Ceci
est la façon la plus rapide d'obtenir léveil,
mais il faut qu'il y ait de notre part une ouverture.
Cette ouverture est difficile à développer,
en particulier pour nous, Occidentaux. On la nomme la
dévotion ; on peut aussi lappeler
le respect ou la confiance, confiance totale, abandon,
lâcher prise, non-attachement. Non-attachement
à ce petit moi, cette entité à
laquelle on tient tant et que lon estime à
un degré extrêmement élevé.
On se considère soi-même comme étant
la perle rare de lunivers. A cause de cette arrogance,
on peut ne pas comprendre qu'il soit possible de demander
à quelquun dautre de nous apporter
quoi que ce soit. On ne voit pas comment on pourrait
obtenir quelque chose de plus puisque lon est
déjà parfait. On est attaché à
son moi, à son être, comme étant
quelque chose dextrêmement parfait. En croyant
cela, on réduit notre esprit à un moi
transitoire. On ne voit pas les perturbations qui le
recouvrent.
Ainsi,
le premier stade pour recevoir léveil est
de pouvoir comprendre que, peut-être, lon
nest pas si parfait que cela, que, peut-être,
lon pourrait évoluer. Lhumilité
est extrêmement difficile. Pour obtenir cette
grâce de lêtre éveillé,
cette bénédiction, il faut cultiver une
ouverture desprit. Si lon ny arrive
pas, alors on continue, avec la prière de refuge
que lon dit trois fois et dans laquelle il y a
moins besoin davoir cette dévotion. On
sappuie sur soi-même, sur sa propre nature
éveillée, ce qui, peut-être, est
plus facile. On dit : " Je prends
refuge en le bouddha, le dharma et la sangha afin datteindre
léveil moi-même et
une fois que jaurai atteint léveil,
je fais le souhait daider tous les êtres
qui emplissent lunivers à l'atteindre à
leur tour. "
Là,
il y a deux aspects : le premier qui est se libérer
soi-même de la souffrance correspond à
ce que lon nomme dans le bouddhisme, le petit
véhicule, le hinayana ; cest la motivation
pour soi. Ce n'est pas négatif, ni considéré
comme étant à supprimer, au contraire
; on a droit au bonheur. Malgré tout, on peut
estimer que lon est " un " parmi les
milliards dêtres de lunivers et que
peut être les autres aussi ont droit au bonheur.
On étend alors cette motivation, cette intention
de bonheur, à tous les êtres. On fait le
souhait quune fois éveillé soi-même,
on pourra uvrer pour le bien des êtres.
Cest la motivation du mahayana, du grand véhicule.
" Grand " dans le sens où létat
desprit qui englobe tous les êtres est plus
grand que létat desprit qui ne considère
que soi, quun être à aider, à
libérer de la souffrance. On continue ensuite
par cette merveilleuse prière " des quatre
pensées illimitées " décrivant
les qualités des êtres éveillées
qui ont complètement libéré leur
esprit de la souffrance.
Le
non-attachement à lautre, lamour
Ces
quatre pensées sont : la pensée damour,
la pensée de compassion, la pensée de
joie, et la pensée déquanimité.
La première pensée dit : " Puissent
les êtres obtenir le bonheur et les causes du
bonheur. " Cest lamour illimité.
On voit bien que ce nest pas ce que lon
appelle amour dans la vie de tous les jours. Ce n'est
pas " mon chéri, je taime ",
avec lidée : " jespère
que tu maimes ! ". Cest plutôt
quelque chose de vaste, dillimité. Cela
sadresse à tous les êtres sans exception.
Et puis le sentiment lui-même nest pas un
sentiment de possessivité ou damour pour
soi-même. Cest un sentiment totalement détaché,
où lattachement nintervient pas.
Voilà le deuxième aspect du non-attachement.
Cest un amour qui désire le bonheur de
lautre et non pas le sien propre. Voilà
ce que lon appelle amour illimité. La compassion
est le souhait complémentaire à lamour :
" Puissent tous les êtres être libérés
de la souffrance et des causes de la souffrance ".
Ce nest pas ce que lon appelle compassion
dans notre quotidien, qui est assimilée à
de la pitié, de la condescendance, de la commisération.
Avec ce que nous appelons compassion, on est content,
il y a une espèce de sentiment de supériorité
par rapport à lautre. " Moi,
je ne suis pas comme cela, cest malheureux pour
lui ! ". Ce nest pas du tout la
compassion considérée comme une qualité
dans le bouddhisme vajrayana. La compassion dun
être éveillé est le sentiment insupportable
de la souffrance des êtres et le désir
vraiment intense de les libérer tous de cette
souffrance. Il y a vraiment une énergie dans
cette compassion assez puissante pour quon lappelle
même une énergie courroucée, cest-à-dire
une énergie qui va employer tous les moyens pour
sortir les êtres de la souffrance.
