LE DOIGT QUI MONTRE LE DHARMAKAYA - 1/2
Jamgœun Kongtrul Rinpoché

Conformément aux prédictions du second Jamgœun Kontrul Rinpoché, la troisième incarnation des Kontrul Rinpoché est née en 1954 dans le Tibet central et a été reconnue par le seizième Karmapa à l'âge de trois ans. Le secrétaire du précèdent Kontrul Rinpoché demanda au Karmapa la permission d'emmener le jeune Rinpoché au monastère de Palpoung, dans le Tibet oriental, qui était le siège de la lignée des Jamgœun Kontrul. Mais le Karmapa savait déjà que la Chine menaçait d'envahir le Tibet et ordonna que Jamgœun Kontrul Rinpoché soit emmené à Kalimpong, en Inde, avec ses parents. Peu après, la situation empira au Tibet et le Gyalwa Karmapa quitta à son tour le Tibet, pour s'installer dans son monastère de Rumtek au Sikkim, Quelques mois plus tard, le jeune Rinpoché fut amené par sa famille. Le Karmapa procéda à la cérémonie de la chevelure et lui donna le nom de Karma Lodreu Tcheukyi Sengué. La même année, à l'occasion propice du Lha-bad Duchen, le Karmapa intronisa officiellement le jeune Rinpoché. Peu après, Jamgœun Kontrul Rinpoché commença son apprentissage de la philosophie et de la pratique de l'enseignement bouddhiste. Et comme un père léguant tout à son fils, le Gyalwa Karmapa transmit les enseignements complets de la lignée Karma Kagyu à Rinpoché. Celui-ci reçut par la suite les enseignements d'autres grands maîtres, dont les initiations de Kalachakra du Vénérable Kalou Rinpoché. A partir de l'âge de vingt ans, Kontrul Rinpoché voyagea beaucoup en Amérique du nord -et du sud, en Europe, en Australie et en Asie, en vue de préserver et transmettre l'enseignement bouddhiste. Jamgoeun Kontrul Rinpoché est venu plusieurs fois à Dhagpo Kagyu Ling. La première fois, il assistait le Gyalwa Karmapa en juillet 1974, en qualité d'intendant de Sa Sainteté. Lors de son séjour durant l'été 1990, Rinpoché donna l'enseignement qui suit : "Le doigt qui montre le Dharmakaya", directement traduit du tibétain en français, suivi d'un enseignement sur "L'appel au Lama de loin".


Avant de recevoir ou d'écouter les enseignements, il convient de développer la motivation pure, la bodhicitia, c'est-à-dire le désir de recevoir ces enseignements non dans un but égoïste mais afin d'être à même d'aider tous les êtres sans aucune exception. Encore faut-il pour cela éviter trois erreurs ou attitudes fausses qui invalideraient les enseignements auxquels on pourrait assister.
La première est d'être semblable à un bol retourné. On peut verser autant d'eau que l'on veut sur un bol retourné, il n'en pénètre pas une goutte à l'intérieur, Cela correspond à l'attitude d'une personne physiquement présente aux enseignements, mais dont l'esprit est ailleurs, distrait par d'autres pensées. Evidemment les enseignements: ne peuvent pas être profitables dans ce cas.
La deuxième erreur consiste à se rendre semblable à un bol fêlé. On peut verser de l'eau dans un bol fêlé, mais au bout d'un certain temps l'eau s'écoule par la fêlure, et en définitive il ne reste plus rien dans le bol. De même, celui qui écoute et comprend, sans pour autant réfléchir encore et encore sur le sens des enseignements qui ont été donnés, les oublie petit à petit. Dans ce cas, l'enseignement ne sert à rien, car il n'est pas donné pour être oublié juste après ! Le but des enseignements est de provoquer des transformations en nous-mêmes et pour que celles-ci soient effectives, ils doivent demeurer en notre esprit.
La troisième attitude consiste à se rendre semblable à un bol souillé. On est présent, on essaye réellement de comprendre le sens de l'enseignement, mais en même temps on oublie de développer une motivation parfaitement pure. Et notre écoute se trouve contaminée par des émotions conflictuelles - orgueil, jalousie, duplicité... – qui distordent notre compréhension de l'enseignement. Cela revient à verser une nourriture parfaitement saine dans un bol souillé de poison ; et lors qu'on mange cette nourriture, pourtant parfaitement saine au départ, on tombe malade. De même, les enseignements qui ne sont pas écoutés avec une motiation claire et pure non seulement ne servent à rien, mais, déformés, peuvent induire une mauvaise compréhension et devenir nuisibles. Avant de recevoir les enseignements, il faut bien examiner si l'on engendre la véritable disposition d'esprit nécessaire : celle de l'esprit d'éveil.
De façon à permettre à un maximum d'êtres de se libérer de la souffrance, le Bouddha a donné des enseignements extrêmement vastes et variés dans leur présentation et leur nature. II a donné ce qu'on appelle les trois cycles de la transmission du dharma. Certains de ces enseignements sont tournés vers un niveau de compréhension et d'explication général ou indirect, d'autres concernent plus précisément la nature ultime des phénomènes : c'est le cas du dernier cycle d'enseignements considérés comme particulièrement nobles et élevés. Dans ces enseignements, le Bouddha a insisté sur le fait que tous les êtres sans exception sont dotés de la nature même de bouddha (tathagatagarba}. Cette potentialité est inhérente à la nature de tous les êtres, qui est pure depuis toute origine et au delà de l'illusion. Ces enseignements du Bouddha ont été consignés dans le soutra appelé : le "Soutra du samadhi royal" (Skt : Samadhiradja Soutra), et ont donné naissance à une tradition de pratique : la voie de réalisation du mahamoudra. Cette voie du mahamoudra, qui permet de réaliser ou de retrouver cette nature parfaitement pure, a fait l'objet d'une transmission très soigneuse. Il ne s'agit pas seulement d'une transmission au niveau des textes et des techniques, mais aussi d'une
transmission directe de maître réalisé à disciple réalisé : elle est remarquablement profonde et effective. Il existe de nombreux aspects, de nombreux textes et de nombreuses variantes propres aux quatre grandes et aux huit petites écoles de la lignée Kagyupa du bouddhisme tibétain. En particulier, dans la lignée Karma Kamtsang, cette tradition du mahamoudra a été codifiée en trois textes par le neuvième Karmapa. Le plus étendu est le Nguédeun- gyamtso ;
"L'Océan de Certitude"; le plus condensé est le Tchagtchen marik munsel : "Le Mahamoudra qui dissipent les ténèbres de l'ignorance"; le dernier, encore plus court, est le "Le Doigt qui montre le Dharmakaya".
Le mahamoudra est une voie particulièrement noble, efficace et rapide. Il implique cependant la relation entre un maître pleinement qualifié pour enseigner et un disciple qui soit un réceptacle parfait. Les enseignements du mahamoudra sont des moyens destinés à libérer rapidement ; seul un disciple parfaitement préparé intérieurement peut les recevoir, les comprendre et les mettre en application. Dans le meilleur des cas, lorsque des enseignements du mahamoudra sont transmis à un disciple parfaitement qualifié, il est possible que la réalisation de la reconnaissance de la nature de bouddha s'opère en un instant. Sinon, il est dit qu'à condition d'y mettre la persévérance et l'ardeur nécessaires il est tout à fait possible de réaliser cet éveil dans l'espace d'une vie. Les enseignements directs du mahamoudra sont libérateurs par l'écoute, par le simple fait de les recevoir. Ils représentent le cœur même des Bouddhas. Il y a beaucoup de noms pour les désigner : le mahamoudra, la Grande Perfection, etc., mais tous recouvrent une même réalisation. Il est dit que, si nous demeurons dans le cycle des existences et sommes prisonniers de la souffrance, cela vient du fait que nous ne reconnaissons pas notre véritable nature. Elle est unique, au delà de toute distinction : c'est l'état de bouddha.
Il existe plusieurs chemins menant à la reconnaissance de cette véritable nature présente depuis toute origine.
La voie des auditeurs (shravakas) et des bouddhas pour eux-mêmes (pratyékas bouddhas) part d'un niveau tout à fait relatif, qui consiste à prendre conscience du caractère négatif du cycle des existences et à s'abstenir finalement d'entretenir ce qui pourrait nous y maintenir.
C'est une voie de renonciation progressive et relativement longue.
La voie du bodhisattva suppose, en plus d'une éthique pure, le développement d'une motivation parfaite et élevée : la bodhichitta, qui est le rayonnement de l'amour et de la compassion envers tous les êtres. A partir de cette pure motivation, on s'engage dans la pratique des six vertus transcendantes (les six paramitas). Après un certain temps, qui peut durer de nombreuses existences, on parvient à l'éveil ultime.
La voie du mahamoudra est une sorte de raccourci qui va directement à l'essentiel, mais elle implique de la part du disciple une très grande pureté et une préparation parfaite. Lorsque le disciple est prêt et le maître parfaitement qualifié, on fait l'économie de tout détour, on va directement à la rencontre de la reconnaissance de la nature ultime de tous les phénomènes et de son propre esprit : la réalisation de la nature de bouddha. C'est une voie particulièrement noble parce qu'extrêmement rapide et efficace, néamoins elle implique des maîtres et des disciples d'un niveau élevé.
Ces enseignements sont la quintessence de la parole du Bouddha. Leur transmission s'est faîte, ainsi qu'il a été dit, au travers de maîtres et de disciples réalisés, sans aucune interruption depuis le Bouddha primordial Vajradhara jusqu'à Rangdjoung Rigpé Dordjé, le seizième Kannapa. Cette lignée de transmission est appelée le Rosaire d'Or des Lamas Kagyupas. Ce genre de transmission ne se limite pas à de simples paroles ou à des textes ; il s'agit du transfert d'une véritable influence spirituelle, de la grâce, de la bénédiction réelle, nécessaire pour l'obtention de la réalisation. La qualité des lamas qui transmettent le mahamoudra est essentielle. D'un autre côté, la qualité du disciple est aussi importante pour la réalisation. S'il développe vraiment la confiance, l'énergie et la ferveur nécessaires, le disciple qui se plonge profondément dans la pratique de ces enseignements bénéficie de la grâce véhiculée par la transmission. Cette grâce est toujours présente ; c'est au disciple de la recevoir et d'en profiter au travers de sa ferveur, Si le maître qui transmet le mahamoudra n'est pas sans faute ou si le disciple n'a pas la pureté nécessaire, l'enseignement a beau être extrêmement profond et la transmission pure, ces enseignements ne servent à rien. Que faut-il faire pour être digne d'une telle transmission ? Il faut se préparer par les pratiques préliminaires.

