Science de l'esprit  

Les 6 bardos #3

Bérou Khyentsé Rinpoché

Copyright G. TruffandierLe bardo du rêve

D'une manière générale, on inclut dans le bardo du rêve toute la période de sommeil entre l'endormissement et le réveil (bien que les périodes de sommeil profond soient sans rêves).

Lorsque nous dormons, les tendances inconscientes qui vont se manifester à travers le rêve sont les habitudes et inclinations générées et renforcées au cours de l'état de veille.

Ces tendances plongent un individu ordinaire dans une illusion onirique conditionnée par les actions et le vécu antérieurs ; le rêve est donc une conséquence karmique directe.

Le monde onirique est perçu comme étant parfaitement réel, dans la mesure où nous percevons des lieux et des êtres que nous avons connus à un moment ou à un autre, des circonstances déjà expérimentées auxquelles nous aspirons ou que nous redoutons, tous ces aspects étant en fait des extrapolations de notre vie à l'état de veille. Le rêve est donc vécu comme étant tout-à-fait réel, objectif et stable, bien qu'éminemment insubstantiel et impermanent, ne durant parfois qu'un bref instant ; cependant lorsque nous sommes dans le rêve, il ne nous vient jamais à l'esprit que ce rêve va s'arrêter !

Tout comme à l'état de veille, les tendances profondes qui nous font considérer notre vision de l'univers comme réelle entraînent en nous la production d'émotions conflictuelles telles attachement, aversion, jalousie, etc. Or si notre expérience du monde est en quelque sorte illusoire, à fortiori la plupart des rêves sont comme l'illusion d'une illusion !

Il faut cependant mentionner l'existence de certains rêves prémonitoires pouvant annoncer des événements ultérieurs, ou d'autres types de rêves qui sont des réminiscences d'existences antérieures faisant référence à des événements de notre passé profond. Ces rêves néanmoins illusoires se produisent généralement au petit matin, juste avant le réveil.

Le bardo de la vie

Nous nous trouvons actuellement dans le bardo de la vie.

Contrairement au bardo du rêve et aux bardos qui se déroulent durant la mort, nous jouissons maintenant d'un certain libre-arbitre, de la possibilité d'agir par rapport aux circonstances externes et internes ; nous avons de plus l'opportunité de pratiquer le Dharma. C'est la raison pour laquelle nous devons profiter de cet intervalle qui s'étend de la naissance à la mort pour nous efforcer de dissiper l'illusion qui recouvre notre esprit, pour essayer d'entretenir des habitudes vertueuses et créer des empreintes, des tendances profondes positives. Sans cela, si nous ne faisons rien pour calmer notre esprit et diminuer l'emprise des émotions conflictuelles, nous repartirons dans un nouveau cycle complètement illusoire.

Pour nous préparer et nous accoutumer à ce qui va suivre le moment de la mort, il existe certaines techniques, en particulier les Six doctrines de Naropa, qui furent transmises à celui-ci par Tilopa. Parmi ces six doctrines, se trouve ce qu'on appelle le yoga du rêve et le yoga du bardo. Celui-ci consiste à percevoir effectivement à l'état de veille tous les phénomènes (la manifestation) comme étant illusoires et donc pas différents fondamentalement de ceux que l'on perçoit après la mort dans le bardo. Quant au yoga du rêve, on peut dire globalement qu'il s'agit de prendre conscience, lorsqu'on rêve, qu'on est en train de dormir et de rêver, et de percevoir les productions oniriques pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire dans leur dimension illusoire, n'ayant aucun pouvoir sur nous et pouvant être changées, manipulées à volonté.

Cela exige évidemment une grande stabilité mentale et un entraînement intensif de longue haleine. Cependant, si l'on pratique convenablement ces yogas, on développe très profondément en l'esprit la faculté de reconnaître les phénomènes tels qu'ils sont en réalité. Ainsi, lorsqu'arrive le moment de la mort, au lieu d'être emporté dans un maëlstrôm, un tourbillon d'émotions et de terreurs, de bruits fracassants, de lumières aveuglantes, on est conscient de parvenir dans le bardo (du devenir en particulier) et on voit les choses telles qu'elles sont.

On peut donc échapper à la frayeur, tout le processus s'accomplit d'une manière beaucoup plus paisible, et on peut aussi, d'une certaine façon, s'en rendre maître.