Lattachement
à l'ego, racine de notre souffrance
Il
y a différents types de non-attachement. Le premier
non-attachement est le non-attachement le plus fondamental,
le plus ultime, le plus difficile : abandonner
lattachement et la saisie que lon a de soi-même
comme étant lêtre le plus important
au monde. Cest vraiment lattachement qui
crée la souffrance, qui est la cause de la souffrance,
qui fait quon réduit lespace à
soi. On ne voit plus que soi-même. Cest
la définition même de la souffrance. Lorsquon
est refermé sur soi-même, incapable de
voir les autres autour de soi, lunivers devient
intenable. Cela peut prendre différentes formes.
Tout le monde connaît la dépression. Létat
dépressif est vraiment létat où
l'on est centré sur soi : on ne pense quà
soi, on est incapable davoir une ouverture sur
le monde extérieur.
Les
souffrances mentales graves, comme la paranoïa
par exemple, sont des états où l'être
est uniquement centré sur soi. Nous-mêmes
nen sommes peut-être pas à ce point
là, cependant, notre esprit a tendance à
se centrer sur lui-même. Cest une tendance
fondamentale. Cela saccentue par moment lorsque
nous avons des problèmes dans nos vies. C'est
ce quon appelle la souffrance : lattachement
à lego. En tibétain, il y a un mot
pour exprimer cela " naguien ",
qui veut dire : " moi roi ".
On se considère soi-même comme le roi de
lunivers, le centre du monde. Evidemment, comme
tout le monde pense la même chose, cest
ce qui crée les petits problèmes de notre
existence. On appelle un être réalisé
" le vainqueur de lennemi " :
cela ne veut pas dire quil a vaincu quelquun,
un ennemi extérieur, mais quil a vaincu
lennemi intérieur qu'est cet ego, cette
croyance dans un moi supérieur et différent
des autres.
Cest
de cela dont il faut se débarrasser, lemprise
de lego sur notre esprit. Cela ne veut pas dire
que lon va se débarrasser de notre personnalité.
Il nest pas question de devenir un légume,
un bout de bois. Vaincre lego ne veut pas dire
tuer la personnalité. Au contraire dailleurs,
si vous avez rencontré des êtres éveillés,
vous aurez remarqué quils ont tous une
personnalité très forte. Ils ont tous
quelque chose de très puissant et sont tous
différents les uns des autres. Par exemple, Guendune
Rinpoché était très différent
de Lama Jigmé Rinpoché. Tous les deux
sont des êtres éveillés mais chacun
avec sa personnalité. Il nest donc pas
question de supprimer la personnalité, mais de
détendre la crispation mentale de lesprit
sur " moi ", ce qui est différent.
Cest cela quon appelle le non-attachement
au niveau ultime. Ensuite, il y a ce quon appelle
le non-attachement au niveau relatif qui consiste à
sentraîner à voir à quel point,
du fait de cet attachement fondamental, on est, dans
la vie, attaché à des milliers de choses,
dêtres et à quel point cela crée
des perturbations et des souffrances.
Lattachement
aux autres, les émotions conflictuelles
Du
fait de lattachement à moi comme étant
supérieur aux autres, on considère les
autres comme étant des gens à attirer
à soi, ceux quon aime avec lamour
occidental (le problème est que lon na
pas deux mots différents pour différencier
lamour altruiste, et lamour égoïste).
Cest ainsi que se crée la première
émotion conflictuelle : le désir
attachement.
Ce
désir attachement consiste à vouloir pour
soi ce qui nous plaît. Cela parait légitime,
cela peut lêtre, mais souvent, on ne considère,
du fait de notre attachement à nous-mêmes,
que notre propre point de vue, notre propre bien, sans
considérer le bien de lautre, ce qui fait
que lautre se sent complètement "
lésé ", complètement noyé,
et quil nous le fait savoir : " lâche-moi
", " laisse-moi respirer, tu métouffes,
je veux de lair ". Cet attachement-là
est très étouffant. A un moment donné,
il va y avoir la fuite de lêtre aimé,
ou des mots désagréables. Tout simplement
parce que nous avons confondu amour et attachement.
Cest une deuxième cause de souffrance.
Du fait de lattachement à soi, lamour
que lon pourrait avoir pour les autres se transforme
en souffrance.
La
première émotion conflictuelle, le désir
attachement, peut se transformer en amour véritable
si lon opère une transformation, une transmutation,
si lon travaille cette émotion dans son
essence, et si lon arrive à trier ce qui
est dans cet amour la part fondamentalement pure, altruiste,
que lon va garder et la part fondamentalement
égoïste, qui crée la souffrance.