Les quatre pensées fondamentales

II y a deux sortes de pratiques préliminaires, les pratiques préliminaires communes et les pratiques préliminaires spéciales. Les pratiques préliminaires communes sont "les quatre idées fondamentales qui détournent l'esprit du cycle des existences". Bien que nous les ayons entendues de nombreuses fois, nous ne les avons pas vraiment comprises. Il ne suffit pas de les connaître intellectuellement, c'est quelque chose qui doit vraiment faire partie de nous-mêmes. On parle de samsara, d'illusion et de leurs causes, cependant l'origine du samsara n'est pas ailleurs qu'en nous-mêmes. Nous avons développé une double saisie : la saisie égocentrique, dans laquelle on se perçoit en tant que moi, je, et la saisie de la réalité des phénomènes, dans laquelle on prête une existence intrinsèque à des phénomènes qui en
sont dépourvus.
On parle toujours d'apparences illusoires, mais la racine de l'illusion est en nous, dans cette saisie. Il faut savoir que les phénomènes ne sont pas la cause de l'illusion. L'illusion se produit dans notre esprit et pas aillers. Même s'il y a un univers à l'extérieur de nous, ces apparences sont dépourvues d'existence intrinsèque et n'existent pas par elles-mêmes ; si nous ne leur prêtons pas d'existence, elles en sont dépourvues. C'est la vision de quelqu'un qui a compris la vraie nature des phénomènes : il voit les phénomènes mais perçoit en même temps leur parfaite vacuité, leur absence d'essence. Tant que nous demeurons des êtres ordinaires, quoi que nous fassions, disions ou pensions, les apparences sont perçues comme vraies. Nous ne pouvons pas en nier la réalité : cette réalité que nous voyons et à laquelle nous croyons est la seule chose qui existe pour nous. Il va falloir peu à peu nous détourner de ce piège qu'est l'illusion de la manifestation.
En suivant les voies du monde et en partant de cette évidence illusoire selon laquelle les phénomènes existent par eux-mêmes, on ne peut rien accomplir ni rien faire d'utile. En nous accrochant à cette évidence, en fait illusoire mais qui nous paraît être la réalité, nous ne pouvons aller que vers davantage de souffrance ; et c'est ce qui survient inéluctablement si nous ne prenons pas la ferme décision, venant du fond du cœur, de nous détourner des apparences qui sont illusoires. Pour parvenir à cette décision, qui ne dépend pas de notre intellect, il faut méditer encore et encore sur le caractère précieux de l'existence humaine, sur la facilité avec laquelle elle peut être détruite et sur le fait qu'elle nous permet d'atteindre la libération. Il est fondamental de méditer sérieusement sur le devenir et la mort, sur la loi de causalité (le karma) et sur l'inanité du cycle des existences qui nous paraît réel alors qu'il est illusoire. Mais se détourner du cycle des existences du fond du cœur ne signifie pas fuir le monde, tout abandonner ou essayer de nier une réalité présenté. Il s'agit de reconnaître, au plus profond de soi, que ce qui se manifeste et apparaît comme réel est en fait vide de substance.
II est nécessaire de s'engager dans ces réflexions préliminaires car, bien que tous les êtres sans exception soient dotés de la nature de bouddha, cette simple connaissance n'est pas libératrice en elle-même.
Notre nature fondamentale est voilée par une forte ignorance qui se traduit par la saisie dualiste, dans laquelle on conçoit l'univers en tant que moi et ce qui n'est pas moi. La saisie dualiste entraîne un mode de fonctionnement de l'esprit perturbé par les émotions conflictuelles.
Ces émotions entraînent des actions qui produisent du karma. Du fait de ce karma, les choses se poursuivent sans relâche et nous restons attachés à un mode de fonctionnement illusoire qui engendre la souffrance. C'est ce qu'on appelle le cycle des existences. Ce processus ne dépend pas de notre volonté. Nous sommes impuissants à l'arrêter. Si l'on veut changer quelque chose, il convient tout d'abord de se détourner profondément du cycle des existences, auquel nous sommes si fortement attachés.
Pour ce faire, nous devons nous souvenir que nous avons cette nature de bouddha. Mais cela ne suffit pas. Tout ce qui maintient dans le cycle des existences se situe à un niveau très profond et dispose d'énergies considérables ; les kléshas ou tendances inconscientes. Ces tendances ne sont pas un fardeau qu'on porte et dont on peut se débarrasser. Elles ne sont pas non plus quelque chose de rajouté à l'esprit qu'on peut rejeter. Malheureusement, ce sont des
tendances qui font partie intégrante des couches les plus profondes de l'esprit et qui contrôlent nos actions. C'est pourquoi il est très difficile de s'en débarrasser, car ces tendances inconscientes sont des habitudes implantées en nous comme des réflexes. On peut les contrebalancer en développant des tendances positives qui vont devenir des tendances inconscientes positives. Si l'on parvient à contrebalancer les tendances négatives qui nous retiennent dans le cycle des existences, on peut se libérer des deux sortes de tendances. Pour y arriver, il est nécessaire de développer une détermination suffisamment grande, issue du fond de notre esprit. II faut percevoir clairement que cette vie et le cycle des existences tout entier sont dépourvus de finalité et de sens. Pour l'instant nous sommes prisonniers de tout un réseau d'attachements : notre corps, nos proches, une situation, un mode de vie, des circonstances, etc. II convient de ne pas traiter à la légère ces attachements, car ils sont très profonds et mobilisent une énergie considérable.

