Méditations
- Gyaltrul Rinpoché
Pacification
de l'esprit
Pour
réaliser la sagesse ultime, il est nécessaire
d'avoir un esprit stable, paisible, et c'est pour cela
que la pratique de chiné, ou pacification de
l'esprit, est tout d'abord nécessaire.
Afin que la pratique de pacification de l'esprit produise
ses fruits, il faut procéder à quelques
préparatifs. En premier lieu, il est nécessaire
de trouver un endroit favorable à la méditation.
Dans les textes, il est dit: un endroit où l'on
puisse se procurer tout ce qui est nécessaire
à la vie quotidienne.
En second lieu, on doit se sentir en sécurité
dans cet endroit, bien protégé des voleurs
ou des animaux sauvages, sinon on ne pourra jamais se
détendre et pratiquer la méditation,
ni se concentrer. Pour les débutants tout particulièrement,
il faut un endroit calme, éloigné de tous
les bruits et distractions éventuels, un endroit
où ne se pose aucun problème d'hygiène,
très frais et très propre. Certains préparatifs
concernent notre personne. Pour que notre méditation
produise ses fruits, il faut que nous prenions au moins
un des cinq voeux de libération individuelle.
Il est dit que garder un de ces cinq voeux, n'importe
lequel, constitue une base pour l'absorption méditative
ou samadhi. Si vous avez les voeux de bodhisattva, ou
ceux de moine ou de moniale, ce voeu que l'on doit garder
est déjà présent dans ces voeux-Ià.
Une autre condition nécessaire à la pratique
est d'avoir l'esprit satisfait. Sans cette satisfaction
de base, l'esprit est continuellement agité,
et l'absence de satisfaction représente un des
voiles principaux dans la méditation. Pour cette
raison, il faut, avant la méditation, préparer
l'esprit afin de l'entraîner à ce contentement.
Après
ces préparatifs, on doit prendre en compte deux
aspects concernant la méditation elle-même
: l'attitude de l'esprit et la position du corps.
Il faut essayer d'établir le corps dans la posture
en huit points. Certains textes parlent de la posture
en sept points, tout dépend des versions. Tout
d'abord, si l'on peut, on garde les jambes pliées
en complet lotus et, si on ne peut pas, les jambes sont
simplement croisées en tailleur. Ensuite, le
dos doit être complètement droit. Il faut
également garder l'équilibre entre les
deux épaules et respirer de façon normale.
La langue doit reposée contre le palais, et l'on
regarde devant soi, le regard dans le prolongement des
ailes du nez. Le cou est très détendu,
la tête ne penche ni en avant, ni en arrière.
Les mains reposent dans le giron.
Il n'est pas nécessaire de garder cette position
de façon stricte pour la pratique de chiné.
Par contre, pour d'autres pratiques comme les six yogas
de Naropa, la position du corps doit être gardée
de façon beaucoup plus stricte.
Si la position est trop difficile à tenir, si
elle devient un empêchement à la méditation,
il ne faut pas s'y attacher obstinément. Par
exemple, si la posture du plein lotus devient intenable
tellement les genoux sont douloureux, il vaut mieux
détendre les jambes et méditer assis en
tailleur.
Pour
la pratique de la méditation elle-même,
on peut utiliser différents supports, comme la
syllabe OM ou HA ou HOUNG, ou une quelconque syllabe-germe
d'une divinité; on peut aussi poser l'esprit
sur une statue du Bouddha ou d'un bodhisattva. Ce sont
des méditations qui utilisent un objet comme
support. On peut également méditer en
utilisant comme support une projection mentale, telle
une divinité. Par exemple, dans la pratique d'Amitabha,
on visualise la terre pure de Déouatchène,
avec toutes ses caractéristiques de terre pure
et Amitabha lui-même en face de nous, etc. Cela
peut constituer le support de notre pratique de chiné.
Lorsque l'on accomplit la pratique d'Amitabha, on peut
varier les supports de méditation: on peut se
concentrer sur la syllabe-germe HRI, ou, poser son esprit
sur une représentation d'Amitabha, ou visualiser
sa terre pure entière de façon instantanée,
ou encore méditer sur Amitabha, mais cette fois-ci
progressivement, comme si on dessinait son corps.
Cette dernière méthode est excellente
pour l'esprit, car elle est facile et permet de pacifier
l'esprit plus aisément que la visualisation en
un point. Le fait de bouger progressivement l'esprit,
en dessinant mentalement le Bouddha, permet à
l'esprit de se pacifier plus facilement. On le dessine
de bas en haut: en remontant depuis le lotus. Un autre
support mentionné dans les textes est la lumière:
on médite sur la lumière brillante d'une
lampe à beurre par exemple ou, dans le cadre
de la pratique d'Amitabha, sur la lumière infinie
du Bouddha Amitabha lui-même. Cette méditation
sur la brillance du Bouddha Amitabha nous amène
à une méditation progressive qui nous
permettra de réaliser la clairvoyance, la
connaissance du passé et du futur.
