LE DOIGT QUI MONTRE LE DHARMAKAYA - 2/2
Jamgœun Kongtrul Rinpoché

Le calme mental : chiné

Nous abordons maintenant le corps de la pratique qui traite essentiellement de chiné (la pacification mentale) et de lhakthong (la vision pénétrante) et qui mène au samadhi (ting-ngué-dzin), ou absorption méditative, c'est-à-dire la contemplation. Dans tous les enseignements et toutes les pratiques du dhanna, on distingue traditionnellement trois phases :
- teu, l'écoute des enseignements, des éléments qui nous permettent de comprendre et de poursuivre notre pratique ;
- sam, la réflexion, la compréhension des raisonnements exposés, de manière à ce que l'enseignement devienne une part même de notre esprit, quelque chose de parfaitement maîtrisé intellectuellement ;
- gom, la mise en application des enseignements au cours des pratiques méditatives, permet de passer à la réalisation du sens ultime ; il ne s'agit plus du sens intellectuel, mais du sens perçu au cours de l'expérience méditative.
Il est nécessaire de réunir l'écoute, la réflexion sur le sens et la réalisation du sens à travers l'expérience de la méditation. On peut procéder de deux façons. La première consiste à méditer à partir du point de vue déterminé par la réflexion. Nous examinons intellectuellement les différents éléments à notre disposition, concernant tant l'individu que l'univers qui l'entoure, et nous nous faisons une idée de ce que peut être la réalité ultime. Ensuite nous méditons, en partant du point de vue déterminé préalablement d'une manière intellectuelle. Au cours de la méditation, nous nous rapprochons peu à peu de ce point de vue, jusqu'à le percevoir directement.
Dans la deuxième méthode, il s'agit d'établir le point de vue à partir de la méditation. C'est une façon de procéder assez particulière à la tradition Kagyupa. Cela signifie qu'après un certain examen intellectuel nous commençons à méditer, sans perdre de temps. En examinant ce qui apparaît dans la méditation, nous affinons de plus en plus notre compréhension intellectuelle à partir de l'expérience. Cela procure une compréhension intérieure directe des phénomènes, qu'ils soient mondains ou au-delà du monde, qu'il s'agisse du samsara ou du nirvana.
Les deux méthodes se pratiquent et se défendent. Mais il existe un danger avec la première méthode. En affinant le point de vue de manière intellectuelle, la compréhension développée n'est constituée que de mots : c'est une sorte de coquille vide. Elle n'est connectée que de très loin à la réalité indiquée par les mots et l'on risque de rester prisonnier d'une compréhension verbale et conceptuelle.
Par contre, en utilisant la deuxième méthode, l'abord de la réalité est plus abrupt et direct. Nous essayons dès le départ d'en percevoir le vrai sens, le mode d'être fondamental. A partir de là, nous rationalisons et conceptualisons, ce qui permet à notre réflexion de reposer sur des éléments beaucoup plus certains.
De toute façon, quelle que soit la méthode employée, le processus méditatif et de contemplation reste très important. Sans la phase de l'expérience de la méditation, aucune compréhension réelle du mode d'être profond et ultime n'est possible. Ce que nous appelons généralement compréhension se situe au niveau intellectuel et n'a pratiquement rien à voir avec ce que nous examinons. La vraie compréhension, qui est expérience directe au-delà des mots, n'est possible qu'au travers de la méditation. Bien que nous soyons pétris de cette réalité ultime, nous sommes incapables de la voir, Nous avons beau en parler et l'expliquer, toute autre démarche intellectuelle est incapable de dépasser le niveau des concepts et de faire l'expérience de la réalité ultime. Il n'y a qu'une façon de la comprendre, c'est d'en faire l'expérience par soi-même.
Dans ses quatre injonctions de base, le Bouddha commence par : "Ne vous attachez pas aux mots, mais plutôt au sens." Ce qui signifie qu'une, compréhension intellectuelle du dharma, du mode d'être, ne saurait suffire à la pratique de la voie des paramitas, car cette voie est destinée à nous mener au-delà des concepts. Quels que soient les aspects de l'enseignement, nous ne devons pas en rester à un abord intellectuel, mais aller plus loin et entrer dans l'expérience méditative, dans le samadhi dont la base repose sur le développement de chiné, puis de lhakthong.
Le processus d'acquisition de la faculté de contemplation appelée samadhi commence par la pratique de chiné. Chiné est un mot tibétain composé de deux syllabes : chi se traduit par calme, né par demeurer.
Mais que signifie le terme calme ou pacification {Chioua) ? Que nous soyons conscients ou non, l'esprit est constamment parcoui-u par des phénomènes mentaux.
Même quand nous croyons être concentrés, l'esprit est constamment distrait. Il saute d'un phénomène mental à un autre, en état de perpétuelle distraction. Chiné permet à l'esprit de s'établir dans un calme naturel, non forcé ni contraint, sans tension. Pourquoi est-ce essentiel ? Tant que nous ne parvenons pas à établir l'esprit dans le calme, il est pratiquement impossible de voir l'absence d'existence intrinsèque des phénomènes (Skt : anatman). Si nous ne réalisons pas l'absence d'existence propre des phénomènes, nous sommes dans l'impossibilité de reconnaître la nature essentielle à la fois des phénomènes et de notre propre esprit, au-delà des apparences. Cette nature essentielle est présente à chaque instant de notre conscience, mais nous ne la reconnaissons pas parce que nous ne voyons pas au-delà des apparences.
Avant de se lancer dans les grandes méditations et les grandes considérations, nous devons calmer l'esprit de sorte que les phénomènes mentaux se pacifient. C'est absolument indispensable.
Voici un exemple destiné à illustrer le processus. Considérons la surface d'une pièce d'eau. Tant qu'elle reste agitée par le vent ou d'autres facteurs, nous voyons sa surface miroiter, d'où notre incapacité d’obtenir une image cohérente. Par contre, si nous permettons à l'eau dee retrouver sou état d'immobilité naturelle, tous les phénomènes tels que le ciel, les nuages, les arbres, etc., se reflètent avec une parfaite clarté sur sa surface. Il en va de même pour l'esprit : tant qu'il est agité par des émotions et des phénomènes mentaux, nous ne pouvons rien contempler d'autre que l'agitation de surface. Mais si nous laissons l'esprit retrouver son calme, nous nous apercevons qu'il est possible d'y percevoir son mode d'être fondamental. Le problème du débutant est d'avoir un esprit constamment agité. C'est pourquoi il est inutile d'essayer de méditer sur le sens ultime des phénomènes dès le début, alors que l'on n'est pas parvenu à calmer l'esprit. Dès que nous obtenons le calme mental, quel que soit l'objet sur lequel notre attention se porte, l'esprit n'étant plus distrait, nous pouvons l'examiner. A ce moment-là seulement nous sommes en mesure de pratiquer la contemplation de la nature des phénomènes tels qu'ils sont et non plus seulement tels qu'ils apparaissent. D'une certaine façon nous passons au-delà de la surface des apparences. Et ce n'est qu'à partir de chiné que cela est possible. Donc, n'oublions pas l'ordre des choses ; d'abord chiné et seulement ensuite lhakthong.