La précieuse existence humaine


Le premier pas à faire pour se libérer du cycle des existences et pour aller vers cette réalisation de la nature de bouddha est de voir l'inanité du samsara. Il ne suffit pas de le dire ou de le penser, il faut le voir, sans quoi il n'y a pas de réel progrès possible. Il faut d'abord réaliser le caractère dépourvu de sens du cycle des existences et nous défaire de l'attachement aveugle .que nous avons envers tout ce qui constitue cette existence. Un moyen efficace est de méditer sur le devenir et la mort et sur les conditions qu'il est nécessaire de réunir pour parvenir à l'éveil. Chacun d'entre nous est doté de cette potentialité d'éveil, mais pour la mener à réalisation, il faut une base convenable : la précieuse existence humaine.
Pourquoi précieuse ? Parmi les six classes d'êtres, il y a d'autres formes d'existence considérées comme plus heureuses, vivant plus longtemps que les humains, par exemple le monde des dévas. Cependant, même ces êtres demeurent dans le cycle des existences et sont donc soumis au devenir. Si grande soit leur félicité, elle n'en est pas moins temporaire et destinée à se transformer en souffrance. Le bouddhisme enseigne la pluralité des mondes et des univers. Et parmi toutes les formes d'existence possibles, la plus favorable, du point de vue de la réalisation, est l'existence humaine dans notre monde appelé Jamboudvipa, Dans notre univers, le karma est en quelque sorte accéléré. Les actions entraînent des conséquences qui sont, sinon immédiates, du moins extrêmement rapides. La sanction des actes, qu'ils soient positifs ou négatifs, vient suffisamment tôt pour que l'on puisse développer la confiance dans la loi de causalité et que l'on s'aperçoive qu'elle fonctionne : les actes provoquent une réaction éventuellement perceptible, La confiance dans la loi de causalité entraîne un désir plus ferme de pratiquer afin de s'affranchir du cycle des existences. Pour cela, il est nécessaire d'avoir une précieuse existence humaine. Précieux ne signifie pas posséder une condition de richesse ou de pouvoir. Il s'agit principalement de liberté de pratiquer le dharma et de s'engager dans une voie pouvant nous affranchir totalement de la souffrance. Afin de pratiquer sans obstacle, huit libertés et: dix conditions sont nécessaires. La première condition est d'avoir un corps humain libre des empêchements majeurs personnels. Il faut ensuite rencontrer celui qui nous établit sur la voie, le maître spirituel. Il nous fournit les moyens d'atteindre la libération en nous donnant les instructions libératrices : l'expression du dharma. Lorsque toutes ces conditions sont réunies, pourvu que nous soyons confiants et persévérants, nous avons une bonne chance de parvenir à l'éveil en actualisant notre potentialité de bouddha. Les dix-huit conditions sont ainsi réunies.
Ne nous y trompons pas ; même si l'existence humaine nous paraît banale, elle reste extrêmement difficile à obtenir. Il y a de plus en plus d'hommes sur notre planète, mais ceux qui disposent d'une véritable "précieuse existence humaine" sont très rares comparés aux myriades d'individus !
Quels qu'ils soient, les êtres désirent le bonheur et craignent la souffrance ; pas simplement les êtres humains, mais tous les êtres qui se manifestent dans le cycle des existences. Certains individus ont une idée pour parvenir au bonheur, d'autres non. Cependant tous désirent la même chose. Les animaux n'ont qu'une très vague idée de la façon dont ils peuvent parvenir à leur satisfaction, mais ils n'échappent pas à ce désir de bonheur. Tous les êtres cherchent à échapper à la souffrance, La plupart sont totalement ignorants de ce qu'est le cycle des existences. Ils ne savent donc pas comment échapper à la souffrance de ce cycle. D'autres êtres comprennent cela, mais parce que les circonstances ne leur sont pas favorables, ils ne trouvent pas l'occasion de se détourner du samsara ni d'accomplir ce qui doit être accompli pour obtenir la libération. Or, celui qui a obtenu la précieuse existence humaine a tout : la connaissance du fait que le cycle des existences est souffrance et la connaissance des moyens qui permettent de s'en libérer. Le fait de se trouver dans ces circonstances particulièrement privilégiées n'est pas dû au hasard ; c'est le résultat de l'accumulation passée d'un karma positif extrêmement important, dont le résultat est de se trouver momentanément dans une situation où l'on a à la fois la connaissance de la souffrance et la connaissance des moyens de s'en libérer. Nous avons la possibilité de nous libérer du cycle des existences, mais cela dépend des tendances que chacun abrite en lui-même. Par exemple, malgré la connaissance évidente des causes de la souffrance et des moyens de libération, certaines personnes ne se mettent pas en route. Elles se disent qu'elles ne pourront pas y parvenir et donc que ce n'est pas une voie pour elles. Ce découragement vient d'un manque de confiance dans le fait qu'elles possèdent la nature de bouddha, d'un manque de confiance dans le fait que les moyens mis à leur disposition sont suffisants pour échapper au cycle des existences. D'autres connaissent des obstacles dus à l'orgueil. Ces êtres pensent avoir un jugement infaillible ; imperméables aux conseils, ils ne peuvent pas développer les qualités nécessaires à la poursuite de l'éveil. Les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons maintenant ne sont ni banales, ni négligeables. Cette richesse, nous en sommes pour l'instant dépositaires. Nous ne devons surtout pas la gaspiller ni laisser passer l'occasion de réaliser la véritable nature de l'esprit. Souvenons-nous qu'il est extrêmement difficile de réunir les conditions d'obtention d'une précieuse existence humaine. Bien qu'il y ait une infinité d'êtres, comparativement très peu sont humains. Et parmi ces êtres humains dont le nombre nous semble encore considérable, seule une infime minorité possède toutes les conditions qui constituent une précieuse existence humaine et donc l'opportunité de se libérer définitivement de la souffrance.
Différents exemples illustrent les probabilités, pour un être quelconque du cycle des existences, d'obtenir une précieuse existence humaine. Si nous prenons des petits pois secs, que nous les lançons contre un rocher lisse et vertical, les petits pois tombent. Ils ne collent pas au rocher. Mais si nous faisons cela suffisamment longtemps, pendant des éons et des éons, il se peut qu'il y en ait un qui reste collé au rocher lisse. La probabilité d'obtenir une précieuse existence humaine est encore inférieure à cela. Tout le monde connaît l'histoire de l'océan, de la pièce de bois percée et de la tortue. La tortue est assez stupide, la pièce de bois n'a pas d'esprit et les forces qui président à son errance sont complètement dépourvues d'intention – les vagues, le vent... Le fait que la tortue puisse passer son cou dans le trou de la pièce de bois flottant au gré de l'océan est quelque chose de peu probable. Encore moins probable est la possibilité pour un être quelconque d'obtenir une précieuse existence humaine Nous devons utiliser les circonstances présentes, car si nous laissons la mort nous surprendre, nous ne serons pas certains du tout de retrouver une telle occasion dans le futur.

