Science de l'esprit  

Les 6 bardos #4

Bérou Khyentsé Rinpoché

Copyright G. Truffandier QUESTIONS/RÉPONSES


Qu'est-ce qui relie d'une existence à l'autre, pour qu'il n'y ait pas d'identité permanente mais qu'il y ait une continuité ?

L'esprit, l'individu, n'est pas quelque chose de fermé, de limité, avec un commencement et une fin. L'être est un peu comme un courant, comme un fleuve : il ne passe jamais la même eau et pourtant c'est toujours le même fleuve. De la même façon, il y a un "courant d'être", ou "courant de conscience", qui passe d'existence en existence. Il ne faut pas toutefois saisir le terme"conscience" au sens où on l'entend habituellement, car il s'agit ici d'un niveau extrêmement profond, primordial, ou primaire si l'on veut. Ce courant de conscience suscite la formation des agrégats, les éléments psycho-physiques qui composent notre individu et qui se dissolvent au moment de la mort pour retourner à l'état primordial. Au travers de toutes ces expériences passe un courant de conscience primordiale, et c'est cela qui transmigre.
Quoiqu'il en soit, il convient de ne pas le considérer comme quelque chose de permanent ; c'est pour cela que l'on parle de "courant de l'être".

Pourrait-on dire qu'un enterrement classique ne pose pas de problème, puisqu 'on ne perturbe pas le corps, tandis qu'une incinération peut être très nuisible, dans la mesure où la conscience individuelle reste liée au corps un certain temps ?

Il faut savoir que le contact entre l'esprit et le corps est maintenu jusqu'à la fin du processus de résorption des principes vitaux. A la fin de ce processus, on tombe dans un état d'inconscience dont on émerge en s'éveillant dans la dimension de la Claire lumière fondamentale. Cependant cette Claire lumière n'est perceptible comme telle que par celui qui s'est sérieusement entraîné durant sa vie à la reconnaître. Ainsi, pour l'immense majorité des gens, que l'on enterre ou incinère le corps n'a pas vraiment d'importance, pourvu qu'on leur permette de mourir dans le calme et qu'on ne s'empresse pas de manipuler le corps dès le décès.

Par contre, la situation est différente lorsqu'on a affaire à quelqu'un qui a pratiqué la méditation de manière profonde et intensive durant son existence.
Pour un grand méditant, il se produit au moment de la mort une sorte de"stase". Avant de mourir, il s'asseoit en posture de méditation. Les signes vitaux s'arrêtent complètement, cependant le yogi demeure en posture assise et le corps ne s'affaisse pas. Il peut rester ainsi plusieurs jours, sans qu'apparaisse aucun signe de début de décomposition. Le corps se refroidit, mais au niveau du milieu de la poitrine persiste une zone tiède. Et pendant toute cette période, le méditant demeure dans la contemplation de la Claire lumière fondamentale. Certains signes comme l'élasticité de la peau, le pincement des narines permettent d'autre part de déterminer de façon sûre que l'on a réellement affaire à un yogi en contemplation, et non pas simplementà un cadavre vidé de son courant de conscience.

Des personnes reviennent de comas dépassés et racontent qu'elles ont vu une lumière blanche formidable qui les envahissait, et que cette expérience, dans certains cas, leur apporte un approfondissement spirituel. Pensez-vous que ce soit possible ?

Si d'un point de vue clinique ces personnes étaient considérées comme mortes, du point de vue tibétain elles n'avaient pas réellement franchi le seuil de la mort, celui-ci se situant au-delà de ce qu'on définit habituellement comme la mort. Ces personnes ont vraisemblablement expérimenté le début du processus qui précède immédiatement la mort réelle, processus qui ne s'est pas poursuivi : juste avant la mort proprement dite, les deux principes vitaux blanc et rouge viennent se résorber au niveau du cœur. Ce processus s'accompagne d'états et de sensations provoquant des visions : à la résorption du principe vital blanc correspond l'apparition d'une lumière blanche, et à la résorption du principe rouge l'apparition d'une lumière cuivrée. Ainsi, cette lumière qu'ont perçue certaines personnes ayant fait des comas dépassés n'estpas la Claire lumière fondamentale du dharmata, la perception de la nature des phénomènes tels qu'ils sont.

Que pensez-vous de la mise à la morgue immédiate d'une personne qui vient de décéder, comme dans le cas notamment d'une personne qui meurt à l'hôpital ?

