La
méditation
Guendune Rinpoché
Bouddha
Un
bouddha est quelqu'un qui s'est rendu compte de la
nature insatisfaisante de toute l'expérience
cyclique, de toute l'expérience ordinaire dans
le monde conditionné: le samsara. Un bouddha
perçoit directement toutes les formes d'existences
comme étant essentiellement souffrances, c'est-à-dire
comme étant chargées de frustration,
de déception et ne recelant pas la moindre
parcelle de bonheur. Il se détourne de tout
intérêt, de toute volonté d'accomplir
quoi que ce soit dans le monde. Il décide de
mettre en uvre les moyens qui vont lui permettre
de se libérer du cycle des renaissances et
de réaliser l'état de bonheur ultime
et définitif. A l'inverse d'un bouddha, un
être ordinaire est quelqu'un qui continue de
croire que, en faisant des efforts, en cherchant bien,
en s'en donnant les moyens, il peut trouver le bonheur
dans le monde; il va ainsi engager son énergie,
ses aspirations et ses actes dans l'aboutissement
de ce bonheur espéré. Cet être
demeure ordinaire parce qu'il ignore que la souffrance
est intrinsèque à toute l'expérience
conditionnée. Un bouddha ayant perçu
cette nature insatisfaisante de l'expérience
conditionnée cherche à s'en délivrer.
Il comprend que les causes de la souffrance sont les
actions erronées, que les causes du bonheur
sont les actions justes, et donc il s'engage dans
la voie de l'action vertueuse. Il va s'efforcer d'accumuler
des actions bénéfiques à travers
de nombreuses renaissances jusqu'à se libérer
des chaînes du devenir. Au terme de cette libération
personnelle du cycle des existences, un bouddha, mû
par un amour et une compassion illimités envers
tous les êtres, décide alors de se manifester
pour enseigner aux êtres, qui sont dans l'ignorance,
les moyens d'obtenir la libération, une voie
pour échapper à la nécessité
de renaître. Il va se tourner vers les êtres
pour guider ceux qui s'engagent dans la mise en uvre
de ces méthodes et amener à bon port
ceux qui aspirent à la libération, à
son exemple et à sa suite.
Dharma
Le Dharma ou l'enseignement du Bouddha, ce sont les
moyens donnés par compassion par un bouddha
pour aider les êtres à se libérer
de la souffrance. Le Dharma procède de la réalisation
même du Bouddha. Un bouddha a complètement
développé le potentiel de son esprit.
Il connaît directement chaque chose, chaque
être et chaque monde dans toutes les manifestations,
dans tous les univers, dans toutes les galaxies. Le
pouvoir de l'esprit d'un bouddha est tel qu'il connaît
distinctement et sans confusion chaque être
vivant. Conscient de la souffrance, des aspirations
et de la condition de chacun, il est à même
de lui donner ce qui lui convient exactement pour
parvenir à se libérer de cette souffrance.
L'enseignement du Bouddha ne provient pas d'une idée
ou d'une opinion personnelle, il est la réponse
la plus appropriée à notre condition,
afin que nous puissions comprendre notre état
d'ignorance et progressivement nous en libérer.
La vision d'un bouddha est quelque chose qui est universel
et total et dans lequel il n'y a pas de confusion.
Cette vision s'exprime par le Dharma, la mise en uvre
des moyens de libération. Pour quelqu'un qui
pratique le Dharma, l'enseignement est comme le soleil
qui se lève et qui petit à petit va
tout éclairer.. Pratiquer le Dharma, c'est
développer une connaissance de nous-même,
claire et précise, dans laquelle ne subsiste
pas d'ignorance. C'est simplement l'expression de
l'intelligence éveillée que chacun peut
et doit développer en lui-même.
Sangha
La noble sangha est la communauté de tous ceux
qui s'engagent à la suite du Bouddha dans la
voie du Dharma et qui évoluent vers l'éveil
tout au long de cette voie. Ceux qui s'efforcent à
cela avec toute leur énergie acquièrent
l'expérience, la réalisation de ces
pratiques, la connaissance de la voie, et forment
ainsi la communauté de ceux qui l'ont accomplie.