Le devenir

II convient aussi de se rendre compte du caractère transitoire de tous les phénomèDes. Ceci est l'antidote à l'attachement aveugle à cette existence. Nous fonctionnons tous selon le mode de la saisie égocentrique : nous nous considérons comme existant de manière intrinsèque, et nous prêtons aux phénomènes une réalité dont ils sont dépourvus par eux-mêmes. Cette saisie conduit à deux positions qui sont extrêmes et opposées, toutes deux erronées, ayant la même source. Toutes les deux survivent du fait que nous ne percevons ni notre véritable nature, ni celle des phénomènes.
La première de ces positions consiste à dire que tous les phénomènes sont vides, que rien ne peut exister par soi-même et donc que rien n'existe. C'est la position nihiliste qui revient à nier totalement l'existence de l'univers.
L'autre position vient du manque de compréhension de la nature illusoire des phénomènes. Dans ce cas, nous pensons que le monde existe réellement, que nous existons. Nous nous accrochons ainsi à une réalité qui n'est pas ultime, en prêtant aux phénomènes une existence et une essence intrinsèques dont ils sont dépourvus. Car en fait la nature ultime des phénomènes est vide et aucun phénomène n'existe par lui-même. En nous attachant à une illusion de réalité, nous agissons comme si les phénomènes et nous-mêmes étions dotés d'une existence propre. Et nous nous engageons dans une série d'actions qui auront toutes pour conséquence de nous enfoncer encore plus dans l'attachement à ce mode d'existence et à cette vie. Cela provient d'un manque de compréhension. Tous les phénomènes sont composés ; ce
sont les douze causes interdépendantes qui maintiennent les apparences auxquelles nous sommes si attachés et qui paraissent si stables. Ce qui implique que cette réalité à laquelle nous croyons n'est en fait que relative. Prenons un exemple simple. Si l'on dit que quelque chose est haut, cela induit forcément l'existence de la notion opposée, le bas. De même, si l'on parle de quelque chose de grand, c'est forcément par référence à l'existence de quelque chose de petit. Il en va de même lorsqu'on parle de la couleur blanche ; cela implique quelque part son opposé, le noir. En fait rien ne se définit par lui-même : il n'y a pas de haut absolu, pas de grand absolu, ni de petit absolu, etc. Tout est relatif. Cela est valable pour ces exemples, mais aussi, à un niveau beaucoup plus subtil et complexe, pour tous les phénomènes. Il n'y a pas un seul phénomène dont on puisse dire qu'il existe tout seul, par lui-même. Nous pouvons dès lors comprendre que les apparences, pour nous la réalité, sont dépourvues d'existence propre. Même si les choses paraissent exister et être permanentes, elles ne sont que des composés, un ensemble d'éléments eux-mêmes dépourvus d'existence propre. Un composé d'éléments dépourvus d'existence propre ne peut pas non plus avoir d'existence propre.
Malgré cette compréhension intellectuelle, nous persévérons à prendre les apparences pour argent comptant. Ce manque de compréhension en profondeur nous entraîne dans la souffrance : nous prêtons une réalité à quelque chose qui en est dépourvu. Si notre compréhension n'était pas uniquement intellectuelle et si nous percevions directement
l'absence d'existence des phénomènes, il n'y aurait plus de souffrance, car celle-ci est issue des phénomènes de l'existence dans un mode relatif.
D'un autre côté, non seulement nous percevons les phénomènes et nous-mêmes comme existant intrinsèquement, mais en plus nous avons tendance à nous croire éternels. Pourtant tout vient contredire cette approche. Chacun d'entre nous a connu dans sa famille, ou parmi ses connaissances, des décès. Nous savons que la mort est un fait. Néanmoins, quelque part, nous restons persuadés que seuls les autres sont concernés. Certes nous savons que nous devrons mourir un jour ; mais ce n'est qu'une spéculation intellectuelle et jamais directement une réalité profonde qui nous frappe à chaque instant. Nous n'avons pas le sentiment d'être périssables et moi-tels. C'est grave, car cela ne change rien au fait que nous sommes fragiles et mortels ni au fait que les phénomènes, que nous croyons stables et permanente, changent. Ce changement est souffrance. Bien qu'imperméables à cette réalité, nous y sommes plongés et elle nous fait souffrir. Plus nous essayons de nous la cacher, plus nous agissons comme notre propre ennemi, car nous continuons à nous nourrir d'informations fausses et à agir selon des données erronées qui entraînent beaucoup de déconvenues. Cela nous entraîne même à nier le dharma, tout simplement parce nous voulons refuser le devenir, la mort et le fait d'être dépourvu de substance. Nous pensons qu'il s'agit de quelque chose ne correspondant pas à la réalité. Cette attitude est quelque peu suicidaire. Elle vient de l'attachement forcené à cet ici et maintenant totalement illusoire.
C'est pourquoi l'on insiste sur le fait de méditer sur le devenir : seule la réflexion sur le devenir permet de prendre les bonnes décisions et de donner toute son importance à l'existence humaine, grâce à la prise de conscience du caractère incertain et fragile de la situation présente. Nous pouvons très bien mourir d'un instant à l'autre, sans avoir eu le temps de réaliser nos projets. Vues sous cet angle, la richesse, la renommée ou la puissance apparaissent comme futiles, non représentatives des buts à atteindre ; par contre, les enseignements du dharma deviennent essentiels. Quand nous sommes confrontés à la réalité et à l'incertitude de la mort, seuls les enseignements du dharma sont utiles.