1 - La posture du corps en sept points

Dans la pratique de chiné, il s'agit d'établir à la fois le corps et l'esprit dans une attitude correcte. Il convient d'établir le corps dans une attitude juste car d'une certaine manière l'esprit est directement lié au corps et, au début, son mode de fonctionnement dépend beaucoup de la posture du corps. La meilleure position est la posture en sept points ; les jambes sont croisées dans la position du vajra, les mains posées l'une sur l'autre sur le giron, la droite sur la gauche,
symbolisant l'équanimité. La colonne vertébrale doit être aussi droite que possible et étirée ; le menton légèrement rentré de manière à former une sorte de crochet, sans baisser la tête ni se contorsionner - il suffit de rentrer la tête et le menton en arrière. La bouche reste fermée naturellement, sans tension, et la langue est posée derrière les dents contre le palais. Les yeux peuvent être fermés, si cela est plus facile pour les débutants ; le mieux est de les laisser légèrement entrouverts pour ne pas sombrer dans la torpeur. Nous pouvons poser le regard à environ huit doigts en avant de l'arête du nez.
Cette posture en sept points est importante car le corps est parcouru de courants d'énergies subtiles {loungs ou vayous}. Pour obtenir une bonne méditation, ces énergies subtiles doivent rentrer dans le canal central qui se trouve au centre du corps. A ce moment-là, toutes les énergies de diverses natures viennent alimenter l'énergie de suprême connaissance ou loung de sagesse.

2 - Comment disposer l'esprit ?