La noble sangha représente ceux qui ont davantage
d'expérience sur la voie et qui sont pour nous
comme des exemples, comme des guides pour nous aider
à parcourir cette voie. Si nous ne nous en
remettons pas à un guide, si nous ne suivons
pas ses conseils, si nous ne sommes pas guidés
par quelqu'un qui connaît le chemin et qui en
a l'expérience, nous n'aurons aucune chance,
aucune possibilité de cheminer correctement.
Il est absolument indispensable de s'en remettre à
un guide spirituel qualifié.
Les Trois Joyaux
Le Bouddha est le but, le Dharma représente
la voie et la sangha, les amis spirituels qui nous
aident à cheminer correctement sur la voie;
ils forment les trois joyaux. Le Bouddha enseigne
que pour atteindre l'éveil, il est absolument
nécessaire de s'appuyer sur ces trois aspects
de l'éveil, de s'en remettre complètement
à eux et de prendre refuge dans ces trois supports
que sont le Bouddha, le Dharma et la sangha. Parmi
toutes les formes de protection, de refuge, vers lesquelles
nous pouvons nous tourner dans ce monde, le Bouddha
est la protection ultime et définitive qui
ne faillira jamais. Parmi toutes les voies spirituelles,
les voies de développement et de libération
qui existent, celle qui est suprême entre toutes,
c'est le Dharma du Bouddha, l'enseignement du Bouddha.
Parmi toutes les communautés spirituelles qui
existent, celle qui est suprême et qui est la
plus apte à guider les autres dans la recherche
de la libération de la souffrance et de l'obtention
du bonheur, c'est la noble sangha. En se tournant
vers ces trois objets de refuge, en se plaçant
sous la protection de ces trois éléments,
nous sommes certains d'obtenir la meilleure forme
de refuge et de protection tant au niveau ultime qu'au
niveau relatif. Ces trois plans ne sont pas autre
chose, ne sont pas nés d'autre chose que de
la dimension de sagesse, de conscience primordiale
inhérente à tout esprit. Pour se mettre
en relation avec cette dimension éveillée,
il est nécessaire de se placer sous sa protection,
de prendre refuge en elle et, en particulier, dans
la personne du guide spirituel, de s'en remettre aux
amis spirituels sans lesquels on ne peut, bien qu'elle
soit potentiellement présente, développer
réellement cette sagesse.
Le Bouddha comme protection ultime
Pourquoi le Bouddha est-il le seul à représenter
cette protection ultime ? Pourquoi d'autres êtres
dans le monde, qui auraient développé
des qualités ou d'autres capacités,
n'ont-ils pas ce pouvoir de protection ? Parce que
ces êtres sont toujours liés au monde.
Ils n'ont pas obtenu la libération du karma,
la libération de la nécessité
de renaître, et donc ils sont encore liés
au monde de la souffrance. Ils ne peuvent pas offrir
aux autres ce qu'ils n'ont pas réalisé
pour eux-mêmes. Un bouddha s'est d'abord libéré
lui-même de la souffrance et, parce qu'il est
au-delà de la souffrance, il représente
une protection réelle contre la souffrance.
Un bouddha ne cherche pas à obtenir simplement
un bonheur personnel, dans son développement
spirituel il accomplit constamment des actes positifs
et en fait la dédicace pour le bien des êtres.
Il ne cherche pas à accumuler un potentiel
positif pour en être le seul bénéficiaire.
A chaque instant, il a toujours présente à
l'esprit la souffrance des êtres et c'est pour
eux qu'il accomplit des actions bénéfiques.
Quand nous prenons refuge dans le Bouddha, dans le
Dharma et dans la sangha, c'est tout d'abord pour
trouver une protection contre notre propre souffrance.
Nous pouvons décider de nous en remettre complètement,
avec notre corps, notre parole et notre esprit, au
refuge et ainsi nous mettre en route vers l'éveil.