Le karma

La méditation sur le devenir est un excellent remède à l'attachement trop grand à cette vie. Nous devons la compléter par la réflexion sur le karma et le caractère douloureux du cycle des existences. Au moment de la mort, éprouvée comme une catastrophe ultime, le corps physique détruit retourne à ses éléments constitutifs. L'esprit n'est pas pour autant oblitéré. Il continue son chemin. Les voies suivies par l'esprit, ses expériences, sont directement déterminées par les tendances inconscientes et par le karma que nous avons accumulé. C'est cela qui conditionne les états intermédiaires et notre nouvelle naissance.
A partir du moment où l'esprit quitte le corps physique, il perd tout libre arbitre. Nous avons l'habitude de pouvoir agir d'une manière plus ou moins directe sur les événements qui nous arrivent ; tant que nous sommes en vie, nous avons ce choix. Au moment de la mort, il n'y a plus aucune liberté. La possibilité de choisir n'existe pas après la mort ; ce n'est que maintenant que nous l'avons. Nous ne pouvons la mettre en œuvre que dans la mesure où nous sommes suffisamment convaincus de la réalité de cette loi du karma et où nous nous imprégnons des enseignements du dharma jusqu'à en être réellement persuadés. Si nous restons dans l'incertitude, nous aurons peu de chances d'influer réellement sur ce qui surviendra après la mort.
Le karma représente la trace des actions accomplies sous l'influence des émotions perturbatrices issues des trois poisons de base que sont l'attachement, l'aversion et l'opacité mentale. Quand les émotions conflictuelles sont très fortes, elles entraînent un karma dont la puissance est énorme. Parmi ces émotions, la colère est la plus violente : un moment de colère peut détruire l'accumulation de vertu de mille kalpas ! Sous l'emprise de la colère, nous perdons toute vigilance et tout contrôle sur nous-mêmes. En même temps nous libérons d'un seul coup, aveuglément, toute l'énergie dont nous disposons, ce qui laisse des traces profondes sur les couches les plus essentielles de l'esprit et crée un karma particulièrement puissant et négatif.
La colère est la cause de nouvelles manifestations dans des états d'existence infernaux, l'avarice dans l'état d'esprit avide et la stupidité dans les mondes animaux. Ces différentes classes d'êtres dans lesquelles nous nous manifestons sont sous l'influence directe du karma accumulé, donc sous l'influence directe de la prédominance de l'une ou l'autre des émotions perturbatrices - l'orgueil, la jalousie, etc. En prenant conscience du caractère totalement inéluctable du karma, nous développons une certaine vigilance et nous évitons les erreurs les plus grossières telles que les dix actes non vertueux ; si nous sommes suffisamment intelligents, nous nous efforçons d'en prendre le contre-pied en mettant en pratique le mieux possible les dix actes positifs.
Souvenons-nous que toutes les souffrances du cycle de l'existence auxquelles nous sommes confrontés, même injustes ou apparemment sans relation avec nous-mêmes, sont directement liées à notre karma personnel. C'est quelque chose de vérifïable, qui a été affirmé par le Bouddha, Le Bouddha a résumé son enseignement en disant ; "Abstenez-vous des actes nuisibles, pratiquez les actes positifs et contrôlez votre propre esprit".

La défectuosité du samsara

II convient de compléter ces réflexions par une méditation sur le caractère profondément douloureux et défectueux du cycle des existences. Toute expérience dans le cycle des existences est le fruit de notre karma venu à maturité. Le karma est la conséquence directe de nos actions, elles-mêmes étant la conséquence de nos décisions. Quand l'esprit est sous l'emprise d'une très forte ignorance, les actions malhabiles et négatives sont beaucoup plus nombreuses que les actions vertueuses. Ces négativités entraînent la souffrance. Le cycle des existences est loin d'être un séjour agréable, les six classes d'êtres étant sans cesse soumises à trois formes de souffrance :
- la souffrance toute pénétrante, qui est la conséquence directe de la saisie égocentrique et du fait d'être composé ; en général, nous n'en avons pas clairement conscience, cependant elle est à la base de toutes les autres formes de souffrances.
- la souffrance du changement : le bonheur ou le plaisir ne dure pas, et lorsqu'il s'interrompt, il se transforme généralement en quelque chose de désagréable.
- la souffrance à l'état pur ; quand nous éprouvons une douleur et que nous n'allons pas bien, nous identifions cela à de la souffrance.

