Abandonner
la peur
Il
y a quatre souffrances auxquelles on ne peut échapper
: la mort, la vieillesse, la maladie et la renaissance
(non choisie). Mort, maladie, vieillesse nous font terriblement
peur, à tel point qu'en Occident, nous avons
décidé de ne plus en parler. Ces mots
sont devenus tabous. On nous a occulté ces vérités
fondamentales parce que l'on en a très peur et
qu'on essaie de ne pas y penser. On fait comme si cela
n'existait pas. En Occident, nous vivons nos vies comme
si elles étaient éternelles. C'est dommage
car aucun de nous ne pourra éviter la mort, ni
la mort des proches, ni notre propre mort. Il nous faut
donc cultiver un détachement de plus en plus
profond. D'abord il nous faut nous détacher de
l'orgueil, de l'égoïsme, puis des émotions
conflictuelles et de l'idée que les pensées
sont existantes, ensuite de la croyance en nos fantasmes,
et en fin de compte de l'idée complètement
erronée que la vie est éternelle. C'est
l'attachement le plus viscéral, et il est très
difficile de se raisonner par rapport à la mort.
On s'est tellement caché la peur de la mort qu'on
en devient complètement impuissant ; on ne sait
pas quoi faire. Au moment de la mort, on doit laisser
derrière nous tous les biens dont on n'a pas
voulu se détacher pendant la vie, et quitter
les êtres qui nous sont chers. Et même lobjet
d'attachement le plus important qu'est notre propre
corps, il va falloir l'abandonner.
La
mort est l'événement au monde qui nous
effraie le plus car c'est le symbole même de l'abandon
des choses auxquelles on est attaché. Il est
très important de savoir ce qui se passe au moment
de la mort pour, à ce moment-là, ne pas
être emporté par la peur, la terreur, l'angoisse
et l'impuissance.
La
mort n'est qu'une de ces transformations qui s'opèrent
durant toute l'existence. Elle fait partie de la loi
du changement que l'on a refusé. En soi, ce n'est
pas un gros problème. Le problème est
qu'on a toujours refusé cette loi du changement,
le fait de se détacher des objets extérieurs.
Le problème n'est pas la mort elle-même,
mais le fait de refuser de se détacher des choses
que l'on a auparavant possédées ou des
êtres que l'on a auparavant connus et aimés.
Si l'on reste attaché au moment de la mort aux
gens que l'on aime, ou aux choses que l'on a possédées
auparavant, il y a un grand danger. Après la
mort, l'esprit demeure dans un état transitoire
que l'on appelle le bardo, l'état intermédiaire
; cela dure très peu de temps, au maximum quarante
neuf jours. Pendant ce laps de temps, l'esprit ayant
quitté le corps se retrouve dans un état
que l'on peut comparer au rêve. Quand on rêve,
le corps est immobile mais l'esprit se balade. L'esprit
en rêve peut aller voir des gens, vivre des situations
illusoires, paraissant néanmoins réelles.
Le bardo, c'est pareil : l'esprit voyage dans un rêve
pendant quarante neuf jours, et au bout de ce temps,
suivant les tendances que l'on a cultivées dans
sa vie antérieure et au moment de la mort, il
est attiré par l'une ou l'autre forme de renaissance.
Il y a six classes de renaissances : enfers, esprits,
animaux, humains, titans, dévas ; mais aucune
n'est satisfaisante. Il ne faut pas désirer renaître
dans aucune de ces classes d'êtres puisque chacune
est caractérisée par la souffrance.
Le
non-attachement au samsara, le nirvana
Ces
six classes d'êtres représentent la roue
du samsara, " le cycle ininterrompu des existences
caractérisées par la souffrance ",
c'est-à-dire un cercle vicieux de renaissances
sans fin dans la souffrance. Le plus grand détachement
que l'on puisse cultiver est le détachement par
rapport au samsara. Ce dont nous parlait toujours Rinpoché
: " Il faut se détacher du samsara.
Il faut se détacher de l'attachement que l'on
a envers l'existence parce que celle-ci est toujours
facteur de souffrance ". C'est difficile à
imaginer car nous nous disons : si nous nexistons
pas physiquement, que sommes nous ? Si l'on n'a plus
de support d'existence, qu'est-ce qu'on devient ?
Il
existe un autre état d'existence appelé
nirvana. C'est le contraire du samsara, c'est l'au-delà
de la souffrance, l'au-delà du cycle des existences
caractérisées par la souffrance. C'est
l'esprit d'un être qui s'est complètement
libéré de la compulsion à constamment
passer d'une existence à une autre du fait de
l'attachement à l'existence et à un moi
existant. C'est ce que l'on appelle le détachement
suprême, la libération de la souffrance.
Un
être qui a trouvé le bonheur ultime en
lui-même, qui n'est plus attaché à
un ego, une existence personnelle, égoïste,
est libre de s'émaner dans toutes les existences
à la fois. N'ayant plus besoin de rechercher
un bonheur personnel, un être éveillé
n'est plus obligé de renaître de façon
automatique dans un monde ou l'autre, mais il a la possibilité
de choisir librement sa (ou ses) renaissances. Il ne
renaît plus d'une manière forcée,
inéluctable, mais de façon délibérée
afin d'aider les autres à obtenir le bonheur
et la libération à leur tour.
C'est
ce que l'on appelle le nirvana. Le nirvana est la façon
éveillée de considérer le monde
: une tournure d'esprit uniquement altruiste, qui ne
cherche rien pour soi. Le samsara est la façon
névrotique de considérer l'univers : un
terrain de jeu pour l'ego. Les deux, samsara et nirvana,
d'une façon plus ultime, n'existent pas de façon
séparée. Le nirvana est une façon
de considérer l'univers basée sur un non-égoïsme
fondamental. Il y a des êtres émanés
dans le samsara qui sont totalement libérés
du samsara. Vous avez entendu parler de ces tulkous,
ces êtres réalisés qui renaissent
dans notre monde. En Europe, à l'heure actuelle,
nous avons des tulkous européens qui sont les
émanations d'êtres réalisés
ayant obtenu l'éveil dans une vie antérieure.
Ils ne traversent pas la mort comme nous. Nous, lorsque
nous passons par la mort, nous sommes terrorisés.
Notre peur vient d'une saisie égoïste, une
saisie du moi qui a peur de disparaître. Il n'y
a pas besoin d'avoir peur ; l'esprit ne disparaît
jamais et le corps ne fait que se transformer et changer.
Dans cette vie même, nous avons changé
de corps plusieurs fois. Ou est donc le corps du petit
garçon ou de la petite fille que nous étions
à l'âge de cinq ans ? La peur, c'est en
quelque sorte une idiotie mentale : la peur de la peur
qui fait peur. C'est du vide, la crainte d'une disparition
ou d'un néant qui n'existe pas. Dans le bouddhisme,
lorsqu'on parle de vacuité, ce n'est jamais du
néant. L'état d'éveil n'est absolument
pas le néant. Il n'y a pas de raison d'avoir
peur. La seule chose dont il faille vraiment avoir peur,
c'est de la peur elle-même, la peur du changement.
La seule chose qu'il faille vaincre, c'est la peur elle-même.
Lorsque l'on est libéré de la peur, on
dit qu'on est libéré du samsara.