Science de l'esprit  

LES CLEFS DE L’ESPRIT #2

Par l'entraînement à ce relâchement, la durée de cet état clair et sans concept va se prolonger jusqu'à ce que l'on puisse pénétrer complètement dans notre essence même. Ceci est appelé « absorption maintenue du courant de la rivière. » Gampopa citant Dombi Hérouka dit : « si on ne trouble pas l'eau elle est limpide, de la même façon, demeure sans artifice ». Reste sans faire obstruction aux six sens (4), « Tel que c'est », pareil au soleil non voilé par les nuages ; demeure sans distraction en tout temps et en toute activité.
Une citation du Vénérable Gueutsangpa : « Comme il est dit, demeurer relâché dans cet état qui n'est pas ; demeurer yallé... insouciant, tchété (5)... ouvert, sans saisie dans la constance. » Gueutsangpa explique maintenant la nature de l'esprit : « Quant l'esprit, en le cherchant il n'est pas trouvé, en le regardant il n'est pas vu, en l'analysant il n'est pas établi ; s'il est saisi, il n'est pas tenu ; s'il est jeté, il ne part pas ; s'il est posé, il ne demeure pas ; s'il est combiné, il ne se mélange pas ; en le partageant il n'est pas divisé ; en l'écartant il n'est pas séparé ; en le voyant il n'est pas connu ; en l'expliquant il n'est pas réalisé ; aucun exemple ne peut le définir ; quel que soit le terme dont on le couvre, aucun ne lui sied ; cependant quel que soit le nom qu'on lui applique, il ne lui est pas contradictoire. »
Donc, comment faut-il pratiquer ? Il ne faut pas sciemment produire (6) ; il ne faut pas sciemment réduire ; il ne faut pas demeurer indifférent (7) ; il ne faut pas non plus rejeter les pensées dans le continuum de l'esprit ; il ne faut pas suivre une pensée lorsqu'on devient conscient de sa manifestation ; il ne faut pas non plus rester dans la corruption de l'analyse (8) ; sans fixer comme réelle l'absence d'existence de l'objet extérieur ; sans voir comme néant la vacuité du non-soi intérieur (9) ; sans prendre pour un défaut le mouvement conceptuel, qui est naturellement sans racine. Il ne faut pas tomber dans les extrêmes que sont d'une part la saisie de la manifestation, ceci est la méditation, et d'autre part la saisie de la vacuité, la méditation n'est rien . Il ne faut pas poursuivre le passé car il est achevé, il ne faut pas aller à la rencontre de l'avenir car il n'est pas encore advenu et n'existe pas, il faut hisser la conscience à demeurer dans le présent sans le saisir comme tant quelque chose de substantiel. On doit demeurer dans un état d'égalité, non façonné, tchallé...dégagé, chig gué... sans recherche, abandonné, sans orientation, tré sé... Il est dit également : « En bref, ne pas considérer les pensées du passé, ne pas considérer les pensées du futur. Quant au mouvement des pensées du présent, simplement regarder directement la nature de l'instant de pensée qui dit : comment est le mouvement conceptuel ? (10) Le regard direct aura pour effet de couper définitivement la production d'élaborations qui causent la conceptualisation. Tant que l'on demeure ainsi sans distraction, aucun concept n'apparaît ; dès que la distraction survient et que les idées surgissent, poser un regard direct sur le désir qui les fait apparaître. Par cette vision directe, les pensées se libèrent en leur propre lieu et l'on se promène dans un état non conceptuel (11). De cette manière, quelle que soit la pensée qui s'élève, on considère le désir-attachement qui la fait apparaître en le regardant directement. On médite ainsi, par sessions courtes et répétées ; de cette manière, les projections de l'esprit seront tranchées et on expérimente pendant de brèves périodes une clarté croissante. »
Une autre citation de Kyémé Shang : « S'asseoir sur un siège confortable, prendre l'assise du vajra, etc... et pratiquer la non méditation du Mahamoudra ; c'est-à-dire ne pas méditer avec des idées délibérées quelles qu'elles soient, telles que non libre de projection, au-delà de l'intellect, libre de caractéristiques, sans point de référence, conception, définition, etc... Si l'on demande : de quelle manière pratique-t-on ? Sans bouger le corps, sans fermer les yeux, il ne faut ni analyser le passé, ni aller à la rencontre du futur, mais reconnaître immédiatement la pensée présente dans l'essence de l'instant. Ceci est le point crucial. En l'instantanéité du regard direct qui voit en elle-même, l'idée présente est la réalité, où causes et effets, temps, comparaisons, caractéristiques se libèrent d'eux-mêmes, en leur lieu propre. » Ainsi chaque fois, regardant les pensées au moment même de leur apparition, en un intervalle de temps, on reconnaît directement leur nature propre, et c'est dans cette instantanéité même qu'elles se libèrent. L'instantanéité en laquelle on saisit directement la nature propre de la pensée est appelée « réaliser le Mahamoudra » ou « naissance de l'absorption méditative dans le continuum » ou encore « apparition de la méditation » . Dans l'instant de reconnaissance de la nature essentielle de la pensée, la totalité des actions négatives accumulées depuis les temps sans commencement est vaincue et purifiée. « Tout comme un idiot gardant les troupeaux, le yogi laisse sa conscience vagabonder où bon lui semble ; il demeure sans attachement, comme un cadavre de chien ; sans désir, comme un lépreux ; comme un brahmine qui file (12), yogi, laisse ta conscience détendue ; demeure sans saisie, comme un macchabée ; demeure inconscient comme un fou ; demeure inentravé comme l'espace, demeure clair et transparent comme une vitre, demeure naturel et non conditionné comme un enfant.
Quels que soient les désirs ou les attractions qui s'élèvent, il faut en être conscient, mais sans les saisir ni s'y attacher, comme un jeune enfant pénétrant pour la première fois dans un temple, regarde toutes les couleurs et toutes les stimulations sensorielles sans les saisir, simplement émerveillé par tout ce qui se trouve dans ce temple, sans penser ceci est bon, ceci est mauvais, étant uniquement fasciné par tout ce qui se présente à ses sens. Bien que la manifestation s'élève, elle est dépourvue de réalité substantielle.
Toutes les manifestations doivent être connues comme étant l'esprit, il faut unifier l'esprit et les apparences en les reconnaissant comme tant non-duels et demeurer dans cette non-dualité, sans attachement ni saisie - on doit rester d'une manière détendue . Telles sont les instructions sur les moyens de poser l'esprit. »
Lorsque l'on reste ainsi, l'esprit se stabilise, seule demeure la conscience vive qui est connaissance sans mouvement, et l'on demeure tsénné... vierge, nu. Lorsque cela se produit, on reconnaît l'obtention du contrôle de l'esprit ; l'idée peut surgir que les pensées antérieures ont disparu.

