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De
la conscience ordinaire à la conscience éveillée
Kunzig
Shamar Rinpoché
Traité
de la distinction entre la conscience (namshé) et la Sagesse
primordiale (Yéshé) du troisième Karmapa
Rang Djoung Dorjé
Cet enseignement
a été donné à D.K.L., par Shamar Rinpoché,
dans le courant du mois d'août 1981.
Ce traité
(sct sâstra) examine et établit la distinction entre
la connaissance en mode distinctif, la conscience ordinaire et
la sagesse primordiale des Bouddhas.
De façon
générale, tous les phénomènes du Samsara
et du Nirvana peuvent être résumés en trois
catégories :
1 - Les objets inanimés substantiels.
2 - Les objets inanimés non substantiels.
3 - Les objets animés, la Connaissance ou esprit.
Les
deux premières catégories constituent le domaine
des diverses sciences et ne nous concernent pas directement ici.
Nous n'étudierons que la troisième catégorie,
la Connaissance ou esprit.
Cet esprit
a deux aspects principaux :
- L'esprit sous l'emprise de l'illusion ; c'est la Connaissance
ou conscience imparfaite, partagée qui ne vient pas d'elle-même.
- L'esprit qui n'est plus troublé par l'illusion ; c'est
la Sagesse primordiale, immédiate et suprême.
Ces deux aspects
de l'esprit sont semblables à un visage, dont les aspects
changent, bien qu'il reste semblable à lui- même
: parfois courroucé, semblable à l'esprit sous l'emprise
de l'illusion : parfois paisible, semblable à la Sagesse
primordiale.
Cette conscience sous l'emprise de l'illusion est l'origine du
cycle des existences et des êtres, tandis que la Sagesse
primordiale ou Connaissance immédiate est " l'Au-delà
de la souffrance ", le Bouddha éveillé de l'illusion.
Le but de
ce traité est donc d'établir la distinction entre
les deux possibilités de manifestation de l'esprit en éliminant
les défauts de la conscience illusionnée et en faisant
apparaître la Sagesse primordiale, naturellement libre de
toute illusion.
Ces deux aspects
de l'esprit constituent les deux grandes parties de ce traité
:
I. La conscience ordinaire
II. La conscience éveillée : la Sagesse
I. LA CONSCIENCE
1. Explication
de l'esprit comme source de l'illusion et de la non illusion.
2. Exposé des apparences en tant que produit de l'esprit.
3. Exposé de l'esprit comme non-né.
4. Exposé des huit consciences en tant que causes et conditions
de l'illusion.
1. Explication
de l'esprit comme source de l'illusion et de la non illusion
A. LES SYSTEMES
NON BOUDDHISTES
La question
de l'origine du cycle de la souffrance, du bonheur et de l'indifférence
de l'homme et du monde a donné lieu à de nombreuses
réponses, qui constituent autant d'opinions et de systèmes
philosophiques et religieux.
Tout d'abord, il y a ceux pour qui la question ne se pose même
pas ou qui n'ont pas d'opinion sur leur existence.
Parmi la multiplicité des systèmes qui ont proposé
des réponses, nous allons nous intéresser particulièrement
aux systèmes indiens dont, à titre d'exemple, nous
étudierons les plus significatifs, qui semblent constituer
les modèles que l'on trouve plus ou moins partout.
- Le point
de vue Samkhya
A l'époque
du Bouddha , l'Inde comptait 360 systèmes philosophiques,
dont le plus puissant était sans doute le Samkhya que nous
allons étudier pour commencer.
Selon le point de vue Samkhya, la cause première qui induit
et harmonise le bonheur, la souffrance et l'indifférence
du monde est le Principe créateur (tib. tsowo) doué
de cinq qualités ; il est unique, animé, indivisible,
capable de produire des émanations de lui-même et
inobstrué.
Ce principe créateur a la capacité de faire apparaître
le monde de la manifestation qui est le fruit du déploiement
de l'activité qui émane de lui-même.
L'autre extrémité de la polarité est constituée
par " l'entité " (tib. daq) qui a le pouvoir
de jouir, d'expérimenter et de ressentir ce monde ainsi
créé.
Cependant,
le jeu de la manifestation émanée du principe créateur
est trompeur ; il est le piège de l'illusion, dans lequel
l'entité pensante (les êtres conditionnés)
est enchaînée. Ainsi, les maîtres spirituels
Samkhya utilisent les techniques de méditation, et notamment
Shamatha, afin de permettre à " l'entité "
de se libérer de l'emprise de la confusion illusoire créée
par le principe. L'intellect est considéré comme
un miroir à deux faces : plus l'adepte médite et
coupe l'emprise des apparences illusoires, plus l'emprise du principe
diminue. Selon les Samkhya le Jeu illusoire perd son effet sur
"l'entité " le principe créateur résorbe
en lui-même le déploiement de la manifestation et
ainsi " l'entité " qui recouvrait tous les êtres
n'est plus affectée par le jeu des productions illusoires
et elle est ainsi libérée.