La nature de bouddha
Ne pensons pas que l'état d'éveil est
quelque chose de tellement élevé qu'il
serait quasiment impossible de l'atteindre. Cette
dimension éveillée est notre essence
la plus intime, la dimension fondamentale de notre
être. Ce potentiel d'éveil est aussi
la nature de toute chose manifestée, de tout
ce qui existe. Cette dimension est présente
dans tous les êtres, sans différence
et sans distinction. Nous ne la voyons pas, tout simplement
parce que cette nature éveillée est
recouverte. Elle est voilée par le karma, par
l'influence de l'esprit émotionnel et discursif,
par toutes les saisies conceptuelles qui s'élèvent
dans notre esprit d'instant en instant. L'habitude
mentale forme une vraie carapace qui recouvre la nature
de sagesse. Cette dimension éveillée
nous échappe totalement bien qu'elle se situe
au cur de notre être; nous ne la voyons
pas, elle est comme l'or caché dans la gangue
du minerai: tant que nous ne briserons pas cette gangue,
nous ne saurons jamais que l'or se trouve à
l'intérieur. Soyons certains que l'éveil
est en nous-même et nulle part ailleurs.
L'accumulation
de karma positif
Ce serait une erreur de penser qu'il est suffisant
d'avoir en nous-mêmes cette nature de bouddha
pour la réaliser. Si nous n'effectuons pas
le travail qui consiste à nous débarrasser
de la gangue du karma, de tous les voiles et toutes
les négativités accumulés, et
si nous ne cherchons pas à accumuler un potentiel
positif, cette nature ne sera jamais révélée.
De la même manière, nous savons que le
beurre est potentiellement présent dans le
lait, mais tant que l'on ne baratte pas le lait, il
est impossible d'avoir le beurre. Il est absolument
nécessaire, pour que le potentiel d'éveil
se révèle, de se débarrasser
des voiles et d'accumuler du karma positif. Nous commençons
par être conscients, par reconnaître que
ces voiles, ces empêchements ont été
créés par nous-mêmes et accumulés
au moyen de l'activité du corps, de la parole
et de l'esprit, puis nous agissons sur le corps, sur
la parole ou sur l'esprit en remplaçant une
activité négative par une activité
positive. Par exemple au niveau du corps, nous allons
faire des prosternations ou circumambuler des stupas,
pour purifier le karma accumulé du fait de
l'identification à un corps qui engendre la
conscience de soi-même ou l'orgueil. La conscience
de soi-même est née de l'identification
au corps et nous pensons : "Moi, j'existe parce
que je suis ce corps." Le corps est la base de
toutes sortes d'attitudes d'orgueil, du sentiment
de supériorité, de la volonté
d'obtenir l'ascendant sur les autres. Par cette activité,
nous avons créé toutes sortes de négativités
qui agissent maintenant comme des obstacles à
la reconnaissance de la dimension éveillée
du corps. En utilisant le corps d'une façon
positive, nous purifions ces voiles. Ces voiles sont
créés car nous nous identifions à
un corps ordinaire, à un corps fait de chair,
d'os et de sang. Nous allons apprendre à développer
la conscience d'un corps pur, sacré ou divin,
en méditant notre corps sous l'aspect d'une
divinité, dans la dimension réelle qui
est cette dimension éveillée. Ces méditations
sur le corps pur vont aider considérablement
à purifier les voiles du corps et à
développer la conscience éveillée
du corps.