>>>

NOTES

4 - Les cinq Facultés sensorielles plus la perception des objets mentaux. Lorsque le mouvement de ces facultés est laissé libre tel quel, sans attachement à l'objet perçu, est reconnu le jeu incessant de l'esprit- Dharmakaya.
retour au texte

5 - Termes yogiques spécifiques de l'expérience de chiné, sans équivalent dans le langage courant. Ils indiquent souvent la découverte ou la pénétration d'un aspect de la pacification de l'esprit. C'est pourquoi on utilise les points de suspension ; la traduction est approximative.
retour au texte

6 - Produire ou réduire : ramener l'esprit une représentation mentale, surestimant ou sous-estimant sa nature, ou cherchant à créer une idée en en supprimant une autre.
retour au texte

7 - Indifférent : indique une fausse stabilité, une neutralité créée artificiellement, une volonté d'ignorer un état de l'esprit.
retour au texte

8 - L'analyse est un processus d'investigation mentale ; elle mène une élaboration conceptuelle mais ne permet pas la réalisation de la nature de l’esprit, par définition au delà de la sphère conceptuelle. La reconnaissance mentale de tel ou tel état est comprise ici comme une idée prenant la place d'une autre idée.
retour au texte

9 - Toutes les formes d'affirmation ou de négation, de sujet et d'objet, d'existence ou de non-existence, sont des notions duelles. L'attachementà une vacuité d'existence ou une existence de la vacuité empêche la réalisation de la vacuité non-duelle, sans restriction.
retour au texte

10 - Observer les pensées, sans faire de commentaires ou d'analyses à leur sujet, regarder directement le discours mental, « maintenant », l'observateur qui juge la méditation.
retour au texte

11 - Les pensées s'élèvent par désir d'occupation mentale. Regarder directement ce désir supprime la cause de leur apparition. S'ouvre alors l'espace non-conceptuel où l'esprit se meut sans désir ou vouloir spécifique. Il se promène : sans attente ni limite.
retour au texte

12 - Filer le rouet est le seul travail digne d'un brahmine, plus haute caste de la société indienne. Ne cherchant à travers cette occupation ni gain ni profit, le brahmine file sans préoccupation ni hâte. C'est l'exemple de l'activité libre de recherche et détendue, telle que doit être la méditation de chiné.
retour au texte


La science de l'esprit > Le chemin > La méditation > Les clefs de l'esprit

 

contacts