Pour placer l'esprit dans l'attitude correcte, nous utilisons divers moyens : des méditations avec support, sans support, avec support intérieur, support extérieur, etc. Une méditation avec support signifie que l'on pose l'esprit sur un objet extérieur et que l'on s'efforce de le maintenir sans tension dans la contemplation de cet objet, alors qu'une méditation sans support implique l'utilisation d'un objet mental, d'une idée, d'une visualisation, d'une forme perçue dans l'esprit ou tout simplement de l'essence même de l'esprit. De toute façon, quelle que soit la forme de chiné pratiquée, nous souhaitons toujours parvenir à l'essence de l'esprit qui n'est ni un objet, ni une image. L'utilisation d'un support extérieur permet à l'esprit de se fixer, mais c'est l'esprit lui-même qui est contemplé ; ne perdons pas cela de vue !
Une bonne pratique de chiné s'établit lorsque l'on est capable de demeurer en contemplation sans réactiver le passé et sans anticiper sur le futur : on demeure sans espoir et sans crainte dans l'instant immédiat. L'esprit est contamment parcouru de phénomènes mentaux que l'on perçoit davantage dans les périodes de méditation. Ces phénomènes peuvent être des images, des émotions, etc. En général, ce sont des trains de pensées en relation avec ce qui vient de se passer immédiatement, ou avec ce qui s'est déroulé dans un passé plus lointain ; une réflexion mentale en découle et Fon brode dessus. Ou bien on se projette dans le futur avec crainte et espoir. Lorsque l'on considère le présent, ce qui arrive relativement rarement, on juge ce qui se déroule : c'est bien ou mal, comme ceci ou pas comme ceci, etc. On rajoute toujours quelque chose alors que ce qui est à développer est simplement la vigilance (Tib: drénche}. Le terme drénche renvoie à la notion de rappel, de conscience : être ici et maintenant sans rien ajouter, en restant parfaitement conscient de tout ce qui se passe ; demeurer dans le présent sans artifice, dans la nature essentielle de l'esprit sans rien ajouter.
Une erreur assez répandue au niveau de la méditation du calme mental consiste à croire qu'il faut faire le vide dans l'esprit. C'est faux; une sorte de vide ressemblant au coma n'a rien à voir avec la méditation de chiné, car l'important dans chiné est la vigilance, la conscience de plus en plus éveillée et claire d'être ici et maintenant. Certaines personnes pensent méditer correctement en vidant leur esprit et en passant parfois deux à trois heures sans avoir conscience de rien. Ce n'est pas encore chiné, car la méditation est le contraire d'une perte de conscience. Dans un véritable chiné, l'esprit est parfaitement limpide et ne connaît pas d'obstacle. Il n'offre aucune résistance aux phénomènes. Il n'est pas vide dans le sens de "rien du tout", car dans l'esprit s'élèvent constamment dés pensées. Le but de cette pratique est d'être simplement conscient sans rien ajouter, c'est-à-dire sans se laisser emporter par les trains de pensées.Un autre danger guette le méditant ; c'est l'acharnement à méditer. S'obstiner à obtenir une bonne méditation est l'inverse de ce que l'on veut produire ; la méditation est au-delà de l'espoir et de la crainte, il suffit juste de s'asseoir et de méditer. Voir les phénomènes mentaux apparaître et disparaître n'est pas le signe d'une mauvaise méditation, c'est au contraire ce que nous devons contempler en étant parfaitement présents. Si nous faisons autre chose, par exemple émettre des jugements, être satisfaits ou insatisfaits, ce n'est plus de'la méditation.
L'esprit demeure dans sa propre contemplation instantanée et sans artifice, ce qui signifie que les phénomènes mentaux se manifestent au sein de l'esprit. Ces phénomènes apparaissent. Ce que nous contemplons n'est pas l'apparence extérieure transitoire des phénomènes mentaux, mais leur essence. Pour percevoir l'essence des phénomènes mentaux au-delà des apparences extérieures, il convient juste de les voir sans interférer avec eux et de les laisser dans leur état naturel. Nous n'essayons pas de freiner ou d'arrêter les phénomènes mentaux.
Nous ne devons pas non plus entretenir ceux qui sont parfois séduisants et susceptibles de nous entraîner dans un train de pensées.
Nous demeurons simplement là, présents ici et maintenant, l'esprit parfaitement lucide, clair, éveillé et sans tension. Nous observons alors les phénomènes mentaux qui ne sont rien d'autre qu'esprit-vacuité. Si nous n'interférons pas avec eux, la nature parfaitement limpide de l'esprit apparaît.
Nous éviterons de nous établir dans une sorte d'indifférence ou d'anesthésie de l'esprit, car le but est de reconnaître les phénomènes mentaux et de voir clairement leur nature essentielle. Nous pouvons nous comporter vis-à-vis de l'esprit et des phénomènes comme face à l'océan. Si, bien présents, nous contemplons l'océan, nous observons avec détails et nuances des vagues s'élever et retomber, sans essayer de les retenir ou de les empêcher d'apparaître. Nous demeurons simplement présents. Ce que nous percevons au-delà des vagues, c'est l'océan. De même, quand nous contemplons l'esprit, nous n'essayons pas d'empêcher ou de retenir l'apparition des pensées ni d'autres phénomènes mentaux. Nous restons simplement en situation de témoins attentifs. Par nature, l'esprit est dépourvu d'obstruction et tout peut s'y manifester. D'innombrables phénomènes mentaux de nature très diverse se manifestent. Si nous sommes capables de percevoir clairement leur apparition et leur disparition sans interférence ni saisie, nous expérimentons la suprême connaissance : l'esprit dans sa nature propre.
La méditation est donc l'auto-contemplation de l'esprit sans intervention d'aucune sorte. Ceci est parfaitement résumé dans les trois injonctions faites aux méditants.
Ma yéng, pas de distraction ! La vigilance, faculté de voir et de contempler sans intervenir ce qui se produit dans l'esprit, doit être totale. Il est très important de comprendre que ce qui est à contempler, c'est notre propre nature essentielle. Même si les phénomènes mentaux apparaissent et disparaissent, la seule attitude juste est de reconnaître les faits sans distraction, sans se laisser emporter ou distraire ; cela se produit, c'est tout.
Mi gom, pas de méditation ! Qu'est-ce que la non méditation ? Il s'agit de contempler l'essence de l'esprit, sa propre nature ; on n'essaye pas de construire une visualisation, ni de penser ou de percevoir quelque chose de précis, ni même dé conceptualiser. Il n'y a rien à faire ni à fabriquer dans cette méditation.
Zeu sné, ne fais rien ! La reconnaissance de la nature essentielle de l'esprit n'est pas le fruit d'une construction mentale opérée pendant la méditation. Au contraire, il n'y a rien de spécial à trouver : cette nature est toujours là. Nous ne pouvons pas juger notre méditation endisant : "ceci est bon ou mauvais, vrai ou faux", car nous contemplons l'essence de l'esprit qui se trouve dans tous les phénomènes mentaux. Nous n'avons donc pas à choisir, ni à intervenir dans l'esprit.
Ces instructions résument la méditation de chiné selon l'optique de la méditation du mahamoudra.

3. Instructions détaillées pour la pratique de la méditation de chiné avec support

Porté à son point ultime, chiné est la contemplation de la nature de l'esprit, ce qui est un peu abrupt pour les débutants. Nous distinguons deux états de l'esprit.
Le premier état est la parfaite limpidité de l'esprit calme, non perturbé par des constructions mentales. Pour y parvenir, il suffit simplement de demeurer dans la contemplation.
Dans le second état, l'esprit est le siège de phénomènes mentaux. Mais au moment même où ils surgissent, nous sommes en mesure de reconnaître la nature de l'esprit : les deux reconnaissances sont une seule et même chose. Que l'esprit soit parfaitement calme ou agité, il demeure toujours le même ; tout comme l'océan parfaitement calme et l'océan agité sont toujours l'océan. Rien ne change dans leur nature. Au départ, demeurer dans la simple reconnaissance de la nature de l'esprit est extrêmement difficile. Nous n'avons pas l'habitude de ce genre de chose. C'est pourquoi nous avons tendance à saisir les phénomènes qui apparaissent dans l'esprit. Dès que nous saisissons un phénomène mental, nous sortons immédiatement de cet état de reconnaissance. C'est pour cette raison qu'on commence par habituer l'esprit à se fixer sur un objet quelconque et qu'on débute par la pratique de chiné avec support. L'esprit se focalise sur un objet et se tranquillise. C'est le but des différentes techniques enseignées dans le texte intitulé : "Le doigt qui montre le dharmakaya".