Les offrandes
Les offrandes sont un autre moyen de procéder
à la purification du corps et de ce qui lui
est relié. Le sens des offrandes n'est pas
de faire plaisir à quelqu'un, à des
dieux, à des divinités ou même
aux trois joyaux. Ce qui est important dans les offrandes,
ce n'est pas l'objet vers lequel elles sont dirigées,
mais celui qui les fait. L'offrande révèle
à la conscience l'identification au corps et
tout ce qui y est rattaché : nous, notre corps,
nos yeux, nos mains, nos bras ainsi que nos possessions,
nos biens, nos connaissances, nos amis, nos parents,
notre pays et tout ce que nous rattachons à
la conscience de nous-mêmes. A cause de toutes
ces formes de possessions, d'identifications, depuis
toujours nous avons cherché à nous approprier
toutes sortes de choses, à attirer vers nous
toutes sortes de qualités, de biens, d'objets,
de jouissances matérielles et mentales. Nous
avons toujours été préoccupés
par nous-mêmes, dans ce mouvement même
d'attirer les choses pour les posséder. Nous
avons accumulé un karma négatif dont
il résulte maintenant toutes sortes de voiles
et de difficultés sur la voie de l'éveil.
Faire des offrandes consiste à opérer
le mouvement inverse. Au lieu de chercher à
posséder, nous donnons délibérément
pour nous débarrasser de l'orgueil et de toutes
les tendances liées à la possession,
à l'avarice et à la convoitise. Les
offrandes sont faites dans le but de nous libérer
nous-mêmes de nos propres tendances égoïstes
en pratiquant la générosité.
Ultimement, quand cette accumulation positive liée
au corps est réalisée, le corps se révèle
dans sa dimension éveillée, pure, que
nous appelons nirmanakaya, corps d'émanation
ou corps d'illusion. C'est parce que cette dimension
existe originellement en nous-mêmes qu'elle
peut être réalisée.
La purification de la parole
La parole aussi est un vecteur par lequel nous accumulons
du karma négatif. Nous utilisons notre parole
à tort et à travers, nous faisons du
mal en parlant, nous calomnions, nous dénigrons
les autres. Pour inverser cette tendance, utilisons
notre parole de manière positive par la récitation
de prières et de mantras qui sont l'expression
la plus proche de la dimension pure de la parole.
En répétant des mantras, nous accomplissons
une purification de tous les voiles, de toutes les
négativités accumulées sur le
plan de la parole. Réalisée dans sa
dimension pure, la parole est alors reconnue comme
le sambhogakaya, le corps de toutes les qualités
parachevées, les qualités éveillées
naturellement présentes en nous-mêmes.
La purification de l'esprit
Se sentir supérieur aux autres, penser que
nous avons toujours raison, engendre une accumulation
négative au moyen de l'esprit. La malveillance,
le fait de chercher à dominer ou à faire
mal aux autres, procède de ce type d'esprit,
c'est ce que nous pouvons appeler l'ignorance. L'esprit
commande, la parole et le corps ne sont que des exécutants
de l'esprit. La parole et le corps agissent selon
des impulsions mentales. C'est pourquoi il est essentiel
de pratiquer au niveau de l'esprit, de purifier notre
esprit de ses tendances négatives, de ses tendances
malveillantes et de les remplacer par des tendances
altruistes. Ce renversement dans l'esprit consiste
à déraciner en nous-mêmes toutes
les intentions égoïstes et personnelles
pour les remplacer par des intentions bienveillantes,
généreuses, des dispositions d'amour
et de compassion envers les autres. Le corps et la
parole vont suivre naturellement l'impulsion que donne
l'esprit. Le travail essentiel de la pratique spirituelle
de la méditation consiste à transformer
notre esprit, à déraciner les tendances
malveillantes et à installer de manière
solide et définitive des tendances bienveillantes,
motivées par le bien des autres et non par
notre intérêt personnel.
Le sens de la pratique
Il est assez facile de comprendre qu'il faut changer
notre esprit égoïste en esprit altruiste.
La difficulté commence au moment de changer
réellement notre esprit malveillant en esprit
bienveillant. La première chose consiste à
prendre conscience de nos états d'esprit négatifs
quand, par exemple, nous sommes confrontés
aux autres. Posons-nous la question: "Est-ce
moi qui ai tort ou est-ce l'autre qui est en face
?" Nous aurions tendance à penser que
nous ne désirons que le bien des autres, que
nous sommes forcément bien intentionnés;
s'il y a un problème, il vient forcément
des autres! Nous sommes engagés dans une pratique
spirituelle et il nous semble que nous n'avons vraiment
rien à nous reprocher puisque nous sommes là
uniquement pour les autres. Si nous partons de ce
constat-là, nous n'irons pas très loin
car cela voudrait dire que tout est parfait et qu'il
n'y a rien à changer. Il faut peut-être
se poser la question et gratter un petit peu plus.