Cest extrêmement difficile à trier
car les deux sont mélangées, imbriquées
lune dans lautre. Même lamour
dune mère pour son enfant, considéré
dans le bouddhisme comme étant le summum de lamour
véritablement altruiste, même cet amour
là est entaché dattachement. Une
mère aime son enfant et serait capable de donner
sa vie pour lui, cest vrai. Mais le problème
est quelle aime son enfant, et pas lautre.
Et puis, elle laime à condition que...
il y a des conditions, cela se voit surtout lorsque
lenfant grandit. On désire quelque chose
de lenfant, on désire quil fasse
tel métier, telle chose particulière que
nous navons pas faite nous-mêmes, tout un
aspect psychologique personnel entre en conflit avec
la personnalité de lautre. Il est très
difficile dy voir clair.
Il
y a quelque chose à purifier au niveau de la
possessivité, de la possession. Cest ce
qui est exprimé par ce magnifique poème
: " Nos enfants ne sont pas nos enfants,
ils sont les enfants de la terre et du ciel
".
Nos enfants ne nous appartiennent pas. Cest très
difficile pour une mère daccepter ce fait.
Il y a tout un travail à faire sur ce sentiment
même. Ensuite il y a un travail à faire
sur lêtre en particulier : pourquoi cet
être et pas les autres ? On peut alors étendre
cet amour que lon éprouve pour un seul
être à dautres.
Un
être éveillé ayant complètement
réalisé la nature de son esprit aime tous
les êtres comme une mère aime son enfant
unique. Il développe cet amour-là envers
les êtres quil côtoie. Cela peut paraître
extrêmement difficile. Cest ce que lon
appelle l'amour sans attachement. Cela ne veut pas dire
: pas damour, non-amour. On peut avoir une mauvaise
compréhension de ce que veut dire le non-attachement.
Par exemple, on rentre à la maison en déclarant
: " Ma chérie, je dois te dire quelque
chose : il faut que je me détache !".
Ce nest pas de cela dont il sagit ! Il nest
pas question de se débarrasser de lautre.
Lautre nest pas la cause de notre souffrance,
mais c'est bien plutôt notre façon détablir
des relations avec lui ou elle. Ce quil faut transformer
est notre relation à lautre; il sagit
de se débarrasser de notre saisie égoïste.
Cest très difficile. Comment y arrive-t-on
? Dans le bouddhisme, il y a deux moyens.
Le
premier est un moyen ultime, absolu, le deuxième
est un moyen relatif, dans la vie quotidienne. Le moyen
absolu est la méditation, qui est le support
nous permettant de réaliser le non-attachement
ultime, cest-à-dire, de voir à quel
point lattachement à lego est quelque
chose dinutile, de futile. Le deuxième
outil sappelle la méditation dans laction.
Dans la vie quotidienne nous allons travailler directement
sur les émotions, notamment sur le désir
attachement. En tant quêtre humain, on est
très attaché ; on souffre non seulement
dattachement envers dautres personnes, mais
aussi dattachement envers les objets qui nous
entourent.
Grâce
à la méditation sur laquelle on sappuie,
on va essayer dy voir clair dans la vie de tous
les jours. A lintérieur des émotions,
à lintérieur du désir attachement,
on va faire le tri entre ce qui est égoïste
et ce qui est altruiste, entre ce qui est la part de
souffrance, ce qui crée la souffrance, et ce
qui est lamour ultime qui apporte le bonheur non
seulement à soi-même mais à tous
les êtres. Cela parait difficile mais se fait
tranquillement, à chaque instant. On a beaucoup
de chance parce que lon a toutes les possibilités
dappliquer ce travail mental : nous avons
la chance dêtre entouré de milliers
dêtres, de rencontrer des centaines dêtres,
et de pouvoir donc appliquer cet amour altruiste à
une échelle assez grande puisque tous les jours,
nous rencontrons beaucoup dêtres.
Non-saisie,
lâcher prise
Il
y a une petite différence entre les émotions
et les pensées. Les émotions sont des
pensées plus une énergie ; il y a
une impulsion qui nous pousse à agir. Alors que
la pensée en essence nest rien quune
bulle dair, lémotion est en plus
une impulsion qui nous pousse à agir dans une
certaine direction. Elle vient juste après la
pensée. Il faut éviter de se laisser attacher,
attraper par la pseudo réalité de lémotion.
Cest plus difficile quavec la pensée
parce quil y a cette énergie que lon
peut plus difficilement diluer.