a) Six moyens permettant de fixer l'Esprit

II existe de nombreux moyens permettant de fixer l'esprit. On en compte principalement six.
Le premier consiste à disposer en face de soi un petit objet agréable, par exemple une pierre, et à poser son esprit dessus. Nous abordons ainsi facilement l'exercice de concentration de l'esprit, car l'esprit a cette aptitude à constamment saisir les objets, ne serait-ce qu'en les étiquetant : une pierre, une perle, etc. La concentration s'opère sur cette saisie ; c'est donc un exercice relativement aisé pour un débutant, car pendant que l'esprit est occupé par la saisie, il n'est pas distrait par d'autres sujets.
Avec le second moyen, nous utilisons un support plus particulier. Nous choisissons une représentation du Bouddha, une petite statuette ou une image qui représente son corps. Encore une fois, nous focalisons l'attention dessus. Cet exercice est particulièrement utile ; il permet de combattre certaines tendances qui se manifestent parfois durant la méditation et notamment la torpeur. Pour lutter contre la torpeur, nous nous concentrons sur le visage du Bouddha en détaillant ses caractéristiques. Nous pouvons nous concentrer aussi sur la protubérance crânienne. Si l'esprit est par contre trop agité ou distrait par une foule de pensées et que nous ne pouvons pas rester en place, le remède consiste à fixer l'esprit sur le bas du corps du Bouddha : ses jambes, et plus précisément les roues qui se trouvent sous la plante de ses pieds. Cela nous stabilise et calme l'agitation. Si nous nous sentons à l'aise, réveillés et que nous pensons bien méditer, il est profitable de passer en revue tous les aspects du corps du Bouddha et ses caractéristiques. Si nous connaissons les trente-deux signes de perfection du Bouddha (la protubérance crânienne, le point entre les yeux, la longueur des doigts, la forme des oreilles, etc), essayons de nous en souvenir et de les passer en revue. Cette deuxième pratique de chiné n'utilise plus d'objet ordinaire comme dans le premier cas, mais l'objet utilisé, le corps du Bouddha, possède en lui-même des propriétés particulières.
Nous pouvons aussi disposer face à nous la flamme d'une lampe et y poser notre regard. Ou bien, si nous sommes dans une pièce obscure possédant une ouverture dans le mur ou une petite lucarne, celle-ci remplace la flamme de la lampe. Autre support possible : dessiner en face de soi les syllabes OM, AH, HOUNG (OM blanc, AH rouge, HOUNG bleu) ou un petit disque blanc qui représente un tiglé, c'est-à-dire une petite sphère blanche. Enfin, une forme de chiné consiste à utiliser le souffle en prenant simplement conscience de la respiration. Tels sont les moyens les plus courants permettant de fixer l'esprit grâce à un support extérieur. Ils permettent aux débutants d'attaquer sans trop de difficultés le processus de pacification mentale.
Quand on médite, il est important de se débarrasser de l'anxiété, des angoisses et des tensions qui résultent de la crainte de ne pas pouvoir méditer correctement ou de la peur d'avoir beaucoup de phénomènes mentaux et de pensées. En effet cela est absolument contraire à l'esprit même de la méditation. Nous pratiquons la pacification mentale pour parvenir à un état de calme. C'est pourquoi nous devons éviter de rajouter des tensions en introduisant des espoirs et des craintes dans la méditation. Nous établissons le corps dans une posture correcte. L'esprit , lui aussi, doit être établi dans la juste attitude, sans espoir et sans crainte. Et si nous observons beaucoup de pensées et d'émotions, cela ne fait rien. La seule chose qui compte est d'être présent et de contempler le spectacle sans attribuer de valeur quelconque au fait qu'il y a ou non beaucoup de pensées. Il ne s'agit pas de tomber dans un jeu de compétition avec nous-mêmes. L'attitude correcte est la présence limpide, claire et calme.
En nous entraînant avec ces méthodes de pacification basées sur un objet extérieur, nous libérons peu à peu l'esprit d'une emprise trop directe des sens et de leurs objets. Nos sens sont constamment sollicités par des objets ; des odeurs pour l'odorat, des formes pour la vue, des goûts pour l'organe gustatif, des sons pour l'audition, des sensations tactiles pour le toucher. Nous pouvons nous demander ce que ces considérations viennent faire là ! Nous sommes directement concernés lorsque nous pratiquons la méditation, car l'esprit saisit constamment ces informations et se trouve distrait de son objet de concentration. Il est donc important de développer peu à peu une forme de vigilance, à la fois passive et complètement présente sans distraction, car trois éléments sont en oeuvre :
- les sens eux-mêmes, instruments récepteurs qu'utilise le corps pour recevoir les informations ;
- les objets des sens, à l'extérieur, d'où toutes les informations sont émises ;
- la conscience sensorielle qui traite ces informations.
Au total, nous avons donc trois champs : les objets extérieurs, les instruments des sens et l'esprit qui traite les informations au moyen des consciences sensorielles. Cet ensemble est constamment sollicité par des objets extérieurs ou des phénomènes mentaux qui surgissent au sein même de la conscience sensorielle. Il est important d'apprendre à considérer tout cela comme des choses qui apparaissent et disparaissent, sans: que l'esprit soit pour autant distrait de l'objet de sa concentration. C'est l'apprentissage que nous faisons graduellement au moyen de cette forme de chiné.