Nous nous apercevons que l'impression d'agir pour
le bien des autres cache un intérêt personnel.
Nous cherchons à avoir une bonne opinion de
nous-mêmes, à présenter aux yeux
des autres l'image de quelqu'un de bien, de quelqu'un
de généreux, d'altruiste, qui pratique
le Dharma. Nous n'avons tout simplement pas l'habitude
de regarder en nous-mêmes. Nous ne sommes pas
entraînés à voir qui nous sommes
véritablement. Tant que nous n'avons pas déraciné
en nous-mêmes la malveillance, il serait absurde
de parler de bienveillance. C'est une farce que de
prétendre aider les autres tant que notre esprit
est enclin à la malveillance. Décidons
de ne plus nous engager dans les actions négatives
et de regarder en nous-mêmes pour mieux percevoir
nos intentions, ce qui préside à nos
actes. Entraînons-nous à l'attention
vigilante, à la conscience de nous-mêmes,
de nos états d'esprit pour pouvoir reconnaître
la nature des impulsions qui s'élèvent.
Une réelle transformation aboutit à
ce qu'une authentique intention altruiste naisse dans
notre esprit. Ce n'est pas quelque chose de donné,
ce n'est pas quelque chose d'inné, ce n'est
pas facile à acquérir. Cela demande
beaucoup d'efforts. Lorsque cette intention bienveillante
devient le moteur de nos pensées et de nos
actes, alors nous n'avons plus à nous inquiéter
et à nous demander si ce que nous faisons est
bien ou mal, juste ou non. Tous les actes qui découlent
d'un esprit tourné vers les autres sont positifs
et purs.
L'intention: l'esprit d'éveil
Une fois que, en tant que bodhisattva, nous avons
développé l'esprit d'éveil et
que nous n'aspirons plus qu'à une seule chose,
le bonheur des autres, quand nous ne nous préoccupons
plus de notre bien-être personnel, nous avons
transformé notre esprit. A ce moment-là,
nous n'avons plus de souci personnel. Nous ne sommes
plus inquiets pour nous-mêmes. Nous sommes seulement
préoccupés du bonheur des autres. Tout
devient très simple. Ce qui peut nous arriver
n'a plus d'importance, aussi bien les choses agréables
que désagréables, heureuses ou malheureuses,
cela ne fait plus de différence. Les situations
sont un moyen d'évoluer davantage. Nous ne
cherchons pas à tricher et à tirer profit
des situations difficiles pour nous en sortir: nous
n'avons aucune peur, aucune réserve, aucune
intention pour nous-mêmes car nous sommes simplement
là pour les autres. Même s'il nous arrive,
à cause de cela, des choses difficiles, délicates,
ce n'est jamais un problème. Ces situations
sont abordées dans un état de joie et
d'enthousiasme. Plus les difficultés sont grandes,
plus les circonstances adverses sont puissantes, plus
nous sommes heureux car elles représentent
autant de moyens pour écraser notre saisie
égoïste et pour développer une
activité altruiste de plus en plus tournée
vers les autres. Le Bouddha a enseigné: "Si
l'intention est pure, tous les accomplissements et
tous les degrés de ces accomplissements seront
purs; si l'intention est impure, tous les accomplissements
et tous les degrés de ces accomplissements
seront impurs". Si nous voulons faire de notre
vie une vie spirituelle, l'essentiel est l'intention
qui préside à nos actes quotidiens.
Comment reconnaître une intention pure ? Tout
ce que nous avons l'habitude de souhaiter, de vouloir,
de faire, de mettre en uvre pour aboutir à
notre bonheur, à notre satisfaction et à
notre plaisir personnel, il suffit de continuer à
le faire, mais pour les autres et non plus pour nous-mêmes.