Selon le point
de vue bouddhiste, cette approche philosophique Samkhya comporte
des lacunes et des interprétations qui ne peuvent être
expliquées et que l'on doit attribuer à une foi
aveugle, notamment l'acceptation d'un principe créateur
de l'illusion, séparé de l'entité, ou l'indifférenciation
d'une " entité " qui recouvrirait tous les êtres
(la vie ?).
On pourrait
en effet se demander ce qu'il advient lorsque " l'entité
" se libère du jeu de la manifestation illusoire:
cela veut-il dire que lorsqu'un être se libère, tous
sont spontanément libérés ? Ou, au contraire,
faut-il comprendre que tous les êtres doivent se libérer
pour que " l'entité " soit libérée
?
Cependant,
bien que le système ne réponde pas à ces
questions et que l'on doive le considérer comme une croyance
superstitieuse, cette explication Samkhya est, d'un certain point
de vue, la plus intelligente et la plus proche du Bouddhisme,
car elle reconnaît que la souffrance est l'état de
" l'entité " sous l'emprise du jeu des productions
illusoires du Principe (tsowo). La méditation et l'ascèse
sont donc les moyens dont dispose " l'entité "
pour se libérer de la souffrance en faisant cesser l'emprise
du jeu illusoire de la manifestation.
En reconnaissant
à " l'entité " la capacité et la
liberté de se libérer de la souffrance, cette croyance
Samkhya, malgré ses lacunes, est la plus pertinente parmi
les systèmes non bouddhistes. C'est la raison pour laquelle
Kongtrul Rinpoché appelle cette école " Tirthika
", c'est-à-dire ceux qui ont une marche en-dessous,
ceux qui sont sur le seuil.
- Le point
de vue Théiste
Le deuxième
type de croyance que nous allons étudier est la croyance
théiste en un dieu créateur, comme celle du culte
d'Ishvara en Inde (Mahadeva - tib. wang tchoug). Selon cette croyance,
les états multiples de l'être dépendent de
leur relation avec le dieu créateur : si le dieu créateur
est satisfait, l'on renaîtra dans les états divins
ou les états de libération ; si, au contraire, le
dieu n'est pas satisfait, l'on est puni et envoyé dans
les états d'existence infernaux.
Mahadeva ;
le dieu créateur, est défini par huit caractéristiques
:
1 - II est unique et indivisible,
2 - II est permanent.
3 - Sa nature est mouvante.
4 - II est dieu.
5 - II est digne de respect.
6 - II est pur, c'est-à-dire animé de bienveillance
et de compassion pour les créatures.
7 - II est créateur.
8 - II est indépendant et autonome.
Par ces huit
caractéristiques, le dieu créateur Mahadeva est
donc suprême et il est le créateur de toute la manifestation
du monde phénoménal, En ce sens, la création
dépend donc d'un facteur extérieur à elle-même
et le créateur est extérieur à sa propre
création.
Ce point de vue diffère des croyances Jaïns, qui considèrent
:que le jeu de la manifestation n'est pas différent du
Principe créateur : la création est émanée
du créateur et il peut la manifester ou la résorber
à loisir. La cause de la manifestation du monde phénoménal
est inhérente à ce monde, créateur et création
n'étant pas différents.
Ces deux approches ne sont pas fondées et constituent des
croyances superstitieuses qui ne sont pas justifiables. L'argument
principal que l'on peut opposer à la croyance théiste
est de se demander : " qui a créé le créateur
? ". D'autre part, Il semble contradictoire d'affirmer que
ce créateur est " permanent " et " mouvant
" à la fois, car ces deux caractéristiques
s'excluent mutuellement. Enfin, par sa caractéristique
de pureté, le créateur entretient avec les créatures
une relation maternelle d'amour et de compassion. Comment imaginer
alors qu'il puisse les envoyer aux enfers ?
Pour ce deuxième système, du point de vue théiste
indien, le culte de Mahadeva sert d'exemple, car cette approche
se fonde sur une hypothèse encore moins justifiable et
qui nécessite donc une plus grande croyance superstitieuse.