b) La vigilance, clef de la méditation

Le point principal à développer dans cette méditation est la vigilance, car si nous méditons avec un esprit distrait, la méditation s'apparente à de la distraction, et au lieu de méditer, nous entretenons la distraction. Lorsque nous méditons, nous devons être attentifs comme quand nous essayons de passer un fil dans le chas d'une aiguille : à la moindre distraction, le fil dévie et il devient impossible de l'introduire dans la fente. Pour la pratique de la méditation, c'est la même chose. Il se peut que l'esprit soit encombré par de nombreux phénomènes mentaux, mais cela n'empêche pas la vigilance, nécessaire pour nous aider à prendre immédiatement conscience de l'apparition de ces phénomènes mentaux. Inversement, s'il n'y a pas de phénomènes mentaux ou très peu, nous ne sombrons pas dans une sorte de stupeur, mais nous restons parfaitement conscients de l'absence de ces phénomènes grâce à la vigilance qui est la clef de la méditation. L'esprit doit retrouver son calme originel et redevenir peu à peu immobile comme un lac calme. Pour y parvenir, il faut éviter d'entretenir l'agitation de l'esprit, car tant que les phénomènes mentaux sont trop nombreux, il est très difficile d'avoir une vision claire de la nature fondamentale de l'esprit et de développer les qualités permettant d'aller plus loin.
Il est dit que l'attitude du méditant doit ressembler à 'impassibilité de l'aigle qui a pris son vol. Quand un aigle s'envole, il donne quelques battements d'ailes et plane ensuite dans le ciel sans bouger les ailes. De même, le méditant n'a pas à agir et doit laisser derrière lui les craintes, le désir de s'efforcer de calmer l'esprit à tout prix ou l'espoir que les choses se passent bien. Une fois que nous commençons à méditer, l'idéal est de demeurer dans un état de non production, de parfaite contemplation, pure conscience et pure vigilance, qui ne retranche rien aux choses, tout comme l'aigle présent dans le ciel se laisse porter par les courants sans bouger les ailes, pas même une plume, tout en restant contaminent présent.
L'esprit doit être libre d'espoir et de crainte comme le lion sans peur et sans crainte. Le lion est considéré comme le roi des animaux ; il ne craint personne et marche sans hésitation, sans préoccupation. C'est ainsi que doit être l'esprit du méditant : sans préoccupation de savoir s'il médite bien ou non, si cela ira mieux demain ou non, car ces préoccupations n'ont rien à voir avec la méditation et peuvent au contraire empêcher le déroulement du processus.
A quoi faut-il parvenir ? Que rechercher ? Nous cherchons à nous établir dans la non distraction de façon à ce que les phénomènesmentaux ne viennent pas détourner notre esprit de l'objet sur lequel il est fixé. Nous cherchons à obtenir le calme intérieur et un esprit parfaitement lisse sur lequel tons les phénomènes puissent se refléter sans distorsion. Nous cherchons une certaine impassibilité dans laquelle le méditant se laisse porter sans produire quoi que ce soit dans sa méditation. Nous cherchons à nous libérer des espoirs et des craintes qui ne pourraient être que trop productifs dans le processus méditatif.
Qu'expérimentons-nous dans cette méditation ? Les expériences sont différentes pour chacun, selon le niveau et les particularités de l'esprit. Il y a cependant des caractéristiques qui se retrouvent chez tous. Quand nous commençons à méditer, l'esprit ressemble à un torrent de montagne extrêmement agité. Il semble que l'agitation s'accélère, que nous ne pourrons jamais la calmer et que plus nous méditons, plus les phénomènes mentaux s'élèvent. A tel point que nous en venons à penser qu'il vaut mieux cesser de méditer. Mais il n'en est rien. Cette impression résulte de la prise de conscience brutale de l'agitation et de la distraction que nous n'avions jamais remarquées auparavant. Si l'on tente d'arrêter les phénomènes mentaux ou de s'en détourner, les problèmes apparaissent. Laissez-les se manifester. Ils ne doivent pas vous troubler, car si vous persévérez dans la méditation, l'esprit se calme de lui-même. Peu à peu il prend l'aspect majestueux d'un fleuve de plaine qui, bien qu'encore en mouvement, coule dorénavant régulièrement et paisiblement. Et si nous continuons encore, l'esprit s'établit dans le calme fondamental, tel un immense lac tranquille.
Les phénomènes mentaux ne doivent pas être considérée comme des ennemis à abattre, comme des choses à contenir ou à bloquer. Ce n'est pas la bonne attitude. Au contraire, il faut les laisser apparaître sans se départir de la vigilance et sans se laisser emporter par eux ni s'engager dans leur jeu. Si nous allons dans ce gens, graduellement, au moment même de leur apparition, nous percevons leur essence.
Le texte comporte de nombreuses autres instructions et développements détaillés.

La vision pénétrante ; lhakthong

Lhakthong est aussi appelé "Vision Excellente particulière ou spéciale" parce que nous voyons ce que nous ne pouvions pas percevoir auparavant. Cette faculté particulière de voir les phénomènes advient en tant que résultat de la pratique de chiné. Grâce à l'absorption méditative, nous développons une sorte de sagesse qui permet de voir non seulement les phénomènes mais aussi leur nature fondamentale.
Cette forme de vision, d'intelligence qui considère les phénomènes dans leur véritable mode d'être, s'apparente à la sagesse discriminante appelée soso rang rikpé yéshê. Chiné et lhakthong sont intimement liés ; de l'un dépend l'autre. Lhakthong dépend entièrement de l'obtention du calme mental. Sans un calme mental suffisamment établi, il n'est pas possible que s'élève en l'esprit la vision pénétrante (lhakthong en tibétain ; vipasyana en sanscrit). L'objet de lhakthong est le mode d'être de l'esprit perçu et reconnu à travers l'expérience directe. La difficulté provient du fait que cette expérience a à la fois pour sujet et pour objet l'esprit.
Dans l'état ordinaire, l'esprit est très agité et incapable de demeurer d'une manière stable sur un objet quelconque. Il est tendu ett empli de contradictions à cause des phénomènes mentaux qui le rendent extrêmement instable. Ordinairement, notre capacité d'attention et de concentration sans tension est très limitée. C'est la raison pour laquelle nous avons beaucoup insisté sur la nécessité de développer la vigilance, cette faculté de demeurer parfaitement lucide, en observateur conscient, mais sans intervention. Et cette vigilance ne peut se manifester qu'au travers de l'exercice de chiné. Même si nous avons réfléchi sur la nature des phénomènes, la simple connaissance intellectuelle reste éloignée de l'expérience directe. La première chose à faire est donc de pratiquer chiné pour entraîner l'esprit à demeurer posé sur lui-même. A partir de là, le terme générique de lhakthong, qui désigne la faculté d'examiner d'une manière extrêmement profonde et limpide ce qui se passe dans l'esprit, prend tout son sens.