Toujours dans les Six doctrines de Naropa, le yoga du corps illusoire consiste à percevoir toutes les formes comme étant insubstantielles et n'ayant pas plus de réalité que l'arc-en-ciel, tous les sons comme étant vides tel un écho, et toutes les pensées comme étant semblables à des mirages. Cette pratique permet d'approcher la reconnaissance de la nature vraiment illusoire des phénomènes, que nous considérons ordinairement comme étant objectivement réels. Grâce à cet entraînement et à cette accoutumance à aller au-delà de la simple apparence des choses pour en voir l'essence, on développe en l'esprit une habitude ancrée, une empreinte profonde qui permet, au moment de la mort, de passer au-delà des illusions du bardo.

Bien entendu, il est sans intérêt de simplement parler de tous ces aspects, qui ne peuvent en fait être compris en dehors d'une pratique sérieuse et assidue. La seule utilité de ces yogas est justement de faire sortir l'esprit de ses jeux, habitudes et tendances profondes, ce qui ne peut s'effectuer qu'à travers la force d'un entraînement continu. Pour celui qui peut mener à bien un tel entraînement, dans le cadre d'une retraite par exemple, la transition dans les bardos sera grandement facilitée.

Tout comme les illusions oniriques, le monde manifesté que nous appréhendons à l'état de veille en tant que la réalité est en fait illusoire. Quoiqu'il en soit, nous sommes prisonniers de cette apparence que nous considérons comme réelle, solide, fixe, permanente (nos maisons, notre environnement, nos proches, etc.). Ce qui nous en rend prisonnier, c'est notre incapacité d'en reconnaître la nature fallacieuse. Lorsque nous rêvons, nous faisons l'expérience de situations parfois extravagantes, mais dont toutefois il ne nous viendrait pas à l'idée de mettre en cause l'existence. Dans le rêve, il n'y a pas d'autre réalité, d'autre univers que le rêve même. Et pourtant, au réveil, on se rend compte du caractère irréel, parfois invraisemblable, de ce que nous venons d'expérimenter dans le sommeil. De la même façon, si nous pouvions nous éveiller de cette pseudo-réalité que nous appréhendons à l'état de veille, nous réaliserions son caractère totalement illusoire.

Ce qui renforce notre conviction que cette réalité est stable et objective (c'est-à-dire indépendante de nous), c'est que nous en partageons la même vision avec une multitude d'êtres, les humains. Cependant, les animaux par exemple ont une autre perception de la réalité. De plus, à l'intérieur de chaque classe d'êtres, existent de subtiles différences quant à la perception de la réalité. Ainsi, chaque être humain appréhende le monde d'une manière qui lui est propre, individuelle, en fonction de son "karma de perception". Mais tant que l'on est pris dans ce processus illusoire engendré par l'ignorance fondamentale (avidya), on est incapable de le reconnaître. On demeure absolument persuadé que tout ce qui nous entoure existe par soi-même, indépendamment de nous, et qu'il n'y a pas d'autre réalité possible. Tout comme dans le rêve on expérimente de grandes joies ou de grandes peines, la chaleur, le froid, etc., nous appréhendons une réalité qui n'est que le reflet de nos illusions.

La réalité fondamentale est la même pour tous les êtres : elle est simplement perçue différemment suivant les différents états d'existence. Les êtres au karma négatif qui ont développé des tendances extrêmement néfastes vont percevoir la réalité fondamentale en tant que souffrance, telles les flammes dévorantes ou la glace éternelle des enfers ; d'autres vont expérimenter l'univers comme le domaine d'existence particulier de certaines classes d'animaux ; d'autres comme la félicité hélas temporaire des dieux, ou encore comme nous-mêmes humains le percevons.

Cette réalité fondamentale, lorsqu'elle est libre de toute illusion et complètement débarrassée des tendances inconscientes, se révèle comme les Terres pures de félicité, les Champs purs des Bouddhas. En fait, il n'y a pas d'un côté un monde qui est le samsara et de l'autre les Champs purs du nirvana ; il n'y a qu'une seule et même réalité fondamentale perçue respectivement suivant un mode confus ou dans sa nature propre, telle qu'elle est. La clé pour se libérer de l'illusion et de la souffrance qu'elle entraîne est la reconnaissance : à partir du moment où l'on reconnaît la nature véritable des phénomènes, leur caractère illusoire, on est délivré de l'illusion, exactement comme lorsqu'on s'éveille d'un rêve. Quel que soit le bardo dans lequel s'opère cette reconnaissance, elle est libératoire de l'illusion. Mais pour cela, il faut avoir pacifié son esprit, l'avoir établi dans la vigilance et la clarté nécessaires.

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