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Les
6 bardos #2
Bérou Khyentsé Rinpoché
Du
bardo du devenir au bardo de la vie
Le processus de transmigration
d'un bardo existentiel à un
autre diffère suivant le niveau de développement
spirituel des individus, quant à la maîtrise, la
conscience et la lucidité.
Pour un être totalement éveillé comme un
Karmapa par exemple, le processus d'entrée de la conscience
individuelle (ou principe conscient) dans la matrice n'aura rien
de commun avec ce qui est expérimenté par un être
ordinaire : la transmigration n'est pas ici le résultat
inéluctable des tendances karmiques accumulées,
mais la concrétisation d'un choix délibéré lié au
vœu de venir en aide à tous les êtres. Le processus
sera parfaitement contrôlé et perçu d'une
manière dépourvue de toute illusion. Ainsi, la
conception et la naissance se produiront dans les conditions
les plus adéquates à l'accomplissement d'une activité bénéfique
choisie. Le Karmapa va déterminer son père et sa
mère pour sa vie future ; l'entrée dans la matrice
sera expérimentée comme le confert d'une initiation,
et les parents et les circonstances entourant la naissance vont être
perçus comme un mandala... Tout le processus s'accomplira
selon un aspect pur, déterminé par l'être éveillé.
Pour les êtres ordinaires, conception et naissance s'accomplissent
sans aucun libre-arbitre, sans aucun contrôle possible,
d'une façon complètement illusoire, trompeuse et
confuse, hallucinatoire.
Dans certains textes, sont décrits les processus de renaissance
en différents états d'existence. Lorsqu'on doit
renaître en des états animaux, on n'expérimente
pas l'entrée dans la matrice en tant que telle, on ne
perçoit pas non plus ses futurs parents ni soi-même
en tant qu'animaux. On a simplement l'impression, par exemple,
comme dans un cauchemar, de se trouver dans un paysage désolé,
exposé à des conditions pénibles, aux intempéries,
telles la pluie ou la grêle. Poussé par le désir
de se mettre à l'abri, on se précipite dans un
terrier, une grotte... C'est ainsi qu'est perçue l'entrée
dans la matrice, et dès cet instant on se retrouve prisonnier
d'une nouvelle existence.
Si l'on doit renaître en des états infernaux, voulant échapper à des
circonstances insupportables, au froid ou à la chaleur
extrême, on va se précipiter dans des maisons, des
constructions qui vont s'écrouler... Ainsi sera perçue
l'entrée dans une existence de type infernal.
Au lieu d'être une démarche consciente, pour un être
ordinaire le passage d'une existence à une autre est un
processus totalement incontrôlé, semblable à un
cauchemar, un état hallucinatoire.
Pour illustrer la dimension illusoire et trompeuse de ce qui
est expérimenté dans le bardo au moment d'entrer
dans une nouvelle existence, nous citerons une anecdote extraite
de la biographie de Drugpa Künley, grand yogi tibétain.
Cet être totalement éveillé adoptait un aspect
et une conduite extérieure plutôt choquants et pouvant
prêter à confusion : il était volontairement
non-conformiste et se moquait des institutions et des gens en
place, afin de permettre à chacun de secouer routines
et habitudes et de prendre conscience de ses propres erreurs.
Un jour, donc, il vit un jeune âne près d'un monastère
et, s'adressant aux moines, il leur dit : « Vous croyez
que c'est un petit âne, mais en fait c'est votre abbé,
celui qui est mort il n'y a pas si longtemps, et savez-vous ce
qui lui est arrivé ? Eh bien, dans le bardo, il a cru
entrer dans un magnifique palais de cristal alors qu'en fait
il entrait dans la matrice de l'ânesse ! »
Ces manifestations illusoires dénuées de toute
réalité objective sont expérimentées
individuellement, tout comme ceux dormeurs seront sujets à des
productions oniriques indépendantes et différentes.
C'est pourquoi, bien qu'il y ait de grands traits communs à tous
au sein d'un même bardo, il n'est cependant pas possible
de donner une description précise des mondes expérimentés
durant le bardo (du devenir).
Le processus hallucinatoire qui nous fait expérimenter
l'illusion du bardo n'est pas différent de celui qui nous
fait percevoir l'univers tel qu'il nous apparaît ordinairement,
cette perception étant elle aussi tout à fait illusoire.
Quoiqu'il en soit, notre perception de l'univers nous semble
extrêmement réelle, solide, du fait des tendances
inconscientes qui habituent notre esprit à appréhender
comme réel ce qui est irréel, comme permanent ce
qui est impermanent, comme plaisir ce qui est en réalité souffrance...
Ces mêmes tendances inconscientes continuent après
la mort à conditionner ce processus de création
d'illusions qu'est la traversée du bardo.
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