Nous avons
étudié ici un des systèmes théistes
indiens, le culte de Mahadeva, à titre d'exemple, car cette
approche est identique dans tous les autres cultes indiens qui
s'adressent à différentes divinités, telles
que Vishnou ou Brahma.
Il n'est donc pas nécessaire de les étudier tous
et les arguments de réfutation sont valables et applicables
à tous les cultes qui considèrent un Dieu créateur
extérieur à sa création.
En ce qui
concerne la méditation et l'action, les Jaïns pratiquent
la méditation de Shamatha, le calme de l'esprit, et l'ascèse.
Ils ne portent pas de vêtements, car se vêtir serait
entrer dans le piège du Principe créateur. Ils s'abstiennent
aussi de boire et de manger, car l'attachement à la nourriture
et à la boisson emprisonne dans les filets du " tsowo
". Aussi, ils ne portent que des vêtements sales et
rapiécés et ne se nourrissent que de nourritures
médiocres.
Les adeptes de Mahadeva et des autres cultes théistes pratiquent
les crémations, les immolations et les sacrifices. Les
techniques de méditation de ces croyances sont principalement
des pratiques de visualisation de la divinité, ainsi que
la pratique des différents yogas. Quelles que soient les
techniques de méditation employées, elles ne peuvent
pas porter de fruits, puisqu'au départ elles se fondent
sur un point de vue erroné.
Ignorant que l'origine du cycle des existences et de la souffrance
est la saisie de l'existence d'un soi, ces croyances attribuent
l'origine du monde et des êtres à un principe créateur,
un dieu extérieur, etc. et elles ne peuvent donc couper
la racine des existences conditionnées et douloureuses.
Remarques
:
Les techniques de méditation du Vajrayana unissent la phase
du développement de la divinité et la phase d'achèvement,
c'est-à-dire la création de la divinité visualisée
et la résorption dans la vacuité d'existence propre.
Pour ne pas tomber dans les méditations de type réaliste
des écoles théistes, il est important de comprendre
l'absence d'existence propre de la divinité. Afin d'éviter
ce type d'erreur, il faut étayer sa pratique sur une compréhension
parfaite de l'Esprit d'Eveil, tel qu'il est exposé par
Shantideva dans le Bodhicharyavattara notamment, et par une compréhension
de la vacuité d'existence propre des phénomènes
selon le point de vue de la Prajnaparamita.
- Les systèmes
athées (nihilistes)
Le troisième
système indien que nous allons étudier est le système
qui, littéralement, " rejette au loin " et réfute
toute origine du monde phénoménal. Le monde extérieur,
et les êtres qu'il contient, apparaissent spontanément
et ne sont produits par aucune cause première.
" Qui fait briller le soleil ? Qui fait couler l'eau ? Pourquoi
les baies des arbres sont-elles rondes ? Qui a dessiné
l'harmonie des couleurs des plumes du paon ? " etc. Ce n'est
ni un créateur, ni un artiste, ni un magicien ; ces phénomènes
apparaissent naturellement sans autre cause qu'eux-mêmes.
Il n'y a donc pas de vies antérieures, puisque personne
n'a jamais vu les vies. Il n'y a pas non plus de vies antérieures,
car le corps et l'esprit sont une seule et même entité
: quand le corps périt, l'esprit périt avec lui.
Puisqu'il n'y a pas de loi karmique qui lie entre eux les actes
par une relation de cause à effet, il n'y a pas d'actes
nuisibles ni de conséquences à redouter et il n'est
pas besoin d'accumuler de l'activité bénéfique.
En un mot, le slogan de cette approche est : " fais aujourd'hui
même ce que bon te semble ! ".
Cette approche est le fondement de certaines explications matérialistes
de l'univers et constitue dans l'ordre hiérarchique des
réponses au problème de l'existence, le point de
vue le plus bas et le plus primaire, car il permet de justifier
des aberrations et des productions anarchiques de la loi universelle
d'apparition des phénomènes.
En effet, s'il en était ainsi, comment pourrait-on être
certain de récolter du blé lorsqu'on plante des
grains de blé ? Pourquoi n'obtiendrait-on pas du riz ou
du seigle ? Pourquoi les hommes ne donneraient-ils pas naissance
à des animaux ?
Les pierres et les eaux pourraient être animées,
etc.., On pourrait multiplier à l'infini les aberrations
que serait susceptible d'entraîner l'acceptation d'un tel
système.