La renaissance dans l'une quelconque des six classes d'êtres a toujours pour origine la prédominance d'une émotion conflictuelle. Toutes ces classes d'êtres font l'expérience de souffrances particulières à leur état.
Si l'orgueil domine, nous risquons de renaître parmi les dévas, les dieux qui goûtent une existence de félicité pendant un certain temps. Au tenue de leur vie divine, ils font l'horrible expérience de la chute avant même de mourir : ils ont la claire vision de l'état en lequel il se réincarneront, souvent un état d'existence inférieur empli de souffrances insupportables.
Si l'émotion prédominante est la jalousie, on prend renaissance dans le royaume des asowas. Bien que leur séjour puisse bénéficier des mêmes plaisirs que les dévas, il est empoisonné par les querelles et les affrontements.
L'émotion qui pousse à renaître sous forme humaine est le désir. Les hommes sont soumis aux quatre souffrances : la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort. D'innombrables souffrances annexes peuvent se manifester : être confrontés à ce que nous souhaitons éviter et ne pas trouver ce que nous voulons.
La stupidité entraîne une renaissance animale. Les animaux sont frappés par l'incapacité de comprendre le monde qui les entoure. Ils souffrent de nombreux maux : s'entre dévorer, être la proie d'autrui, être réduits eu esclavage.
L'avarice nous conduit à renaître comme esprit avide ou prêta. D'innombrables souffrances sont expérimentées par ces êtres, surtout la faim et la soif. Mais il s'agit d'une faim et d'une soif dont nous ne pouvons pas avoir idée en tant qu'humains.
La colère nous pousse à reprendre naissance dans des états infernaux. On en compte dix-huit différents, tous caractérisés par une durée de vie très longue et des souffrances extrêmement violentes. Les pires souffrances de l'état humain, même vraiment terribles, ne sont rien comparées à la capacité de souffrir dans ces états d'existence infernaux.
Vu sous cet angle, le samsara, dont la raison d'être est l'ignorance, est une vaste absurdité épouvantable, constituée uniquement de souffrance. Il n'y a aucune raison de s'y attacher. Au contraire, il faut essayer de le fuir le plus vite possible. Mais pour parvenir à cette conclusion, il est nécessaire de réfléchir aux quatre idées fondamentales et de les voir clairement. Ce n'est qu'à partir de là que l'esprit se détourne réellement du samsara.
Pour accéder à la réalisation du mahamoudra, il est nécessaire d'adopter une certaine progression et de passer par des stades de préparation à cette réalisation. Il y a plusieurs sortes de préliminaires à la méditation sur le mahamoudra, dont les quatre idées fondamentales qui détournent l'esprit du cycle des existences. Faute de développer une véritable aversion pour le cycle des existences, il n'est pas possible de parvenir à l'éveil. Tant que nous ne réalisons pas que le samsara est dépourvu de substance et de sens, nous ne pouvons pas nous en détourner profondément. Ceci est expliqué dans la prière du mahamoudra que nous récitons tous les matins. Cette prière dit que, sans une claire conscience du caractère douloureux du cycle des existences, sans un dégoût pour le samsara, nous nous laissons reprendre par les distractions du monde. Réaliser le non-sens du cycle des existences est la première étape d'une voie graduelle et progressive qui mène à la réalisation ultime.
Nous pouvons nous demander pourquoi il est si important de se rendre compte que le samsara est dépourvu d'existence propre et qu'il n'est que souffrance. Nous pensons l'avoir assez entendu. Mais on insiste longuement sur ce point parce qu'il s'agit de la première opération pour transformer l'esprit en un réceptacle convenable. Il y a une légende qui dit que la femelle du lion des neiges, animal mythique considéré comme le plus puissant de tous les animaux, allaite ses petits avec un lait particulier, d'une telle force qu'il ne peut être contenu dans un récipient ordinaire qui se briserait immédiatement à son contact. Seul un récipient parfaitement pur, fait de matières précieuses, d'or et de pierreries, peut conserver ce lait. Il en va de même pour la pratique du dharma. Nous voulons pratiquer le dharma. Mais si notre esprit n'est pas un récipient suffisamment pur et fort pour contenir les enseignements et les éléments de cette pratique, nous ne pourrons pas réellement progresser sur la voie. Il faut donc transformer notre esprit. La première étape de cette transformation consiste à s'imprégner de la vérité selon laquelle le samsara est dépourvu de sens et de substance. Une telle compréhension devrait nous aider à nous détacher de la saisie égocentrique. Quelle que soit la forme de saisie dualiste, égocentrique ou des phénomènes existant par eux-mêmes - il s'agit toujours de la même. Il est extrêmement difficile de s'en libérer parce qu'elle fait partie de notre mode de fonctionnement. S'il est difficile de s'en libérer instantanément, nous pouvons cependant cultiver une attitude menant au détachement graduel du cycle des existences. C'est le but des quatre pratiques préliminaires communes. Mais cela ne suffit pas. Ayant reconnu le caractère absolument indispensable de ces préliminaires communes, il est essentiel d'accomplir ensuite les préliminaires spéciales caractéristiques de la voie du mahamoudra : la prise de refuge et le développement de l'esprit de l'éveil, la pratique de la purification au moyen de la récitation du mantra de Dordjé Sèmpa, l'accumulation de karma positif à travers l'offrande du Mandala et l'ouverture à l'influence spirituelle du lama au moyen du Gourou Yoga. Ensuite, on pénètre dans le corps de la pratique ; on développe le calme mental (chiné) et la vision pénétrante (lhakthong). Apres cela, on est capable d'aller plus loin et de méditer sur le mahamoudra, sur la véritable nature de l'esprit.

Les pratiques préliminaires spéciales

La prise de refuge

Pourquoi prendre refuge ? Il ne suffit pas de savoir que le cycle des existences est dépourvu d'essence, qu'il est absurde et par nature souffrance. Encore faut-il se tourner vers quelque chose permettant de s'en libérer. Lorsque nous cherchons une protection contre les souffrances et les illusions du cycle de l'existence, deux possibilités s'offrent à nous. La
première consiste à rechercher une protection immédiate au niveau où nous sommes. Une telle protection nous place à l'abri des malheurs et des souffrances. Mais d'un autre côté elle est plutôt nuisible, car nous nous tournons vers une source de protection non libérée du cycle des existences et ne se situant donc pas au-delà de la souffrance. En effet si nous atteignons le niveau de l'être du samsara qui nous ne serons toujours pas libérés du cycle des existences.
Nous devrions plutôt nous tourner vers la seconde possibilité et trouver un refuge ultime au-delà du samsara, à la fois capable de nous protéger et de nous permettre d'atteindre la libération du cycle des existences. Que signifie s'en remettre à un refuge ultime ? Il s'agit de s'en remettre à une source libre des extrêmes du nihilisme et du matérialisme, tous deux erronés. Les Bouddhas des trois temps et des dix directions de l'espace sont libres et au-delà de ces extrêmes. C'est pourquoi l'état de bouddha est notre refuge ultime. Afin de réaliser cet état, il est nécessaire de progresser sur une voie balisée, le dharma, qui représente l'ensemble des moyens mis à notre disposition pour parvenir à l'éveil. Nous prenons refuge dans le dharma jusqu'à l'obtention de l'état de bouddha. Nou's prenons aussi refuge dans la sangha. La sangha est la communauté de tous ceux qui parcourent la voie du dharma et particulièrement de ceux qui ont déjà obtenu l'éveil ou sont plus avancés que nous.
Le vajrayana insiste sur l'importance du rôle du lama. Le lama est l'essence des Trois Joyaux : Bouddha, Dharma et Sangha. Dans le vajrayana, non seulement nous prenons refuge en les Trois Joyaux, mais également en le lama, les yidams (1) et les Protecteurs.
En effectuant la prise de refuge des préliminaires spéciales, nous visualisons en face de nous l'arbre qui exauce tous les souhaits. Il émerge d'un lac. Son tronc se divise en cinq branches maîtresses. Sur la branche du centre, le lama est assis sur un trône sous l'aspect de Dordjé Tchang. Il est entouré de tous les lamas de la lignée Karma Kagyu. Sur la branche d'en face, se trouvent les principaux yidams des quatre classes de tantras, Sur la branche à la droite du lama, se trouvent tous les Bouddhas des trois temps et des dix directions de l'espace, Derrière lui, tous les dharmas sont représentés par des livres contenant l'ensemble des enseignements. A sa gauche, se trouve la noble assemblée, la sangha : tous les bodhisattvas du grand véhicule, tous les pratyékas bouddhas, les shravakas et les arhats, tous ceux ayant obtenu une forme d'éveil dans cette voie. Nous nous situons nous-mêmes en face de cet arbre, entourés de tous les êtres, qu'ils soient proches ou non, amis ou ennemis. Nous développons avec eux la bodhichitta de l'aspiration et la bodhichitta de la mise en application. C'est comme cela que nous devons prendre refuge et développer d'une manière formelle l'esprit de l'éveil. Si nous nous engageons dans la pratique des préliminaires spéciales, la prise de refuge s'accompagne
de cent mille prosternations.
Tourner l'esprit vers le dharma et concevoir de l'aversion pour le cycle des existences est excellent, mais ne suffît pas. Il ne faut pas en rester au niveau des intentions pieuses. Nous devons agir. La pratique du dharma ne s'accomplit pas dans le dessein d'obtenir des avantages; elle n'est pas compatible avec l'attachement à des possessions. Cela doit être bien clair, faute de quoi la pratique n'est pas parfaitement pure. Pour qu'elle le soit, il est absolument nécessaire de s'en remettre aux Trois Joyaux et aux Trois Racines (lamas, yidams. Protecteurs). Ce faisant, n'oublions pas ce qui est précisé dans le développement de l'esprit de l'éveil : la prise de refuge ne s'effectue pas seulement pour nous, mais aussi pour tous les êtres.
La pratique du dharma permet de réaliser l'état de bouddha potentiellement présent, à la condition de purifier les voiles qui recouvrent l'esprit et les karmas négatifs accumulés depuis des temps sans commencement. Il ne suffit pas de prendre conscience que l'esprit est voilé, que nous avons accumulé du karma négatif et de souhaiter nous en débarrasser. Nous devons agir en développant avant tout l'esprit de l'éveil. Nous serons alors à même de déployer les puissants moyens du vajrayana permettant de purifier les actes nuisibles, à travers la pratique de Dordjé Sèmpa.