Un autre support de méditation, c'est nous-même.
On développe la conscience de ce qui se passe
en nous, des perceptions physiques en rapport avec
les sensations qu'elles procurent, etc. Cette méditation
est très utile parce qu'elle nous amène
à comprendre les autres, à être
conscient de ce qu'ils vivent. Une fois que l'on se
connaît bien soi-même, on est à même
de comprendre les autres. Le Bouddha a expliqué
quil fallait arrêter de nuire aux autres,
de la même façon que lion ne veut pas se
nuire à soi-même, et ce type de méditation
permet de bien le comprendre.
Un autre type de méditation consiste à
s'entraîner à se rappeler. ce que l'on
a fait dans le passé, ce que l'on disait il y
a un moment, ce que l'on a fait ce matin ou hier, etc.
En pratiquant cette méditation du souvenir, en
essayant de se rappeler tout ce que l'on a accompli,
à force d'entraînement la mémoire
se développe de plus en plus.
Ces différentes méthodes correspondent
à toute une série de capacités
que l'on peut développer dans l'esprit. Je vous
conseille de souvent changer de méthode, d'utiliser
différents types de supports.
En
ce qui concerne la durée des méditations,
il est déconseillé de méditer pendant
de longues périodes. Il est préférable
de faire plusieurs courtes sessions plutôt quune
seule longue. On fait, par exemple, des sessions de
cinq minutes. Cela ne signifie pas qu'on va méditer
pendant cinq minutes et que, lorsque ces cinq minutes
seront écoulées, on arrêtera de
méditer. C'est trop saisir la notion de temps,
ce qui est très distrayant pour l'esprit. Il
faut au contraire être très détendu
et juste prendre ces cinq minutes comme un point de
repère. Si l'on médite plus longtemps
que cinq minutes, ce n'est pas un défaut, et
si l'on médite moins longtemps, ce n'est pas
un défaut non plus.
Si l'on médite de façon prolongée,
le corps sera en méditation, mais par contre
l'esprit ne le sera plus du tout, il pensera à
autre chose et s'échappera de la méditation.
C'est pour cette raison qu'il est préférable
de faire plusieurs courtes sessions, afin de garder
l'esprit alerte et présent. Si, pendant ces courtes
sessions, l'esprit est à l'aise, s'il nest
pas entravé par les pensées qui s'élèvent,
on peut progressivement rallonger la durée des
méditations.
Il
est également déconseillé de méditer
après un effort physique. Si l'on a fait un effort
physique, il faut ménager une pause entre cet
effort et le moment de la méditation.
La vision pénétrante selon le madhyamika
On
pratique réellement la vision pénétrante
lorsqu'on a atteint la réalisation de la première
terre de bodhisattva, c'est-à-dire lorsqu'on
a stabilisé la reconnaissance de la vacuité.
Avant, on peut s'entraîner à cette vision
pénétrante, et il existe deux façons
de le faire. D'une part, on peut utiliser les moyens
de l'analyse en se référant à
la logique du madhyamika. La seconde manière
consiste à développer la dévotion
envers le lama, et surtout envers les différentes
qualités du lama. Cette méthode permet
de purifier le karma accumulé et d'avoir une
réalisation soudaine de la vacuité.
Si
l'on pratique la méditation de la vision pénétrante
en utilisant la logique du madhyamika, on prend tout
d'abord un objet solide comme référence,
un objet que l'on peut toucher et voir. On se rend compte
que, dès l'instant où il ya un objet solide,
celui-ci se déploie dans l'espace, ce qui veut
dire qu'il a différentes directions; dans ce
cas-ci, il en a au moins six: les quatre directions
cardinales, plus le nadir et le zénith. Si un
objet quel qu'il soit possède ces différentes
directions, cela signifie qu'on peut le diviser en différentes
parties. Chacune de ces parties aura à son tour
différentes directions que l'on pourra à
nouveau diviser. En réfléchissant ainsi,
on se rend compte qu'on ne peut pas trouver une entité
en tant que telle, une partie indivisible qui soit réellement
existante. Il ne faut pas le croire parce que le Bouddha
ou un lama l'a dit, il faut vraiment l'expérimenter
par soi-même. L' important dans cette méditation
est d ' accomplir cette réflexion, cette
analyse, pour arriver soi-même à la
conclusion et trouver soi-même ce qui est et ce
qui n'est pas.