D'une certaine manière, mourir à l'hôpital n'est jamais très positif, du fait de l'acharnement thérapeuthique qui, s'il peut éventuellement être acceptable pour des individus ordinaires, est plutôt nuisible à un yogi ayant développé une pratique intensive. Rinpoché connaissait un lama, grand méditant qui avait obtenu les signes certains des accomplissements de sa pratique. Ce lama étant très malade, on le mit à l'hôpital. Là, voyant sa dernière heure arriver, il s'assit en posture et entra en méditation. Ses fonctions vitales commencèrent à se ralentir, il allait mourir, de la bonne façon. Mais alors un médecin a cru bon de planter des aiguilles, de le mettre sous perfusion et de le ramener à la vie ; il l'avait donc "sauvé". Seulement, pendant sept jours, le lama, qui était veillé par un moine, tint des propos complètement incohérents, parlant des apparences du bardo, etc. Et une semaine plus tard il est revenu à la raison et a dit : « Voilà, j'étais pratiquement dans le bardo et on m'a rappelé, comme ça ; il n'en est absolument plus question ! Je vais mourir demain, mais je ne me mettrai pas en posture de méditation. » Ainsi, il a dû renoncer à ce que font la plupart des grands méditants,à savoir demeurer assis en posture pendant quelques jours dans la contemplation de la Claire lumière du dharmata.

De la même façon, se retrouver immédiatement à la morgue n'est pas souhaitable et plutôt néfaste pour un méditant. Rinpoché a connu un lama qui est mort à Delhi, à l'hôpital. Bien entendu il faisait très chaud et quand Rinpoché arriva à l'hôpital pour aider ce lama en faisant la pratique de powa, le corps avait déjà été placé à la morgue, en chambre froide. Rinpoché fit les tests préliminaires indispensables pour pouvoir effectuer powa (il faut en effet s'assurer de l'état réel de la personne en question). Toutefois, dans son appréciation, il dut tenir compte des circonstances particulières (la peau, par exemple, qui aurait dû pour un méditant rester souple lorsqu'on la pince, avait perdu son élasticité à cause de la basse température du corps).

Il est dit que dans le rêve se manifestent les tendances profondes. Je voudrais savoir si Rinpoché conseillerait, comme le font les psychologues occidentaux, d'être vigilant et attentif vis-à-vis des rêves, afin de devenir conscient de ces tendances inconscientes ?

Les tendances inconscientes constituent l'un des voiles qui recouvrent notre esprit. Il y a le voile des émotions conflictuelles et, à la fois plus profond et subtil, il y a le voile des tendances fondamentales. Pour parvenirà l'Eveil, il faut se libérer de ces tendances inconscientes ; or ce n'est pas en les voyant qu'on s'en libère, mais en les purifiant, ce qui n'est pas la même chose. Pour ce faire, on va en premier lieu purifier au maximum le voile des émotions conflictuelles, et ensuite s'attaquer directement aux voiles plus profonds qui obscurcissent l'esprit. Ainsi, la connaissance détaillée des tendances inconscientes n'est pas en soi un but à poursuivre. Cette prise de conscience s'effectue d'ailleurs lorsque se dissipe le voile des émotions conflictuelles : l'esprit devient beaucoup plus clair et està même de percevoir ces tendances et de les purifier. Quoiqu'il en soit, on ne peut pas "court-circuiter" une partie du processus.

La date et les circonstances de notre mort sont-elles "programmées" dès la naissance, et si oui, par quoi ?

En principe, les circonstances de la mort sont tout à fait contingentes et dépendent de quantité de conditions et d'événements liés à l'existence présente. En fonction de son karma, chacun dispose d'une expérience de vie plus ou moins longue.

Mis à part de très rares exemples de karma extrêmement lourd et puissant qui impose une durée de vie relativement précise, il n'y a pas au départ de"programmation" inéluctable. La plupart du temps, lorsque le karma d'une personne prédispose celle-ci à rencontrer des obstacles suceptibles de raccourcir la durée de sa vie, il y a possibilité de les écarter lorsqu'ils apparaissent, dans la mesure où l'on agit de manière appropriée. Bien évidemment, lorsqu'on expérimente le mûrissement d'un karma très lourd, on ne peut plus dans ce cas parler réellement d'obstacle ; c’est le potentiel vital qui s'arrête, et il n'y a rien à faire.

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