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Pratiquer
le Dharma
Lama
Jigmé Rinpoché
Pour
parvenir à la compréhension véritable du
dharma et de notre situation présente, et garder celui-là
présent à l'esprit, il faut développer autre
chose que la simple réflexion et la simple attention que
nous utilisons pour l'instant. Il faut développer le non
agir, la non fabrication, la non-intervention. Habituellement,
lorsque nous regardons quelque chose, nous le classons aussitôt
dans telle ou telle catégorie : "C'est bon, c'est mauvais,
c'est bien, ce n'est pas bien, ça me plaît, ça
ne me plaît pas, ça doit continuer, ça doit
s'arrêter etc." Nous portons ainsi sur toutes les choses
un regard qui non seulement nous permet de les voir, mais qui
immédiatement les transforme. Ce n'est plus simplement
un objet ou un être ou une pensée ou une action que
nous regardons, c'est un objet qui nous plaît ou nous déplaît,
une pensée désagréable ou agréable,
un être plaisant ou déplaisant, etc. Si l'on veut
vraiment tourner son esprit vers le dharma, il faut s'entraîner
à une autre manière de voir les choses, à
simplement les considérer telles qu'elles sont, sans les
qualifier de bonnes ou de mauvaises, sans intervenir dans la réalité.
C'est le but de la contemplation. On s'entraîne d'abord,
dans la contemplation, à cette non-intervention, à
ce non agir de l'esprit et puis, petit à petit, cela s'étend
à la vie quotidienne ; on voit alors réellement
les choses telles qu'elles sont. Tant que l'on fonctionne d'une
manière interventionniste, tant que l'esprit intervient
et que des phénomènes mentaux se rajoutent, on reste
à la surface des choses, on ne les comprend ni on ne les
connaît ; on perçoit une enveloppe, on ne goûte
pas vraiment les choses ou les situations. Par contre, lorsqu'on
s'entraîne au non agir, non seulement on comprend les choses,
mais encore on les sent, on les perçoit, elles font réellement
partie de notre conscience, pourrait-on dire. Quand on applique
ce non agir de l'esprit à la réflexion sur le caractère
précieux de l'existence humaine, à la réflexion
sur la nature de l'esprit, à la réflexion sur la
nature du dharma, etc., non seulement on a compris intellectuellement
ce que c'était, mais en plus on le sait, on le possède,
on vit cette compréhension. Là, on peut dire qu'on
a réellement tourné son esprit vers le dharma.
Si l'on adopte une attitude correcte,
on aborde le dharma, la voie vers l'éveil, d'une manière
détendue. Si l'on s'entraîne à l'examen dont
on a parlé, qui est dépourvu de fabrication, d'intervention
etc., on se libère par la même occasion progressivement
de ce qu'on appelle les huit dharma mondains, comme l'attachement
au succès, la crainte de l'échec, l'attachement
au fait d'être bien considéré ou mal considéré,
etc. Cette espèce de crispation de l'ego qui fait que nous
envisageons toutes les situations avec une sorte de tension, partagés
entre l'espoir que cela se déroule bien et la crainte que
cela n'aille pas vraiment bien, n'est pas la bonne attitude pour
aborder la voie qui mène à l'éveil. Cette
voie conduit à la libération de toutes les limitations
de l'esprit et donc de toute crispation ; il y a ainsi une incompatibilité
totale entre le fait de vouloir obtenir l'éveil et le fait
d'avancer complètement crispé, en disant : "Est-ce
que c'est bien, est-ce que ce n'est pas bien, est-ce que je pratique
bien ou pas bien ?', S'entraîner à la contemplation
de toute chose d'une manière sereine, sans intervenir,
mais en restant extrêmement lucide, s'entraîner à
ne plus à être crispé sur le désir
d'un résultat immédiat, mais à simplement
attendre que les choses mûrissent, est essentiel si l'on
veut réellement obtenir un résultat dans la pratique
du dharma.
