Science de l'esprit  

L'essence de l'esprit #3
Kunzig Shamar Rinpoché

L'interrelation des phénomènes
On peut parler de deux modes de fonctionnement de l'esprit. Dans l'un, l'esprit n'est pas conscient de sa propre nature; dans l'autre, l'esprit est conscient de sa propre nature. L'esprit non conscient de sa propre nature, c'est ce qu'on appelle la conscience ordinaire. Lorsque l'esprit est conscient de sa propre nature, on appelle cela l'absorption méditative ou le samadhi. Il faut bien comprendre que tous les phénomènes de la conscience ordinaire sont des phénomènes interrelationnels, composés. Les phénomènes mentaux, c'est-à-dire tout ce qui se produit dans notre esprit, les images, les sentiments, les pensées, etc., sont toujours le résultat de la combinaison de plusieurs éléments. Il y a des phénomènes mentaux dit positifs et des phénomènes mentaux négatifs. Par exemple, si j'éprouve de l'amour ou de la compassion, ce sont des phénomènes mentaux positifs. Si j'éprouve de la jalousie, c'est un phénomène mental négatif. Mais la compassion n'existe pas en tant que telle, par elle-même. La compassion toute seule n'existe pas; ce qui provoque la compassion, c'est la rencontre de mon esprit avec un objet pour cette compassion.
Si je vois quelqu'un qui souffre et est malheureux, je développe de la compassion et celle-ci est un phénomène mental composé, produit, elle est le fruit de l'inter-relation entre mon esprit et un objet extérieur. De la même façon, lorsque je suis jaloux, cette jalousie en elle-même n'existe pas; il n'y a pas de jalousie intrinsèque, abstraite, on est toujours jaloux de quelqu'un ou de quelque chose. Encore une fois, c'est la relation entre l'esprit ou la conscience et un objet extérieur qui engendre cette jalousie, exactement de la même façon que sont engendrés d'autres phénomènes mentaux qui sont neutres. Par exemple, si je vois une fleur sans éprouver particulièrement de plaisir ou de déplaisir, je me contente de percevoir. La perception dite perception pure est un phénomène mental qui, lui aussi, est le fruit d'une relation entre un objet et la conscience par l'intermédiaire des sens. Il n'y a donc pas de phénomène mental intrinsèque, existant par lui-même ; tous les phénomènes mentaux, quels qu'ils soient, tous les modes de fonctionnement de mon esprit dans la conscience ordinaire, sont composés et sont le fruit d'inter-relations. L'essence de cet esprit, par contre, est la façon dont il existe en dehors de toute relation. Tous les phénomènes mentaux sont le fruit de l'inter-relation de l’esprit avec autre chose. Maintenant, il faut s'attacher à trouver l'esprit en dehors de cette relation, à trouver l'essence même de l'esprit, ou la nature même de l'esprit, en dehors de toute relation avec quoi que ce soit.
Lorsqu'on a compris cela, il est possible de méditer de manière correcte. Si on ne comprend pas cela, on s'expose à un risque.

La prise de conscience
Ce risque consiste à créer un phénomène mental qui s'appellerait absence de phénomènes mentaux. Dans notre désir de percevoir l'esprit en dehors de toute relation, on peut créer une idée d'esprit en dehors de toute relation, et cette idée est elle-même un phénomène mental. En fait, l'entrée dans la contemplation de l'esprit par lui-même, dans la contemplation de la nature essentielle de l'esprit, a sa clef dans cette faculté que l'on appelle en anglais "awareness", la conscience. C'est contemplation où l'on ne cherche pas à voir quoi que ce soit, où l'on ne poursuit pas un but; elle est simplement le pur fait d'être présent, si l'on peut dire. Il n’y a pas de mot, hélas, pour traduire en français "to be aware" of. Cela signifie : être conscient que quelque chose est là, présent, mais sans rien faire. Et l'entrée dans la méditation sur la nature de l'esprit est aussi dans cette attitude où l'esprit est simple prise de conscience; pas prise de conscience de quelque chose, simplement prise de conscience sans chercher ceci ou cela. Une fois que l'on a trouvé cette attitude qui est simple prise de conscience, on peut l'approfondir peu à peu pour aller en plus loin et plus profond.
Cette prise de conscience représente l'attitude qu'il est nécessaire de développer pour contempler vraiment la nature de l'esprit. Il faut bien savoir que, sans cette contemplation de la nature de l'esprit, il n'est pas d'éveil possible. En dehors de cette contemplation de la nature de l'esprit, il n'est pas possible de parvenir à ce qu'on appelle l'illumination. Il existe bien entendu toutes sortes d'autres pratiques qui sont nécessaires, et représentent une préparation à cela.
Ceux qui sont présents, dans cette salle ont en général pratiqué beaucoup; ils ont accomplit les pratiques préliminaires, des visualisations, des récitations de mantras, des rituels, etc., et ils le font depuis longtemps. C'est aussi pour cette raison que je me permets de parler de contemplation de l'esprit et du fait que c'est la seule voie qui permette de parvenir à l'éveil, parce que ce ne sont pas des choses que l'on est autorisé à dire à des personnes, nouvelles et averties. Mais je vois vos visages depuis longtemps et j'en déduis que la plupart d'entre vous êtes qualifiés pour recevoir ce genre d'enseignement. Il faut donc retenir que, quelle que soit la valeur des gourous yogas, et autres pratiques, que chacun d'entre vous accomplit ou a accompli pendant de longues années, c'est la contemplation de la nature de l'esprit qui permettra l'illumination et rien d'autre.

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