La pratique de purification de Dordjé Sèmpa

Au-dessus de notre tête se tient l'essence de tous les lamas, sous la forme de Dordjé Sèmpa, blanc, avec une face, deux mains, assis dans la posture du bodhisattva, parfaitement orné de toutes les parures caractéristiques du sambhogakaya, le corps de gloire. En son cœur, sur un lotus et un disque de lune, est la syllabe Houng blanche, entourée des syllabes du mantra de Dordjé Sèmpa. Nous adressons une prière à Dordjé Sèmpa, l'implorant de nous accorder son attention et la rémission de tous les actes nuisibles que nous avons pu accumuler. Cette prière provoque l'émission, par les syllabes du mantra et du Houng central, d'un nectar d'immortalité qui emplit peu à peu le corps de Dordjé Sèmpa du sommet de sa tête jusqu'à la plante de ses pieds. Du gros orteil droit de Dordjé Sèmpa, le nectar excédant s'écoule sur notre tête. Il pénètre notre corps tout en ruisselant dessus et nous purifie de l'ensemble des souillures physiques et morales, que ce soient les karmas négatifs, mais aussi les causes de maladies et les imperfections corporelles. Tout cela est emporté par le nectar sous la forme d'une boue noire qui est absorbée dans le sol. Peu à peu, notre corps purifié se remplit de nectar et devient transparent comme un vase de cristal. Cela se produit durant la récitation du mantra de Dordjé Sèmpa, que nous poursuivons sans relâche afin de nous purifier grâce aux flots de nectar.

L'offrande du mandala

Vient ensuite la phase d'accumulation. Nous offrons nos corps, parole et esprit aux Trois Joyaux et au lama. L'offrande du mandala s'effectue à différents niveaux : extérieur, intérieur et secret. Elle n'est pas exécutée dans le vide ; nous nous tournons en esprit vers le lama sous la forme de Dordjé Tchang, entouré de tous les lamas de la lignée et de tous les Bouddhas et bodhisattvas. Nous les visualisons en face de nous. Si nous disposons de deux mandalas, nous en installons un en face de nous sur l'autel, avec cinq tas de riz ou des petits gâteaux symboliques [tormas) représentant les cinq éléments en lesquels nous prenons refuge : le lama, les yidams, les Bouddhas, le dharma et les bodhisattvas. Nous utilisons l'autre mandala pour l'offrande. Si nous n'avons qu'un mandala, nous pouvons nous contenter de visualiser celui qui se met sur l'autel. Nous débutons la pratique en frottant trois fois le mandala l'offrande, ce qui symbolise la purification de toute saisie dualiste entre celui qui exécute l'offrande, ceux à qui est faite l'offrande et l'offrande elle-même. Au moment de l'offrande qui commence par la prière suivante : "J'asperge d'essence et de parfum cette base d'or de l'univers, etc...", nous nous livrons à l'accumulation de mérite. Ensuite, lorsque nous demeurons dans la pure contemplation, nous faisons la deuxième accumulation, celle de suprême connaissance. Bien que nous accomplissions une action extérieure - l'offrande du mandala - en essence il n'y a rien de substantiel à offrir. Il n'y a pas d'action en elle-même. Comprenant cela, nous demeurons dans un état de méditation où les trois facteurs - sujet, objet et action – sont parfaitement contemplés dans leur essence de vacuité, et accomplissons ainsi l'accumulation de sagesse.

Le Gourou Yoga

Le Gourou Yoga qui vient après l'offrande du mandala permet d'obtenir rapidement la grâce du lama. Pour réaliser le mahamoudra, il est absolument nécessaire de développer une ferveur parfaitement pure. La réalisation consiste à reconnaître notre propre nature. Nous sommes seuls à pouvoir le faire. C'est une tâche très ardue qui nécessite de l'aide. L'aide ne peut venir que de la grâce du lama. Cette grâce est directement fonction de notre aspiration et de notre ferveur. Il est difficile de manifester d'emblée une ferveur spontanée, naturelle et sans artifice. C'est pourquoi nous pratiquons le Gourou Yoga qui aide à développer peu à peu la dévotion spontanée sans artifice. Pour pratiquer le Gourou Yoga, nous nous visualisons sous l'aspect de Dordjé Pamo ou du yidam que nous pratiquons habituellement. Le lama racine est visualisé sous la forme de Dordjé Tchang entouré de tous les lamas, du début de la lignée jusqu'à nos jours. Nous accomplissons ensuite la prière à sept branches. Nous prenons refuge et confessons tous les manquements. Nous nous réjouissons des actes positifs accomplis et nous prions afin que nos guides demeurent parmi nous pour tourner la roue de l'enseignement. Nous faisons la dédicace des actions vertueuses accumulées pour le bien de tous les êtres. Ensuite, nous prions le lama racine et à travers lui tous les lamas de la lignée, qui sont unis en lui sous l'aspect de Dordjé Tchang. Du corps, de la parole et de l'esprit du lama, de son front, de sa gorge et de son cœur, émanent trois lumières qui sont absorbées en nous. Elles nous confèrent les quatre initiations et la grâce du corps, de la parole et de l'esprit purs du lama. Le fruit ultime de cette union au lama est l'obtention des quatre kayas (2) ; le dkarmakaya de corps de vacuité), le sambhogahaya (le corps de gloire), le ninnanakaya (le corps de manifestation) et le svabavakaya (le corps essentiel). Dès lors, nous opérons l'union des corps, parole et esprit du lama avec nos propres corps, parole et esprit. Jls deviennent indifférenciés. A cette occasion, nous récitons le Gourou Yoga qui consiste en essence à prier le lama afin qu'il nous accorde sa grâce, nous permettant ainsi de réaliser le mahamoudra. Ces quatre pratiques préliminaires spéciales nous placent sur le juste chemin et nous permettent de purifier toutes les négativités accumulées depuis des temps sans ommencement, Elles favorisent l'accumulation de mérite et de sagesse et nous aident à nous ouvrir à la grâce du lama. Lorsqu'elles sont terminées, nous devenons le digne réceptacle des instructions qui suivent et nous pouvons poursuivre le chemin vers la réalisation.

Questions - Réponses concernant tes pratiques préliminaires

- Peut-on pratiquer "L'appel au lama de loin" à la place du Gourou Yoga ?
- Oui, cette pratique peut éventuellement remplacer le Gourou Yoga. Mais il est mieux de pratiquer les deux.