Les bodhisattvas pratiquent l'échange d'eux-mêmes
avec les autres. Tout ce que nous souhaitons de bien,
de bon, d'agréable, de positif: d'heureux pour
nous-mêmes, nous le dirigeons vers les autres.
Si nous changeons cette intention, de fait notre esprit
change, notre parole change, et notre corps, notre
expression vis-à-vis des autres vont changer
aussi. Plutôt que d'essayer de tirer des autres
un profit ou un plaisir pour nous-mêmes, nous
allons nous efforcer de diriger vers les autres tout
ce qui peut représenter quelque chose d'heureux
et de plaisant pour nous-mêmes.
Méditer
La pratique de la méditation peut paraître
difficile. S'il y a une difficulté dans la
méditation, c'est simplement parce que, là
aussi, au moment où nous méditons, nous
sommes préoccupés par nous-mêmes,
nous cherchons quelque chose. Il n'est pas étonnant
que cela crée des tensions et des difficultés.
La seule difficulté vient de l'intérêt
personnel qui est derrière tout cela. Si nous
tournons notre esprit vers les êtres, il n'est
pas plus difficile de méditer que de faire
n'importe quoi d'autre. A partir du moment où
l'esprit cherche à aider les autres, que nous
soyons assis en train de méditer ou dans l'action,
cela ne fait pas de différence. Toutes les
activités vont naturellement se révéler
comme des activités bénéfiques.
Il n'y a plus de différence entre méditer
et faire quelque chose d'autre: dans les deux cas,
l'esprit est heureux parce qu'il n'y a pas d'implication
égoïste, il n'y a pas cette inquiétude
pour nous-mêmes qui crée des difficultés
et des tensions. Tensions et difficultés sont
toujours causées par l'attente personnelle,
l'intérêt égoïste. Si l'entraînement
à l'esprit d'éveil, l'échange
de nous-mêmes avec les autres, s'effectue quotidiennement
dans les actes les plus ordinaires, dans le travail,
dans la vie de tous les jours, nous n'aurons pas de
difficultés à le mettre en uvre
dans la méditation. Cette intention altruiste
s'applique à tout le monde sans partialité.
L'amour d'un bodhisattva est un amour universel, inconditionnel,
qui ne juge pas les êtres et ne les classe pas
en bons ou mauvais, amis ou ennemis ou encore indifférents.
C'est ce qui fait toute la différence justement
entre l'amour altruiste, la compassion altruiste du
bodhisattva et un amour fait d'attachement. La méditation
consiste à prendre conscience que l'esprit
est tout le temps lié par l'attachement aux
amis, par l'aversion envers les ennemis et par l'indifférence
envers les autres; tout notre comportement, toutes
nos réactions, sont dictés par ces trois
formes de relation avec les êtres et le monde.
Méditer veut dire s'entraîner à
voir en nous-mêmes comment nous sommes liés,
comment nous sommes prisonniers de nous-mêmes,
prisonniers de l'attachement, prisonniers de l'aversion,
prisonniers de l'indifférence, et apprendre
à défaire ces liens qui nous emprisonnent.
Méditer n'a rien à voir avec le fait
d'avoir des visions, de voir des couleurs, des formes
bizarres ou d'avoir des expériences hallucinogènes.
Il s'agit de s'habituer à prendre conscience
de notre esprit, de ce qui le fait agir, de voir en
nous toutes les tendances égoïstes qui
demeurent et d'apprendre à les défaire
et à s'en débarrasser, jusqu'à
les déraciner complètement. Il n'est
pas question de chercher à attraper encore
quelque chose que nous n'aurions pas. Et quand il
n'y a plus ces tendances, nous arrivons au terme de
la méditation, l'esprit est devenu complètement
positif et altruiste, il n'y a plus rien à
méditer. Regardons s'il y a encore une inquiétude,
une attente ou une souffrance qui demeurent dans notre
méditation.
Chiné ou la pacification de l'esprit
Il ne nous manque rien pour méditer car il
n'y a rien à chercher en dehors de nous-mêmes.