Ce
que lon appelle pensée est un phénomène
qui dure une fraction de seconde, mais en une fraction
de seconde, il se passe beaucoup de choses. Le phénomène
de la pensée est beaucoup plus subtil que ce
que lon perçoit en fin de compte. Lorsquon
considère un objet, par exemple un verre deau,
il y a le phénomène premier de la perception
pure. Le deuxième stade est celui de la sensation
: on voit une couleur (une transparence), on sent (c'est
inodore), on touche (c'est liquide), on peut goûter
(c'est sans saveur). Troisièmement, on nomme,
cest la dénomination. On pense : " Cest
un verre deau ". Cest le stade
de la reconnaissance, le moment où l'on conceptualise
lobjet. A la quatrième étape vient
lémotion. On peut considérer que
lon aime ou que lon naime pas lobjet.
Si jai soif : " Oh ! Un verre deau ",
si je nai pas soif : " Beurk, de leau
! ". Lémotion est totalement
aléatoire. Le cinquième stade est ce que
lon appelle la saisie émotionnelle, lélucubration
mentale. Sur cette base démotion, je commence
à construire une histoire. Par exemple : " Que
cest gentil de mavoir donné de leau "
ou " On aurait pu me faire du thé quand
même ! " Tout dépend de létat
desprit dans lequel je suis, cest complètement
aléatoire, fortuit, là aussi.
La
plupart du temps, on na conscience que du dernier
stade, cest-à-dire du discours mental.
Parfois, lorsque lon commence à méditer,
cest uniquement de cela que lon a conscience
: le fil de nos élucubrations mentales. Ce quil
faut faire alors, cest ne rien faire. Laisser
ce flot des pensées superficielles s'écouler,
sépancher. On regarde cela comme on regarderait
un film, sans le prendre au sérieux, sans agir.
Méditer veut dire : ne pas se laisser entraîner
à agir, ni emporter par lémotion,
voir que cest simplement du bluff, du vide. Cest
un peu comme Ulysse qui était attiré par
les sirènes, cest la même chose.
On se méfie, et comme lon nest pas
assez fort soi-même, on fait comme Ulysse, mais
au lieu de sattacher au bateau avec des chaînes,
on s'assoit sur le coussin de méditation, et
lon sy attache avec des chaînes mentales.
En méditation, nous ne cherchons pas à
supprimer les pensées, sinon cela voudrait dire
que l'on ne ferait pas de travail sur le désir
attachement, simplement on serait aveugle et sourd.
Il n'est pas question de supprimer toute la structure
mentale, mais simplement d'en voir l'essence vide, l'essence
non existante. C'est beaucoup plus subtil. Il faut voir
l'essence totalement illusoire des émotions qui
nous interpellent. Nous sommes toujours un peu tiraillés
entre le désir de se lever et d'aller courir
vers l'une ou l'autre émotion. Si c'est l'émotion
de désir, on veut vite courir acheter vingt verres
semblables par exemple, ou si c'est l'émotion
de colère, on peut avoir envie d'aller interpeller
la personne qui a acheté " cette horreur
". La colère est aussi une émotion
qui nous habite et nous pousse à agir. Nous sommes
habités par la saisie de l'émotion. Nous
sommes prisonniers, esclaves de l'émotion.
Si
on se laisse avoir, on a perdu. C'est-à-dire
qu'on s'est complètement laissé prendre
par l'émotion. On a perdu le contrôle de
son esprit. Nous, Occidentaux, qui sommes si fiers de
notre autonomie, de notre intelligence, de notre liberté,
et bien là, nous nous sommes laissés complètement
saisir, avoir par quelque chose de plus fort que nous.
Et l'on se rend compte que nous sommes complètement
prisonniers de nos tendances, de nos instincts, de nos
émotions.
La
méditation consiste à ne pas se laisser
submerger par cette saisie, cet attachement mais plutôt
à laisser passer l'émotion sans s'y attacher.
Si l'on ne se laisse pas aller à agir selon l'émotion,
celle-ci étant de nature totalement vide, va
se libérer d'elle-même, s'évanouir
toute seule. Cela peut être très rapide
ou très lent. Tout dépend à quel
niveau on est attaché à l'émotion.
Mais de toute manière, il est sûr qu'elle
se libère à un moment donné toute
seule. On y arrive en méditant. Cela peut prendre
des années, tout dépend de l'intensité
que l'on met à pratiquer. C'est un entraînement
de l'esprit. Tout dépend de la volonté
que l'on applique à cet entraînement ainsi
que du résultat que l'on veut obtenir ; tout
dépend de la motivation que l'on a. Si l'on veut
être totalement libéré des émotions,
on travaille dessus avec l'intensité nécessaire.
Si l'on a une grande motivation, on pratiquera intensément
et le résultat sera rapide. Voilà pourquoi
il y a les retraites de trois ans, trois mois, trois
jours, dont vous avez sûrement entendu parler.
Les personnes se mettent en retraite et pratiquent la
méditation de façon intensive pendant
tout ce temps. Leur intention est de se libérer
définitivement de la souffrance. Donc elles emploient
les moyens nécessaires et efficaces pour s'en
libérer et cela marche.
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