Emotions et vigilance
Comme on vient de le dire, quoi que
l'on fasse, où que l'on aille, on se rapproche progressivement
de l'éveil dans toutes nos actions. C'est effectivement
possible à partir du moment où l'on a réellement
tourné son esprit vers le dharma et où l'on a appris
à porter sur toute chose, en particulier sur son propre
esprit, un regard clair, n'intervenant pas dans un sens ou dans
l'autre. Quoi que l'on fasse, tant qu'on n'a pas atteint l'état
de bouddha, l'esprit est habité par la colère, la
jalousie, l'avidité, l'envie, l'aversion, l'attachement,
etc. Pour l'instant, on se dit : "Tout cela n'est pas bien, donc
je ne veux pas le voir" et finalement ces émotions prennent
le dessus et nous poussent, sans que nous le sachions, à
accomplir des actes nuisibles et à entretenir des attitudes
qui ne sont pas compatibles avec l'éveil. A partir du moment
où l'on a décidé d'ouvrir les yeux, de ne
pas juger, mais de voir clairement, il faut faire confiance à
notre sagesse innée. Nous avons tous la nature de bouddha,
elle se manifeste quand même, et à partir du moment
où l'on voit la colère, la jalousie, l'attachement
excessif, etc. on est parfaitement capable de dire non et de ne
pas se laisser entraîner par son aversion ou son avidité.
Cela n'est possible que si l'on est capable de reconnaître
ces choses là, de les voir vraiment sans se voiler les
yeux. On peut alors vraiment agir en conséquence et faire
du dharma notre chemin : tous nos actes accomplis sciemment seront
empreints de cette conscience même. Si on se laisse emporter
par la colère, on saura que la colère est présente
et qu'il vaut mieux l'éviter ; si par contre on voit la
colère avant de se laisser emporter, on pourra peut-être
dire non et trouver un autre moyen ; de même pour la jalousie,
etc. A chaque fois, on sera réellement conscient de ce
qu'on fait et on prendra ainsi conscience de la nature de nos
actes. A la base des actes négatifs, il y a des émotions.
La malveillance, la convoitise l'aveuglement volontaire ont pour
résultat le fait de nuire à autrui, de tuer, de
voler, de mentir, de calomnier, etc. Il existe une relation directe
entre les émotions et les actes négatifs, et lorsqu'on
est conscient des émotions, on peut éviter de commettre
des actes négatifs. Mais si l'on n'en est pas conscient,
si on ne veut pas les voir, il est impossible d'éviter
les actions négatives.
L'écoute et la contemplation
Cela nous amène à parler
de la manière d'accueillir et d'utiliser les enseignements.
Nous écoutons des enseignements, mais il faut aussi réfléchir
à leur contenu et cela est directement lié à
ce qu'on vient de dire. On écoute un enseignement et ensuite
on réfléchit, en disant : "Oui, c'est un bon enseignement,
je suis d'accord ou pas d'accord, etc." mais cela ne suffit pas.
Malheureusement, on s'arrête très souvent là
et finalement on se fait une idée un peu schématique
des choses. Lorsqu'on dit que telle action est négative,
que tel comportement mène à plus d'obscurité,
etc. c'est parfaitement vrai, mais on le répète
sans l'avoir intégré, sans que cela soit devenu
une partie de nous-mêmes, une partie de notre esprit. Et
dès qu'on a le dos tourné, on l'oublie et, au moment
d'agir, on n'en tient pas compte du tout. C'est très curieux,
parce que, d'un côté, on sait ce qu'il faudrait faire
et, de l'autre côté, on fait exactement le contraire.
Cela vient de ce qu'on n'est pas allé assez loin dans la
deuxième phase qui est celle de la réflexion. Il
s'agit là de contemplation. Encore une fois, il s'agit
d'aller voir si c'est vrai ; on nous a dit que cela fonctionnait
comme cela, que telle émotion existait, alors on regarde
sans penser : "c'est bien ou c'est mal". On utilise cette contemplation
qui ne rajoute rien, ce non agir de l'esprit, et ensuite, quand
on nous parle des conséquences négatives de tel
mode de pensée, de telle action, on regarde vraiment autour
de soi, dans la vie de tous les jours. il faut faire cela encore
et encore, avec décontraction, jusqu'à ce qu'on
ait vraiment compris. Ce n'est pas : "le lama me l'a dit" ou "je
l'ai lu", c'est : "je le vois, parce que c'est clair et évident".
Une fois que c'est devenu évident, on n'a plus peur, on
est complètement décontracté, on n'a plus
à craindre de se faire du mauvais karma ou de tomber dans
l'erreur, parce que l'on sait, que l'on y voit clair et que tout
naturellement on utilise les bonnes méthodes. Mais tant
qu'on n'a pas fait cet effort d'aller au-delà d'une simple
compréhension consistant à dire : "oui, c'est bien,
c'est ainsi", tant qu'on n'a pas fait l'effort de redécouvrir
par soi-même, d'ouvrir les yeux par soi-même, on est
toujours crispé quand on pratique le dharma, parce qu'on
n'est pas sûr de ne pas se tromper. La seule manière
de le pratiquer d'une manière décontractée,
c'est d'aller suffisamment loin dans la réflexion et la
contemplation pour que cela devienne complètement naturel.