Regardons simplement en nous-mêmes. Percevons
les liens de l'attachement, de l'aversion et de l'indifférence
pour nous en défaire. Il ne s'agit pas de nous
remplir un peu plus mais, au contraire, de nous débarrasser
de ce qu'il y a en trop. C'est ce mouvement de l'intérieur
vers l'extérieur qui est le mouvement juste
de la méditation, et non pas l'inverse. Quand
toutes les formes de conditionnements et de liens
ont été éliminées, purifiées,
il ne reste rien d'autre à faire. Il n'y a
pas autre chose à mettre à la place,
il n'y a pas quelque chose de plus à trouver
qui ne soit pas là. Ce sont les conditionnements
qui empêchent de voir ce qui est déjà
en nous-mêmes. Pratiquer la méditation
et entraîner notre esprit à se défaire
de ses liens, va le calmer, il va se poser et nous
allons connaître une forme de stabilité
mentale jusqu'alors inconnue. Cette stabilité
va permettre aux qualités inhérentes
de l'esprit de se révéler petit à
petit. Plus l'esprit est posé, plus il est
stable, plus la dimension de conscience présente
apparaît. C'est en même temps une dimension
de lucidité, de luminosité. Avec cette
clarté mentale, se manifeste aussi un aspect
de bien-être, de complète détente
et d'ouverture. Plus cette conscience se développe,
plus elle nous amène à une expérience
de vacuité, à la perception de l'essence
vide de toute chose: nous-mêmes, nos perceptions,
notre corps, notre esprit et ce qui nous entoure.
Plus l'esprit se pose et pénètre cette
expérience de vacuité, plus les qualités
de luminosité, de bonheur et de non-conceptualité
se révèlent. Nous arrivons à
un état de pacification de toutes les formes
d'émotions, de perturbations mentales. La capacité
de demeurer absorbé dans cet état tout
le temps, jour et nuit, quelle que soit l'activité
que l'on entreprenne, est ce qui est appellé
l'absorption ou le samadhi de chiné. C'est
le développement de cette stabilité
de l'esprit par le détachement qui conduit
à l'expérience des qualités naturelles
de l'esprit.
Lhaktong ou la vision pénétrante
Une fois que l'on a amené l'esprit à
cet état de stabilité, les différentes
expériences de méditation liées
à chiné, la pacification mentale, puis
à lhaktong, la vision pénétrante,
apparaissent naturellement. Une nouvelle difficulté
s'élève lorsque nous opérons
une saisie sur ces manifestions. Cette saisie sur
l'expérience va complètement bloquer
toute possibilité d'évolution. Le fait
que ces expériences s'élèvent
est quelque chose de normal, tout à fait dans
l'ordre des choses. A ce moment-là, il faut
regarder directement celui qui commente l'expérience.
En regardant, en observant le penseur, on s'aperçoit
que l'observateur lui-même est vide et n'existe
pas en tant que tel. Cela dissout la saisie d'un sujet.
A l'inverse, si nous rencontrons beaucoup de difficultés,
beaucoup d'agitation, sans arriver à poser
l'esprit, nous jugeons notre méditation de
manière négative. Là aussi, regardons
l'essence de ce commentateur: il n'y a personne, il
n'y a rien en tant que tel, c'est simplement une idée,
une dimension mentale et rien d'autre. Petit à
petit, nous allons développer la capacité
de nous libérer de l'attachement à la
pensée. Toutes les pensées vont se transformer
en support de libération. Quand la nature des
pensées se révèle en tant que
dimension intrinsèquement éveillée,
nous arrivons au terme de la pratique: c'est la réalisation
de la nature de l'esprit comme étant le Dharmakaya.