Les cinq méthodes d'examen de l'esprit

On distingue cinq méthodes d'examen de l'esprit.
- La première consiste à comprendre l'esprit au repos : comment est l'esprit quand il est au repos ?
- La seconde consiste à observer l'esprit en mouvement.
- La troisième est l'observation des phénomènes mentaux : comment sont-ils générés par les perceptions sensorielles ?
- La quatrième méthode consiste à observer l'esprit dans sa relation avec le corps et le corps dans sa relation avec l'esprit; au travers de cette relation, il faut essayer de percevoir un mode d'être fondamental.
- La cinquième consiste à observer à la fois l'état de repos et l'état de mouvement de l'esprit : qu'est-ce qui demeure au repos ? Qu'est-ce qui change ? Qu'est-ce qui est en mouvement ?
Il s'agit donc de voir l'esprit dans tous ses états possibles.


1. Examiner l'esprit au repos

Lorsque notre méditation se situe au-delà des espoirs et des craintes, lorsque nous n'essayons plus d'arrêter les phénomènes mentaux et que l'esprit demeure dans sa simplicité, nous sommes capables d'examiner'l'essence de l'esprit sans interférence. Cela peut paraître paradoxal, car qui examine l'esprit sinon l'esprit lui-même ! L'esprit est dit auto-connaissant, auto-limpide, auto-clarifiant ; il a la capacité de se percevoir lui-même. Si cette capacité est exercée correctement, il peut demeurer dans sa propre essence et la percevoir. Ce qui nous en a empêché jusqu'à présent est le manque de vigilance. Faute de vigilance, nos sens sont constamment voilés et nous sommes incapables de percevoir notre esprit. Mais si nous développons la vigilance à travers une pratique de chiné suffisamment assidue, il est possible pour l'esprit de se prendre lui-même comme objet de contemplation. A ce moment-là, on peut l'examiner.
Au départ, on envisage plusieurs hypothèses. On peut dire : "l'esprit est". S'il est, s'il a une existence propre, il doit y avoir quelque part dans l'esprit quelque chose qui ne change pas, une caractéristique permanente... Est-ce sa forme, sa couleur ou une autre caractéristique ? Nous devons chercher dans les innombrables aspects de l'esprit celui qui n'est pas soumis au changement, celui qui peut apparaître comme quelque chose de stable et de permanent.
Si nous ne trouvons rien de stable et de permanent, nous sommes amenés à penser que l'esprit n'est pas. Nous pouvons être amenés à croire cela si, dans la méditation, nous nous retrouvons face à un noir absolu ou à un vide total de conscience. Si ce n'est pas le cas, alors où donc se trouve l'esprit ? Supposons que l'esprit soit, même si nous ne savons pas très bien comment. II faudrait quand même voir où il se situe. Est-il dans ma tête, dans mon cœur ou dans un quelconque de mes membres ? Est-il dans mon corps ou à l'extérieur de lui, dans un objet quelconque ou dans un lieu ? Se déplace-t-il à l'extérieur du corps ? C'est à cet examen que nous nous livrons afin d'essayer de mettre le doigt sur le mode d'être de l'esprit.

2 - Examiner l'esprit en mouvement

II faut être capable de demeurer dans un état de pacification. Au sein de cette tranquillité, admettons qu'un phénomène mental apparaisse. D'où vient-il ? Au sein de quoi apparaît-il ? Où va-t-il ? n’importe de se poser ces questions. Est-ce le même esprit qui se manifeste lors de l'apparition du phénomène mental et au moment du calme complet ? La conscience qui s'applique à l'esprit au moment de l'apparition du phénomène est-elle identique à celle qui s'applique à l'esprit établi dans le calme ? Et que sont ces phénomènes mentaux ? Ont-ils une forme, une couleur, une quelconque caractéristique propre? Il faut examiner tout cela.
En fait, il n'y a pas d'autre esprit que les phénomènes mentaux. Si nous ne sommes pas capables de voir l'essence du phénomène, c'est-à-dire le phénomène tel qu'il est en lui-même et non pas tel qu'il apparaît, nous ne percevons qu'un phénomène mental, une pensée, une image, etc. Par contre, si nous développons l'attention suffisante, nous voyons au sein même du phénomène mental l'essence de l'esprit en action : cette reconnaissance est la sagesse non conceptuelle. Nous pouvons en parler, l'expliquer, l'écrire. Nous pouvons nous dire : "Oui, bien sûr, c'est comme ça !" Malheureusement cela ne suffît pas. Il ne suffit pas de le savoir intellectuellement, il faut être capable d'en fairerellement l'expérience. Il ne s'agit pas de parler de l'esprit, de sa nature ou de celle des phnomnes mentaux. Bien qu'utile, tout cela ne va pas très loin. La seule chose rellement valable en ce domaine est de voir par soi-mme et de faire l'expérience.