- J'ai cru comprendre que pour réfléchir sur la loi de causalité on peut faire un retour sur son passé et analyser ce que l'on fera dans le futur ?
- Oui. C'est une tradition Kadampa que de faire un examen de conscience avant de s'endormir. On examine si les actions, les paroles, les pensées du jour ont bien été en accord avec le dharma et la loi de causalité. Il est prudent de se livrer à ce même examen concernant le futur. C'est une excellente habitude de constamment revenir sur ses actions et de les examiner.

- Je ne fais pas référence seulement aux actions de cette journée, mais aux événements passés de jeunesse, d'enfance, etc...
- Oui, c'est effectivement très bien, à condition que l'on parvienne, à partir de cet examen, de ce retour que l'on fait sur sa vie, à prendre des décisions fermes. On développe la vigilance en étant conscient des conséquences et du caractère positif ou négatif des actions que l'on a
entreprises, que l'on va entreprendre ou que l'on est en train d'accomplir. Si ces actions sont positives, on s'en réjouit ; mais en voyant le caractère négatif des actes passés, on peut prendre la ferme décision de ne plus recommencer.

- Le fait de réfléchir ainsi sur ses actes passés peut-il être utilisé comme un remède à l'attachement ?
- Oui. Le fait d'être constamment soumis à des émotions conflictuelles et de s'y laisser aller n'est possible que si l'esprit est inattentif ou indulgent vis-à-vis de lui-même. Réfléchir sur nos acteserronés provoque un certain dégoût envers les actions reconnues comme négatives. Cela nous sert d'avertissement. L'attention et la vigilance sont donc indispensables. Concernant les différentes formes d'attachement, deux méditations particulières servent d'antidote : la méditation sur le devenir de tous les phénomènes et la méditation sur le caractère impur de ces mêmes phénomènes.

- Est-il possible de ne plus réciter le texte d'une pratique quand on la maîtrise parfaitement, pour se consacrer simplement aux récitations des mantras et aux visualisations prévues ?

- Oui, mais soyez absolument certains d'avoir parfaitement maîtrisé le texte.

- Qu'entend-on par un disciple qualifié, réceptacle convenable pour les enseignements ? Faut-il pour cela avoir déjà franchi la voie des shravakas et celle des bodhisattvas ?
- Non ! Un disciple qualifié est un disciple qui a réellementaccompli les pratiques préliminaires que l'on a expliquées, c'est-à-dire les préliminaires communes et spéciales du mahamoudra : la prise de refuge, le développement de l'esprit de l'éveil, la purification des actes négatifs, jusqu'au développement d'une ferveur sincère et à l'ouverture à la grâce du lama au moyen du Gourou Yoga.
Pour pratiquer la voie du mahamoudra, il n'y a pas à passer par le petit véhicule, puis par le grand véhicule et le vajrayana. La voie du vajrayana inclut tous les éléments, toutes les pratiques et tous les bienfaits des autres véhicules.

- Est-il correct de pratiquer chiné avant d'avoir fini les pratiques préliminaires ?
- Nous allons en parler avec l'enseignement sur chiné. Il faut distinguer plusieurs sortes de chiné. Les formes courantes ou communes de chiné peuvent très bien se pratiquer avant d'avoir fait les préliminaires. Mais il existe des formes plus spéciales, particulières à la préparation du mahamoudra.

- Quelle est Ici relation entre la pratique du mahamoudra et la pratique d'un yidam ?
- Il y a une corrélation tout à fait claire. Il existe plusieurs voies du mahamoudra : la voie des soutras et la voie des tantras. Jusqu'à présent, chiné, lhakthong et mahamoudra sont "l'aspect soutra" de la réalisation du mahamoudra. La voie purement des tantras utilise la
phase de développement et la phase de parachèvement que l'on trouve dans la pratique des yidams. Ce sont deux façons d'aborder le mahamoudra. La relation entre les deux est évidente. Le mieux est d'unir les deux, et c'est ce que nous faisons en général.

- Pour la réalisation, du mahamoudra il faut qu'il y ait entre le maître et le disciple une relation extrêmement profonde, et qui soit de plus une relation karmique. Comment reconnaît-on cela ?
- Il est nécessaire de développer une ferveur sincère, profonde, et tout a fait stable. Ce n'est pas le fait d'une relation momentanée, et ce n'est pas non plus parce qu'on rencontre quelqu'un pour la première fois qu'une telle ferveur s'installe profondément. Il faut effectivementqu'il y ait eu d'autres rencontres pendant plusieurs existences, ayant marqué profondément le disciple. Dans ces conditions, à l'insu même du disciple, s'établit un lien extrêmement profond qui permet l'émergence d'une grande ferveur. Cette ferveur apparaît à la simple audition du nom du lama ou en le rencontrant. Quant à savoir ce qui permet de reconnaître cela, c'est une chose purement personnelle que seul le disciple ressent. Par exemple, les instructions du mahamoudra peuvent être données à un ensemble de disciples, qui en perçoivent le sens à un niveau plus ou moins profond. Cela est dû à la qualité plus ou moins intense de la relation qui existe entre le maître qui transmet l'enseignement et les différents disciples qui écoutent.

- Quelle est votre opinion sur le fait de recevoir de nombreuses initiations et de nombreux engagements à tenir, alors que d'un autre côté cela représente de nombreux montras à réciter et de nombreuses pratiques à effectuer ?
- Tout dépend des maîtres qui transmettent les initiations. Mais avant de recevoir une grande initiation comme celle de Dordjé Pamo, il est bien précisé quels sont les engagements à tenir. Avant de recevoir des initiations, il faut être certain de pouvoir tenir les engagements.
C'est très important ! De toute façon, chaque yidam est la personnification de tous les autres, si bien qu'en pratiquant un seul yidam, on remplit les obligations et les damtsiks (engagements sacrés) de tous. Certaines initiations ont treize dettes à la fois !
Néanmoins, cette question reste à l'appréciation de chaque maître qui transmet les initiations. C'est une question très importante car, fréquemment, on n'a pas clairement conscience de tout ce qu'implique le fait de recevoir des initiations. Il ne s'agit pas de prendre une initiation uniquement pour faire plaisir au lama, pour faire comme tout le monde, par curiosité ou pour voir ce qui va se passer. Une initiation majeure est quelque chose qui engage le disciple, le lama et toute la lignée avec lui. II s'agit de quelque chose de grave qui ne doit pas être pris à la légère. Il convient de réfléchir et de savoir exactement ce que cela implique.
Il y va de la faute des centres qui organisent des grandes initiations lorsque des personnes se trouvent là par hasard sans avoir pris refuge, sans avoir conscience de ce à quoi elles s'engagent et de ce qu'implique une telle initiation. On ne peut pas critiquer ces personnes, mais les organisateurs doivent expliquer ce dont il s'agit et veiller à ce que ce genre d'erreur ne se produise pas. On évite ainsides désagréments aux personnes présentes et on ne nuit ni auxinitiations, ni aux enseignements, ni même à la lignée. Je recommande, dans ce domaine, la plus extrême circonspection et des précautions maximales.


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