La "conscience ordinaire" se révèle,
c'est-à-dire que l'esprit se connaît
lui-même. L'esprit est connu par l'esprit. Ce
qu'il voit, c'est lui-même, c'est sa dimension
éveillée comme existant de toute origine,
comme étant sa vraie nature, comme étant
sa réalité de toujours. Il n'y a rien
d'autre que l'esprit qui se connaît lui-même
et qui se reconnaît en lui-même. Sinon
l'esprit, en cherchant vers l'extérieur, se
demande toujours où il est, il court après
lui-même en s'exclamant : "Vous n'avez
pas vu passer l'esprit ?"
Défauts dans la méditation
Quand nous méditons, nous nous mettons dans
un état artificiel, une sorte de transe. C'est
le défaut le plus commun. Il y a différentes
sortes de transes chez les méditants. Certains
ont le corps tout raide car ils sont très tendus.
Ils mettent beaucoup de force dans la méditation
et attendent désespérément la
lumière. La seule expérience qu'ils
ont en général, c'est le mal de tête.
D'autres cherchent plutôt à s'intérioriser
pour trouver la conscience en eux-mêmes, mais
ils semblent devenir complètement stupides.
Il y a ceux qui essaient désespérément
de se poser car ils ont peur que " ça
s'agite et que ça remonte ". Il y en a
d'autres qui cherchent en face d'eux. Ils essaient
de voir quelque chose apparaître et ils sont
dans une totale dualité. Voilà quelques
portraits-robots de méditants et de leurs déviations
principales. Cela représente beaucoup de souffrance
et de difficulté dans la méditation.
C'est pour cela qu'il faut en parler et dire à
chacun ce qui ne va pas, pour qu'il ait une chance
de s'en rendre compte un jour, sinon cela peut continuer
ainsi pendant des années et des années.
Un autre défaut commun à tous est de
croire qu'il faudrait vider son esprit, avoir un esprit
sans aucune pensée, sans aucune activité
mentale et arriver ainsi à une sorte d'hibernation.
On essaie de se ratatiner, de se rétrécir,
de faire rentrer l'esprit dans une espèce de
boîte où il n'y aurait plus rien. Cela
vient justement d'une compréhension fausse
de la méditation. Pour méditer, il faut
des pensées. Qui médite, s'il n'y a
pas de créations mentales ? Si la méditation,
c'est être sans pensées, alors cette
table doit être en train de méditer,
de bien méditer même! Dans la méditation,
nous laissons les pensées s'élever sans
les saisir, sans vouloir faire quelque chose avec.
Méditer, ce n'est pas essayer de se débarrasser
de ses pensées, de faire le vide, ce n'est
pas non plus essayer d'attraper ou de cultiver une
pensée particulière et de s'en tenir
à celle-là, et à celle-là
seulement, sans vouloir en laisser passer une autre.
Ces extrêmes ne créent que des tensions
et des blocages. Nous apprenons au contraire à
mener l'esprit à un état d'ouverture
complètement inobstrué, sans chercher
à faire quelque chose avec nos pensées.
Nous restons simplement conscients de leur apparition
en posant dessus un regard direct. Quand nous regardons
la pensée, c'est l'esprit que nous voyons;
quand nous regardons l'esprit, rien n'est vu en tant
que tel. Progressivement, nous apprenons à
prendre conscience des pensées, ensuite à
prendre conscience de l'esprit à travers les
pensées, puis à reconnaître la
nature de l'esprit. Quand toutes les pensées
s'élèvent dans leur vacuité intrinsèque
comme étant l'essence vide de l'esprit, les
pensées sont alors libérées,
l'esprit est libéré. Les pensées
s'élèvent alors comme Dharmakaya, la
dimension fondamentale de l'esprit naturellement éveillé,
naturellement conscient. Cela demande du temps. Il
est important de savoir dans quelle direction évoluer
pour ne pas partir sur une fausse piste, pour ne pas
méditer sur la base d'idées fausses,
en cherchant justement à éliminer les
pensées ou à maintenir son esprit rivé
à une seule pensée. Laissons l'esprit
être ce qu'il est dans sa créativité,
dans sa souplesse, dans sa richesse naturelle et petit
à petit nous apprendrons à pénétrer
l'essence de l'esprit à travers la reconnaissance
des pensées et de l'esprit lui-même.