3. L'examen partir des apparences qui se manifestent au sein de l'esprit

L'esprit est polymorphe. Il change immédiatement en fonction des objets avec lessquels il entre en contact. Il prend, d'une certaine manière, l'apparence des objets qu'il rencontre. Dans l'infinité des apparences et des objets qui se manifestent l'extérieur, il conviendrait de percevoir l'essence même de l'esprit. Pour y parvenir, nous devrions observer les manifestations extérieures et l'expérience que nous en avons au sein de notre esprit. Ce que nous percevons est-t-il l'objet lui-même ou bien sa manifestation au sein de l'esprit ? D'autre part, les apparences extérieures sont-elles différentes de ce qui est perçu dans l'esprit ? Y a-t-il une différence entre l'objet extérieur et l'objet peçru par l'esprit ? La relation qu'il y a entre l'objet, les sens et le sujet est double : il y a celle qui va de l'objet vers le sujet et celle allant du sujet vers l'objet. Laquelle est proéminente ? La nature objective ou subjective ? Les apparences des objets extérieurs modèlent-elles les concepts et les images ? Ou bien est-ce l'esprit qui projette sa faon de percevoir et de concevoir dans le monde extrieur? Entre l'esprit et les objets il y a une saisie. Il serait intressant de comprendre comment opre cette saisie et dans quel sens.
D'un autre côté, on nous répète que tous les phénomènes sont des apparences de l'esprit. Dans tous les objets extérieurs, on peut percevoir l'essence même de l'esprit. Au travers de l'examen de la réalité relative et de sa perception, il est possible de voir la nature essentielle de l'esprit : c'est la troisième façon d'examiner l'esprit. Pour procéder à cet examen nous pourrions réfléchir de la sorte : tous les phénomènes sont des apparences illusoires, mais pourquoi le prétendons-nous alors qu'ils sont tangibles et solides ? Nous le disons parce que les phénomènes sont tous essentiellement composés. Aucun phénomène n'est simple. N'étant pas simples, les phénomènes n'ont pas d'existence propre. Cela se démontre de plusieurs façons. Par exemple, un objet quel qu'il soit à une origine, un moment où il apparaît. Or tout ce qui apparaît tôt ou tard disparaît pour retourner à son état originel. Il n'y a pas de véritable stabilité au niveau de l’existence de l’objet. Ne serait-ce que dans le temps, rien ne dure indéfiniment. D’autre part, si nous considérons n’importe quel objet, il apparaît comme étant composé de matière. Cette matière est elle-même composée de différentes parties assemblées. Or chacune de ces parties assemblées peut être divisée, et ainsi de suite, à l'infini.
En effet, tant qu'une particule existe dans notre univers, elle a forcément une direction : un devant, un arrière, etc ; elle peut donc encore être subdivisée. Si elle était dépourvue de ces différents constituants, elle n'aurait plus de référence dans notre domaine d'existence, dans notre univers. Donc, tout ce qui existe est composé de choses elles-mêmes composées d'autres choses dépourvues d'existence intrinsèque. Les objets par eux-mêmes n'ont pas d'existence
propre. C'est nous qui la leur prêtons, car l'objet n'exprime aucunement son existence : l'objet ne dit pas "je suis". Notre esprit prête aux objets une réalité qui ne leur est pas inhérente. Il existe un lien entre les objets extérieurs et notre esprit. C'est au sein de cette relation qu'il convient de chercher ce que peut être l'essence de l'esprit. Où se trouve-t-elle ? Quelle est sa couleur, sa forme ? Il convient de procéder à un examen qui ne soit pas une espèce de révision intellectuelle, mais une véritable observation. Qu'allons-nous voir ? Nous allons essayer de voir, au travers des phénomènes et des apparences, ce qu'est l'esprit et pas seulement l'imaginer ou le penser.

4. Regarder l'esprit dans sa relation avec !e corps

L'esprit est-il semblable ou différent du corps ? Nous pouvons penser que le corps est composé de différents éléments momentanément réunis pour former une enveloppe matérielle dans laquelle l'esprit s'installe. Mais notre corps est identifié à moi, je, et nous y sommes extrêmement attachés. Tout ce qui touche notre corps nous touche en tant que moi. Notre esprit semble lié au corps : ce corps ne serait-il pas im avec l'esprit ?
Il convient d'examiner les caractéristiques à la fois du corps et de l'esprit. Le corps est composé de chair, de sang, d'un ensemble d'éléments matériels qui le rendent extrêmement limité. Le corps n'est pas capable de grand chose d'autre que d'être et de se maintenir. Par contre, l'esprit est pure cognition : il est connaissance avant tout. Il peut imaginer, aller n'importe où et embrasser tout l'univers. En fait, tout l'univers apparaît dans notre esprit, sinon nous n'en aurions pas connaissance. L'esprit semble infiniment plus vaste, dans ses possibilités, que le corps.
On peut penser que le corps et l'esprit sont un. Il est en effet difficile de s'imaginer sans corps. Nous y sommes très attachés ; de plus nos sens conditionnent le fonctionnement de notre esprit. Ainsi, corps et esprit semblent être une seule et unique chose.
Mais les différences de qualités et de possibilités entre le corps et l'esprit sont telles que l'on peut en conclure qu'il s'agit de deux choses totalement différentes. Il ne suffit pas de se poser la question d'une manière académique ou de faire de belles phrases. Au sein de la méditation, en utilisant les moyens que donnent le calme mental et la vision pénétrante, il faut se poser la question de savoir si le corps et l'esprit sont semblables ou non et la résoudre.
Donc, d'un côté nous avons un esprit qui est parfaitement limpide, qui peut embrasser toute chose ; de l'autre, nous trouvons un corps, masse de matière, qui est complètement différent de l'esprit. Pourtant, il existe bien un lien entre les deux. Il s'agit d'examiner ce lien et, au travers de cette relation corps-esprit, d'essayer de voir ce que peut être leur véritable nature.
Nous pouvons également réfléchir de la sorte : à la mort, le corps retourne aux éléments qui le constituent alors que l'esprit transmigre et continue. Il y a un ensemble de relations croisées entre le corps et l'esprit, l'un conditionnant l'autre et vice-versa, constamment. Face à la mort, cette catastrophe absolue, se posent les véritables questions et la peur s'élève. Nous nous demandons où nous irons et ce qu'il adviendra de notre esprit malgré notre belle assurance et nos certitudes. Où allons-nous renaître ? Même si nous ne croyons pas en la transmigration, la mort demeure quelque chose d'extrêmement déplaisant. La racine de la peur de la mort, qui est propre à l'esprit, se trouve dans la possibilité qu'a le corps d'être détruit. Il y a ainsi toutes sortes d'aspects au travers desquels on peut examiner la relation entre le corps et l'esprit et peut-être découvrir leur nature commune ou différente.