La mise en pratique
On tend alors à ce que la
pratique du dharma soit réellement notre vie et à
ce qu'elle soit spontanée et naturelle. On n'a plus à
se demander : "Du point de vue du dharma, vaut-il mieux faire
comme ceci ou comme Cela. L'action que l'on est amené à
accomplir est tout naturellement l'action juste du point de vue
du dharma. Cela ne peut se faire que lorsqu'on a vraiment intégré
ce point de vue : on peut alors dire qu'on a réellement
fait du dharma son chemin.
Trois
choses se produisent. Tout d'abord, on accumule spontanément
des actions positives puisqu'on a réellement compris la
loi de causalité, qui n'est plus une notion intellectuelle,
mais quelque chose que l'on sent, comme son équilibre corporel.
Nous avons tous des tendances naturelles, venant de très
loin, qui sont des tendances négatives, mais lorsqu'elles
se manifestent, on en perçoit immédiatement le danger
et on n'y cède pas forcément. On a plutôt
tendance à favoriser les tendances positives. Ainsi on
pratique spontanément l'accumulation de karma positif.
Ensuite, on pratique la purification de l'ignorance petit à
petit, nous tendons à rechercher toutes les occasions de
clarifier notre pensée, d'affiner notre compréhension
vécue, notre contemplation de la nature des choses et de
l'esprit, et des émotions qui nous animent. On va donc
vers un déblaiement de l'esprit et du karma à la
fois.
Enfin, on développe tout naturellement la vigilance, qui
est une concentration mais sans crispation c'est la faculté
de poser son esprit sur un sujet ou un objet et de le voir clairement,
sans être distrait, sans passer d'une chose à l'autre.
Là encore, c'est quelque chose qui tend à se développer
tout naturellement.
Notre existence intègre complètement tous ces aspects
d'une façon naturelle. Ce n'est pas pour cela qu'on est
complètement débarrassé des tendances négatives
; elles sont toujours là, mais n'ont plus le même
pouvoir et, en tous cas, ne nous empêchent plus ni de voir
les choses telles qu'elles sont, ni de poursuivre notre chemin
vers l'éveil.
Ainsi donc, pratiquer ce chemin parfaitement
pur qu'est la voie du dharma, c'est constamment pratiquer les
deux accumulations, accumulation de karma positif, et par là
même purification du karma négatif, et accumulation
de sagesse. Ces deux accumulations se font d'une manière
tout à fait naturelle et spontanée, à partir
du moment où l'on a pris conscience des différentes
tendances qui nous animent. On s'aperçoit aussi que toutes
ces tendances sont le résultat d'habitudes, habitudes d'esprit,
habitudes d'agir et de ressentir, etc., prises au cours de temps
extrêmement longs à partir des émotions comme
l'aversion, l'attraction, l'ignorance. Les comportements renforcent
les tendances, les tendances renforcent les comportements, et
ainsi de suite. Une fois qu'on a pris conscience de cela, on peut
progressivement changer ses habitudes ; c'est ce qu'on fait au
travers de la compréhension, de la vision claire de la
situation, et c'est cela l'entraînement de l'esprit. D'une
part, on est beaucoup plus conscient de ce qui se passe à
l'intérieur de l'esprit, d'autre part les actions que l'on
accomplit sont beaucoup plus orientées d'une manière
positive. Ces actions orientées d'une manière positive
développent des habitudes et des tendances elles-mêmes
positives qui combattent l'influence des tendances négatives.
On assiste peu à peu à une modification du comportement,
et à une clarification de l'esprit et une diminution de
l'ignorance. En effet, dès qu'on a vraiment commencé
ce cycle, on ne s'arrête plus, on avance vers davantage
de compréhension et toujours moins d'ignorance.
