Science de l'esprit  

Le non-attachement

Lama anila Tsultrim

Bouddha SakyamuniAbandonner la peur

Il y a quatre souffrances auxquelles on ne peut échapper : la mort, la vieillesse, la maladie et la renaissance (non choisie). Mort, maladie, vieillesse nous font terriblement peur, à tel point qu'en Occident, nous avons décidé de ne plus en parler. Ces mots sont devenus tabous. On nous a occulté ces vérités fondamentales parce que l'on en a très peur et qu'on essaie de ne pas y penser. On fait comme si cela n'existait pas. En Occident, nous vivons nos vies comme si elles étaient éternelles. C'est dommage car aucun de nous ne pourra éviter la mort, ni la mort des proches, ni notre propre mort. Il nous faut donc cultiver un détachement de plus en plus profond. D'abord il nous faut nous détacher de l'orgueil, de l'égoïsme, puis des émotions conflictuelles et de l'idée que les pensées sont existantes, ensuite de la croyance en nos fantasmes, et en fin de compte de l'idée complètement erronée que la vie est éternelle. C'est l'attachement le plus viscéral, et il est très difficile de se raisonner par rapport à la mort. On s'est tellement caché la peur de la mort qu'on en devient complètement impuissant ; on ne sait pas quoi faire. Au moment de la mort, on doit laisser derrière nous tous les biens dont on n'a pas voulu se détacher pendant la vie, et quitter les êtres qui nous sont chers. Et même l’objet d'attachement le plus important qu'est notre propre corps, il va falloir l'abandonner.

La mort est l'événement au monde qui nous effraie le plus car c'est le symbole même de l'abandon des choses auxquelles on est attaché. Il est très important de savoir ce qui se passe au moment de la mort pour, à ce moment-là, ne pas être emporté par la peur, la terreur, l'angoisse et l'impuissance.

La mort n'est qu'une de ces transformations qui s'opèrent durant toute l'existence. Elle fait partie de la loi du changement que l'on a refusé. En soi, ce n'est pas un gros problème. Le problème est qu'on a toujours refusé cette loi du changement, le fait de se détacher des objets extérieurs. Le problème n'est pas la mort elle-même, mais le fait de refuser de se détacher des choses que l'on a auparavant possédées ou des êtres que l'on a auparavant connus et aimés. Si l'on reste attaché au moment de la mort aux gens que l'on aime, ou aux choses que l'on a possédées auparavant, il y a un grand danger. Après la mort, l'esprit demeure dans un état transitoire que l'on appelle le bardo, l'état intermédiaire ; cela dure très peu de temps, au maximum quarante neuf jours. Pendant ce laps de temps, l'esprit ayant quitté le corps se retrouve dans un état que l'on peut comparer au rêve. Quand on rêve, le corps est immobile mais l'esprit se balade. L'esprit en rêve peut aller voir des gens, vivre des situations illusoires, paraissant néanmoins réelles. Le bardo, c'est pareil : l'esprit voyage dans un rêve pendant quarante neuf jours, et au bout de ce temps, suivant les tendances que l'on a cultivées dans sa vie antérieure et au moment de la mort, il est attiré par l'une ou l'autre forme de renaissance. Il y a six classes de renaissances : enfers, esprits, animaux, humains, titans, dévas ; mais aucune n'est satisfaisante. Il ne faut pas désirer renaître dans aucune de ces classes d'êtres puisque chacune est caractérisée par la souffrance.

Le non-attachement au samsara, le nirvana

Ces six classes d'êtres représentent la roue du samsara, " le cycle ininterrompu des existences caractérisées par la souffrance ", c'est-à-dire un cercle vicieux de renaissances sans fin dans la souffrance. Le plus grand détachement que l'on puisse cultiver est le détachement par rapport au samsara. Ce dont nous parlait toujours Rinpoché : " Il faut se détacher du samsara. Il faut se détacher de l'attachement que l'on a envers l'existence parce que celle-ci est toujours facteur de souffrance ". C'est difficile à imaginer car nous nous disons : si nous n’existons pas physiquement, que sommes nous ? Si l'on n'a plus de support d'existence, qu'est-ce qu'on devient ?

Il existe un autre état d'existence appelé nirvana. C'est le contraire du samsara, c'est l'au-delà de la souffrance, l'au-delà du cycle des existences caractérisées par la souffrance. C'est l'esprit d'un être qui s'est complètement libéré de la compulsion à constamment passer d'une existence à une autre du fait de l'attachement à l'existence et à un moi existant. C'est ce que l'on appelle le détachement suprême, la libération de la souffrance.

Un être qui a trouvé le bonheur ultime en lui-même, qui n'est plus attaché à un ego, une existence personnelle, égoïste, est libre de s'émaner dans toutes les existences à la fois. N'ayant plus besoin de rechercher un bonheur personnel, un être éveillé n'est plus obligé de renaître de façon automatique dans un monde ou l'autre, mais il a la possibilité de choisir librement sa (ou ses) renaissances. Il ne renaît plus d'une manière forcée, inéluctable, mais de façon délibérée afin d'aider les autres à obtenir le bonheur et la libération à leur tour.

C'est ce que l'on appelle le nirvana. Le nirvana est la façon éveillée de considérer le monde : une tournure d'esprit uniquement altruiste, qui ne cherche rien pour soi. Le samsara est la façon névrotique de considérer l'univers : un terrain de jeu pour l'ego. Les deux, samsara et nirvana, d'une façon plus ultime, n'existent pas de façon séparée. Le nirvana est une façon de considérer l'univers basée sur un non-égoïsme fondamental. Il y a des êtres émanés dans le samsara qui sont totalement libérés du samsara. Vous avez entendu parler de ces tulkous, ces êtres réalisés qui renaissent dans notre monde. En Europe, à l'heure actuelle, nous avons des tulkous européens qui sont les émanations d'êtres réalisés ayant obtenu l'éveil dans une vie antérieure. Ils ne traversent pas la mort comme nous. Nous, lorsque nous passons par la mort, nous sommes terrorisés. Notre peur vient d'une saisie égoïste, une saisie du moi qui a peur de disparaître. Il n'y a pas besoin d'avoir peur ; l'esprit ne disparaît jamais et le corps ne fait que se transformer et changer. Dans cette vie même, nous avons changé de corps plusieurs fois. Ou est donc le corps du petit garçon ou de la petite fille que nous étions à l'âge de cinq ans ? La peur, c'est en quelque sorte une idiotie mentale : la peur de la peur qui fait peur. C'est du vide, la crainte d'une disparition ou d'un néant qui n'existe pas. Dans le bouddhisme, lorsqu'on parle de vacuité, ce n'est jamais du néant. L'état d'éveil n'est absolument pas le néant. Il n'y a pas de raison d'avoir peur. La seule chose dont il faille vraiment avoir peur, c'est de la peur elle-même, la peur du changement. La seule chose qu'il faille vaincre, c'est la peur elle-même. Lorsque l'on est libéré de la peur, on dit qu'on est libéré du samsara.


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