Le Bouddha a expliqué qu'il pouvait nous conduire
jusqu'à l'eau, mais le seul qui peut boire cette
eau, c'est nous-même.
Dans la pratique du mahamoudra, il est dit aussi que
la vérité ultime ne peut être exprimée
à travers des mots, mais qu'elle se réalise
uniquement par l'expérience. Ainsi, toutes
les pratiques conduisent à ce point essentiel,
l'expérience personnelle et directe.
Faisons un peu de mathématiques... S'il y a de
nombreux zéro et qu'on les additionne tous les
uns après les autres, le résultat sera
toujours zéro. Prenons une voiture à présent:
elle est constituée de toute une série
de pièces différentes qui, mises ensemble,
sont appelées voiture. Mais chacune de ces parties
prise séparément n'est pas la voiture:
il y a les roues, mais ce n'est pas la voiture; il y
a le moteur, mais ce n'est pas la voiture en tant que
telle. Le moteur lui-même est composé de
toute une série de pièces et de parties
différentes. Lorsque l'on met toutes les pièces
de la voiture ensemble, d'un point de vue ultime on
ne peut pas dire que cela fait une voiture réellement
existante, parce qu'elle n'est pas une en tant que telle,
elle est la composante de toutes ses parties.
On peut se dire que l'exemple avec l'addition des zéro
ne correspond pas exactement à l'exemple de la
voiture. Faisons un calcul: une porte constitue environ
2% de la voiture, le moteur 20%, une roue 5%, etc. Si
l'on additionne les différentes parties, on arrive
à 100%. Ces différentes parties ne représentent
pas rien du tout, comme les zéro que l'on a additionnés
auparavant. Les différentes parties sont
quelque chose, donc cela ne colle pas vraiment. Mais
voyons cela un peu plus en détail. Considérons
la porte par exemple, qui constitue 2% de la voiture.
Cette porte est quelque chose de solide, elle occupe
donc l'espace. Si elle occupe l'espace, elle a différentes
directions. Si elle a différentes directions,
on peut la diviser en ses différentes parties.
Si l'on divise ces parties en différentes parties,
on en arrive à la conclusion que la porte est
un assemblage de différents atomes, de différentes
petites particules. Si l'on pousse cette réflexion
jusqu'au bout, si l'on approfondit complètement
l'analyse, on se prend compte qu'on ne peut pas trouver
une entité existante indivisible; on ne peut
pas trouver quelque chose qui soit véritablement
existant et que l'on ne puisse pas diviser en
ses différentes parties.
On procède de la même façon pour
toutes les pièces de la voiture, et si l'on ne
peut pas trouver une entité réellement
existante, il est impossible de les rassembler pour
que cela fasse quelque chose. L'assemblage de parties
qui n'ont pas d'existence réelle ne peut pas
exister. En parvenant à cette conclusion, on
reste établi dans la méditation.
En arrivant à la conclusion que les objets extérieurs
n'ont pas d'existence réelle, il est facile pour
nous d'en arriver à la conclusion que l'esprit
qui considère ces objets ne peut pas exister
réellement non plus, parce que l'esprit, l'objet
et le sujet fonctionnent en inter relation: l'un n'existe
que par rapport à l'autre. Si l'on ne peut pas
trouver un objet réellement existant, l'esprit
qui le considère ne peut pas avoir d'existence
réelle non plus.
Ce type de réflexions et d'analyses représentent
les méditations qui sont associées au
madhyamika.
La vision pénétrante par le gourou-yoga
Lorsqu'on
parle de vacuité, il ne faut pas se tromper.
On confond souvent vacuité avec vide. La vacuité
fait pour nous référence à une
espèce d'espace sombre, ou à une chute
d'un avion dans l'espace vide, dans le ciel ouvert.
C'est une vision erronée de la vacuité.
En effet, d'une part on considère l'espace comme
étant vide et d'autre part on se considère
soi-même comme étant réellement
existant. C'est une erreur, ce n'est pas la vacuité.
Après
avoir vu la pratique de la vision pénétrante
selon la logique du madhyamika, voyons à présent
cette même pratique selon l'autre méthode:
le développement de la dévotion au lama.
Pour
comprendre cette seconde méthode, il faut comprendre
la situation dans laquelle on se trouve. Nous n'avons
pas réalisé la vacuité, nous n'avons
pas encore vu la nature de notre esprit, du fait des
voiles qui la recouvrent. Ces voiles proviennent des
tendances fondamentales, des habitudes mentales qui
nous font croire que les phénomènes et
nous-même ont une existence réelle. Ces
habitudes mentales ne datent pas d'hier, cela fait des
vies et des vies qu'elles sont nourries dans l'esprit.