5. Examiner la différence entre l'esprit au repos et l'esprit en action.

Nous savons qu'il y a un esprit fondamentalement calme, limpide, immobile, etc. D'un autre côté, nous percevons de nombreux phénomènes mentaux, mobiles, volatiles, d'apparence et d'aspect divers, souvent totalement opposés. Nous pouvons nous demander s'il existe une seule nature de l'esprit. N'y aurait-il pas, après tout, une nature calme de l'esprit et quelque chose qui viendrait se greffer sur l'esprit pour rajouter des phénomènes mentaux et une agitation qui n'est pas propre à l'esprit ? Prenons l'exemple de l'océan et des vagues. L'océan est une masse immense et immobile que rien ne peut changer. Cependant, du fait du vent et d'autres influences, des vaguesapparaissent à sa surface, qui prennent d'innombrables aspects. Mais elles restent toujours l'océan. Et de même que les vagues ne sont pas différentes de l'océan, les phénomènes mentaux ne sont pas différents de l'esprit et l'esprit n'est pas différent des phénomènes mentaux. Cette compréhension ne suffit pas pour autant. Nous devons aller voir et faire l'expérience directe. C'est le but de la pratique de lhakthong ; réaliser que les phénomènes mentaux d'un côté et l'esprit calme de l'autre ne sont pas deux choses, mais une seule chose.
Que réalise-t-on grâce à ces différentes méthodes ? On découvre que l'esprit ne peut pas être défini ou enfermé dans une liste de qualités ou de caractéristiques. Il ne peut pas être contenu dans un concept. L'esprit est vacuité dépourvue de toute limitation et parfaitement limpide. Rien ne peut lui faire obstacle. Il est auto-connaissant : il a la capacité de se connaître lui-même. L'esprit est pure cognition, toujours parfaitement limpide : il n'existe pas de résidu dans l'esprit qui pourrait empêcher tel ou tel phénomène mental de se manifester. Le fait que la vacuité et cette auto-connaissance parfaitement limpide ne sont pas deux mais une seule et même chose représente l'union de la vacuité, de la limpidité et de la connaissance, qui est la nature de l'esprit. Il n'y a pas une vacuité et quelque chose d'autre qui se rajoute à la vacuité ; il n'y a qu'une seule et même chose.
Dès lors, on peut comprendre qu'il n'y a pas d'esprit en dehors des phénomènes mentaux. Ceux-ci sont l'esprit et rien d'autre. Cela ne sera plus seulement une connaissance intellectuelle, mais une expérience vécue. En effet, dans la conscience, il n'y a pas d'un côté quelque chose à observer et de l'autre un observateur. Il n'y a plus ni sujet ni objet ; il n'y a qu'une seule et même connaissance, une seule et même réalisation. C'est au sein de cela qu'on atteint le mahamoudra.
Il ne suffit pas d'en parier, d'étudier, de beaucoup réfléchir et de comprendre ; il faut faire l'expérience, car la compréhension intellectuelle n'a pratiquement rien à voir avec la chose elle-même. Pour cela, il est nécessaire de mettre en œuvre un certain nombre d'actions qui permettent de se débarrasser de ce qui recouvre l'esprit. Il faut abandonner les actes négatifs et pratiquer les actes positifs. Il faut pratiquer l'accumulation de karma positif. Il est absolument
nécessaire d'accomplir les pratiques préliminaires. Il est également très important d'accomplir les pratiques des yidams. De nombreuses personnes trouvent superflu de se lancer dans tout un tas de choses qui peuvent apparaître comme extérieures ou folkloriques. Elles se disent : "Qu'est-ce que je veux réaliser ? Je veux réaliser la nature fondamentale de l'esprit qui est quelque chose d'extrêmement profond et essentiel. Toutes ces pratiques extérieures sont superflues". Mais, sans ces fameuses pratiques qui paraissent extérieures, il ne peut pas y avoir de véritable réalisation ni de véritable compréhension.
Le plus important donc, pour celui qui tient à réaliser la véritable nature de son esprit, est la confiance dans la loi du karma et l'aspiration envers les Trois Joyaux et le lama. Il importe de développer cette ferveur à un point extrême. Sinon il n'y a pas de méditation possible. Une méditation qui ne serait basée que sur des spéculations intellectuelles, si justes soient-elles, est une non méditation : elle n'existe pas. Même si l'on a beaucoup appris, même si l'on pense avoir compris, le dharma demeure, en ce cas, extérieur. Le dharma se présente alors comme un manteau dont on se couvre pour suivre une mode ; il ne devient pas une pratique permettant d'atteindre la réalisation. Le dharma a pour but de nous permettre d'atteindre le plus profond de notre esprit. C'est comme cela qu'il doit être pratiqué.
Pour en revenir au texte qui nous intéresse, "le Doigt qui montre le Dharmakaya", Rinpoché indique qu'il n'a pas procédé à l'explication détaillée de ce texte. Il en a extrait l'essentiel. Ceci parce que nous sommes nombreux et que chacun d'entre nous a une compréhension différente, du fait que nous sommes tous à des niveaux différents. Il aurait été téméraire de penser pouvoir donner un seul et même enseignement littéral de ce texte en étant compris par tous. C'est pourquoi Rinpoché a fait au mieux afin que chacun en retire le maximum de bienfaits.

Fin

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