal", on rejette, on fait ceci, il y a toute une agitation
à la suite de cela. S'il n'y avait pas d'attachement,
cette pensée s'élèverait mais
elle n'aurait pas de caractéristiques, elle
ne serait pas jugée bonne ou mauvaise, elle
ne serait pas jugée à rejeter ou à
saisir, elle ne serait pas perçue par un sujet.
Il n'y aurait donc qu'un mouvement incessant, créatif
de l'esprit, sans obstruction. Le mouvement de saisie
est un mouvement d'obstruction, d'intervention.
Ce que
l'on appelle pensée - on pourrait dire perception
confuse en mode dualiste -, c'est tout ce qui s'élève
à la suite d'un mouvement. Une pensée
s'élève et, d'un seul coup, on saisit
cela et on l'associe au passé, au présent,
au futur ; d'un seul coup, on accroche à un
mouvement de l'esprit tout un train de concepts, de
pensées relatives au passé, au présent,
au futur, qui créent des rejets, des saisies,
de la tension, etc. C'est cela que l'on appelle une
pensée.
On appelle
pensée le flot des mouvements de l'esprit que
l'on saisit chaque fois. Dans cette saisie ou ce rejet,
d'autres pensées encore seront saisies ou rejetées,
etc. Cela crée une turbulence dans l'esprit
et interrompt finalement le cours de l'apparition
inobstruée des mouvements de l'esprit qui ne
sont pas saisis, qui sont simplement laissés
naturellement sans attachement. Par rapport au passé,
que se passe-t-il ? On voit une pensée qui
s'élève du passé, on la saisit
: "J'ai fait cela dans le passé, j'ai fait
tel travail et cela s'est bien passé, tout
le monde dit que je suis quelqu'un de bien, c'est
merveilleux, etc." Un petit sentiment d'orgueil s'élève
; alors on pense que l'on est bien et on solidifie
l'orgueil, ce qui nous conduit à penser au
futur : "Dans le futur, pour que cela continue, il
faudrait que je fasse ci, que je fasse ça,
etc." Cela fait naître l'espoir d'y arriver,
la crainte de ne pas y arriver et entraîne tout
un tas de réflexions.
Toutes
ces réflexions se passent dans le maintenant,
et le maintenant est un feu d'artifice de pensées
: "Tiens, j'ai fait cela dans le passé, je
ferai cela dans le futur, etc." Cela crée énormément
d'agitation, de stress, de peur et d'espoir. Lorsqu'on
lâche de l'intérieur l'attachement à
ces pensées, celles-ci apparaissent mais la
suite, tout l'enchaînement, n'apparaît
plus; il y a un mouvement et puis le mouvement disparaît.
L'esprit voit qu'il a créé un mouvement,
c'est tout; il n'y a plus d'intervention dans ce mouvement,
c'est donc un mouvement non-obstrué.
Ainsi,
dans la méditation, on lâche tout ce
qui a trait au passé : puisque cest du
passé, il est inutile de le ressasser. Pour
le futur, on se dit que, par définition, il
n'est pas encore là ; il est donc inutile déchafauder
des plans, il arrivera bien tout seul.
Qu'est-ce
que l'instant présent ? C'est la limite très
floue entre le passé et le futur, cela n'a
rien de vraiment tangible. Qu'est-ce que maintenant
? C'est difficile à définir. Cet instant
n'est donc pas encombré par les pensées
du passé ni par les pensées du futur;
il est simplement tel qu'il est, les choses apparaissent,
disparaissent, il n'y a plus d'intervention, plus
de stress, plus de saisie, plus de rejet.
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