De ce fait, même lorsqu'on entend des enseignements
sur la vacuité ou qu'on lit un livre sur ce sujet,
on en a une compréhension, peut-être même
une impression, mais très fugitive, qui
ne durera que quelques instants et après disparaîtra.
En effet, le temps que l'on a consacré à
la vacuité est très court; par contre,
le temps que l'on a consacré à l'attachement
est beaucoup plus long, et c'est donc lui qui l'emporte.
Dans les pratiques du mahamoudra, il faut utiliser les
différentes méthodes, telles que
la réflexion sur les quatre pensées fondamentales,
qui permettent de purifier ces voiles.
Les ayant purifié, on aura alors beaucoup plus
de chances de reconnaître la nature de l'esprit
et d'avoir une vision de la vacuité. On n'a pas
à se faire d'inquiétude concernant
ces méditations, il faut simplement ne pas se
décourager. Prenons un exemple: imaginons que
nous soyons dans une pièce obscure dénuée
de fenêtre. Il y a bien un éclairage électrique,
mais la lampe n'a pas été allumée.
L'interrupteur est donc quelque part et la plus grande
difficulté pour nous est de le trouver. Même
si cette pièce a été dans l'obscurité
pendant des millions et des millions d'années,
pour nous cela n'a aucune importance; l'essentiel
est de trouver l'interrupteur, et une fois qu'on l'aura
trouvé et tourné, la lumière jaillira
et l'obscurité se dissipera. Comment un instant
de lumière peut-il dissiper l'obscurité
? Comment, de la même façon, un instant
de reconnaissance de la vacuité peut-il dissiper
l'ignorance ? Cela vient du fait que la nature fondamentale
de l'esprit est déjà pure.
Il y a différentes étapes dans la pratique.
La première est l'obtention d'un précieux
corps humain; celui-ci est difficile à trouver,
mais c'est lui qui nous amènera à la pratique
du dharma et qui sera le support de notre succès
dans cette pratique.
Sur cette base, en pratiquant, on reconnaîtra
la nature de l'esprit et on verra la vacuité.
Ce sera encore trop fugace et il faudra continuer à
pratiquer pour stabiliser cette reconnaissance,
pour lui donner force et durée. Une fois que
cette reconnaissance de la nature de l'esprit sera complètement
stabilisée, on ne pourra pas retomber, on ne
pourra pas revenir dans la confusion. La réalisation
de la première terre d'éveil est le moment
où cette stabilisation est définitive.
Tout comme le soleil est nécessaire pour que
la neige fonde sur la montagne, la dévotion est
nécessaire pour recevoir la bénédiction
du lama. Cette bénédiction est essentielle,
mais il faut bien comprendre de quoi il s'agit. La bénédiction
n'a rien à voir avec une décharge électrique
ou une augmentation de la température interne.
La réelle bénédiction consiste
à reconnaître la nature de l'esprit, à
voir cette sagesse qui est présente. La bénédiction,
c'est aussi trouver l'esprit paisible en soi, c'est
transformer son esprit et acquérir une façon
de penser plus positive. Tels sont les fruit de la bénédiction,
de l'influence spirituelle du lama. La bénédiction
du lama est importante, parce que, sans cette influence
spirituelle, on ne peut pas reconnaître la
nature de notre esprit. D'une part, il ya la compassion
du lama, d'autre part, il y a son habileté, les
méthodes qu'il utilise pour nous amener à
la reconnaissance de la nature de l'esprit. Et enfin,
en troisième lieu, il y a notre dévotion.
Quand ces trois éléments (la compassion
du lama, ses méthodes et notre dévotion)
se rencontrent, on a de grandes chances de pouvoir réaliser
la nature de notre esprit.
Il est dit qu'il faut que celui-ci devienne inséparable
de la sagesse du lama, de son esprit éveillé.
De nouveau, il ne faut pas se tromper, il ne faut pas
développer une idée erronée telle
que penser qu'il s'agirait d'un mélange comme
du lait que l'on rajouterait à du thé.
Il faut comprendre que l'esprit du lama et notre esprit
sont depuis toujours inséparables, ils sont déjà
indifférenciés et il s'agit simplement
de reconnaître cela, de le retrouver, comme l'eau
est déjà inséparable de sa qualité
d'eau, de sa qualité d'humidité. La dévotion
est donc nécessaire pour recevoir la bénédiction
du lama, et cette bénédiction est nécessaire
pour reconnaître la nature de notre esprit.
Sans dévotion, pas de bénédiction,
et sans grâce, pas de reconnaissance de la nature
de l'esprit.
Je
souhaite que ces enseignements puissent vous aider dans
votre pratique.