L'esprit d'éveil
Pour compléter ce tour d'horizon
de la voie du dharma, il faut savoir que tout cela n'est vraiment
valide qu'éclairé par l'esprit d'éveil, lorsqu'on
cesse de considérer la progression spirituelle comme une
affaire personnelle et égotique, pour la replacer dans
un contexte beaucoup plus général. L'esprit d'éveil
est ce qui permet de développer les qualités inhérentes
à notre propre esprit. Il est impossible de développer
la bodhicitta, l'esprit d'éveil, l'amour et la compassion
sans les autres : nous avons absolument besoin d'eux. Tel est
l'enseignement fondamental appelé l'entraînement
de l'esprit. Les autres, même et surtout lorsqu'ils nous
font du mal ou qu'ils essaient de nous créer des obstacles,
sont indispensables si nous voulons réellement développer
l'esprit d'éveil. A partir de cette bodhicitta, de cette
ouverture, il est possible de progresser régulièrement
vers la réalisation, de développer les deux accumulations,
de purifier complètement son esprit. Si l'on ne tient pas
compte de cet esprit d'éveil et du fait qu'il est nécessaire
de se tourner d'abord vers les autres si l'on veut progresser
soi-même, on risque de se heurter à des obstacles
considérables.
L'objet de l'esprit d'éveil,
ce sont les êtres en général, les personnes,
les animaux, etc. et il est essentiel de prendre conscience que,
sans eux et sans l'amour et la compassion que l'on peut développer
à leur sujet, on est complètement impuissant à
se diriger vers l'éveil. ils représentent un élément
complètement indispensable à notre propre éveil,
et il faut s'habituer à les considérer sans les
juger et à baser l'amour et la compassion que l'on peut
ressentir pour eux sur quelque chose de solide. Ressentir
de l'amour et de la compassion pour quelqu'un que l'on aime bien
ou qui souffre, c'est en fait développer de l'attachement
; par contre, l'amour et la compassion pour les êtres prennent
leur source dans la compréhension de la situation de ces
êtres. On comprend ce qu'est la loi de causalité,
on sait que tous les êtres sont soumis au karma et à
l'ignorance et que, du fait de cette ignorance, ils créent
leur propre souffrance par les actes négatifs qu'ils commettent.
Quand on constate la souffrance qu'il peut y avoir dans le monde
autour de soi, sans parler du samsara en général,
c'est quelque chose d'horrible et on n'a qu'un désir, c'est
que cela s'arrête. Tout le monde a droit au bonheur et notre
souhait est que tous les êtres soient heureux. Qu'on connaisse
les gens ou qu'on ne les connaisse pas, cela n'a aucune espèce
d'importance. L'important est de considérer, d'une part,
la loi de causalité, d'autre part, l'ignorance et ce système
absurde qui fait que des êtres, par ignorance, se font du
mal à eux-mêmes et aux autres. il faut que cela s'arrête.
Voilà ce que sont l'amour et la compassion. A partir du
moment où l'on commence à développer cela
et où l'on se dit que cela ne doit pas avoir de limites,
il s'agit d'une compassion qui s'étend à tous les
êtres. Certains êtres sont horribles, certains êtres
sont méchants, mais ils ont autant droit que les autres
à notre compassion, parce que leur méchanceté
et leur malveillance, bien que révoltantes, proviennent
de l'ignorance et qu'ils se préparent ainsi des souffrances
terribles. Il faut s'entraîner à l'amour et la compassion,
ils ne sont pas spontanés. Petit à petit, notre
amour et notre compassion engloberont tous les êtres et,
quels qu'ils soient, nous pourrons les regarder avec le regard
de la bodhicitta. Cela est indispensable pour suivre le chemin
parfaitement pur vers l'éveil.
Il convient enfin d'insister fortement
sur la façon de mettre en application ce qui vient d'être
dit. Il existe deux façons de comprendre les choses, la
façon intellectuelle, et l'autre façon qui consiste
à examiner, aller voir, constater et dire : "Ce n'est pas
la vérité que l'on m'a transmise, c'est ma vérité,
parce que je sais que c'est ainsi." Et quand on parle d'amour
et de compassion vis-à-vis des êtres, ou quand on
parle de bon ou de mauvais karma, cela doit représenter
la vérité de chacun d'entre nous. Ce n'est pas parce
qu'on nous a dit qu'il fallait développer l'amour et la
compassion qu'on va se tourner vers les êtres avec amour
et compassion : "Ah ! le pauvre ! " Cette attitude est comme de
la peinture à la surface de l'esprit, c'est une attitude
plaquée, un simple décor à la surface de
l'esprit. Ce qu'il faut, c'est simplement réfléchir,
regarder, et puis sans qu'on ait besoin de se dire qu'il faut
éprouver de l'amour et de la compassion, on éprouvera
spontanément de l'amour et de la compassion, parce qu'on
aura compris et que cela sera notre vérité.
Lama Jigmé
Rinpoché
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