- Les croyances
de la magie noire (bon po)
Avant l'arrivée
au Tibet du Khenpo Bodhisattva Shatarakshita, de Guru Rinpoché
et du traducteur Tumisambotta, le pays était envahi par
la tradition de " Bonpos ", magiciens noirs pour qui
le monde était créé par un créateur
semblable à Mahadeva, qu'ils nommaient " Gampo Tcha
". Cette croyance était encore prépondérante
au Tibet avant le règne du roi du Dharma, Sontsen Gonpo,
et ne fut anéantie que par l'établissement définitif
de la doctrine des Bouddhas par Guru Rinpoché et les maîtres
indiens.
Ces quatre modèles de croyances qui se développèrent
en Inde et au Tibet sont des exemples - types des innombrables
systèmes d'explication produits par l'humanité en
réponse à la question de son existence. Après
avoir survolé ces systèmes " extérieurs
", c'est-à-dire extérieurs à la vérité,
à ce qui est, il nous faut maintenant étudier les
différents courants de pensée qui se développèrent
à l'intérieur même du Bouddhisme (tib. nang
pas, lit. " intérieur ").
B.
LES SYSTEMES BOUDDHISTES
Tous les systèmes
philosophiques bouddhistes reconnaissent unanimement les émotions
perturbatrices comme la racine du cycle des existences et la pratique
de la méditation comme le moyen de pacifier ces émotions
perturbatrices. Sur cette base commune se sont développés
quatre systèmes philosophiques qui conduisent à
des niveaux de réalisation différents. Le premier
système philosophique bouddhiste est une approche "
réaliste ".
- LesVaibhâsikas
En effet,
les Vaibhâsikas reconnaissent une existence "réelle
" aux particules élémentaires et indivisibles
qui sont les constituants de tout le monde phénoménal.
Ce monde est un agrégat grossier qui n'existe qu'au niveau
relatif, mais qui n'est pas réellement existant en lui-même
; seules les particules (atomes) sont réellement existantes
selon cette approche, le monde des phénomènes n'a
donc plus pour cause première un principe ou une divinité
créatrice, mais les particules élémentaires
qui, selon leurs caractéristiques et leur organisation,
donnent naissance aux éléments, tels que le feu,
l'eau, la terre, etc. et à la multiplicité des formes.
De même, pour les Vaibhâsikas l'origine de la conscience
et de l'esprit est le plus petit instant de conscience indivisible
auquel ils reconnaissent une existence réelle : l'esprit
n'étant finalement que la succession de ces instants primordiaux.
L'esprit est
donc lui aussi un phénomène grossier et relatif
qui n'existe pas réellement. Seul, le moment unique de
conscience, qui n'est connecté ni avec le passé
ni avec le futur, est véritablement existant.
Par le contact entre la conscience et les objets extérieurs,
tels que les formes, les odeurs, les sons, etc. l'esprit sous
l'emprise de la saisie erronée d'un soi s'attache aux objets
plaisants et rejette les objets déplaisants. Cette discrimination
donne naissance au désir et à l'aversion et, par
là, à toutes les émotions perturbatrices,
qui sont la cause des états heureux, malheureux ou indifférents.
Selon les écoles Vaibhâsikas, l'esprit a la capacité
d'établir un contact direct avec les objets des sens et
c'est cette possibilité de contact direct entre les objets
et la conscience que vont réfuter les autres systèmes
bouddhistes et particulièrement les Sautrântika.
- Les Sautrântika
(ceux qui suivent les sûtras)
Comme les
Vaibhâsikas, les Sautrântika reconnaissent aux particules
élémentaires et aux moments indivisibles de la conscience
une existence réelle, ainsi que la saisie erronée
d'un soi comme la source des émotions. Cependant, ils interprètent
différemment le mode de perception des objets par la conscience
: pour eux, il ne peut exister de contact direct entre des objets
inanimés matériels et la conscience spirituelle,
car ils sont de nature différente.
Selon cette approche, l'esprit est semblable à un miroir
sur lequel les objets des sens se reflètent. Ce n'est donc
plus l'objet qui est saisi par la conscience, mais l'image de
l'objet. L'esprit qui est sous l'emprise de l'illusion du cycle
des existences ne saisit que la réflexion des objets et
surimpose à ces images l'attachement envers ce qui est
plaisant et l'aversion envers ce qui ne l'est pas. C'est ce qui
est appelé la confusion du cycle de l'existence. Quant
à la réalité propre de l'objet lui-même,
elle est considérée comme " cachée ",
car elle ne peut être appréhendée réellement
par l'esprit.
- L'approche
de la méditation
Les Vaibhâsikas
et Sautrântika pratiquent les techniques de la tranquillité
de l'esprit (Shamatha) " l'absorption du non-soi ",
afin d'éliminer le voile des émotions perturbatrices.
Après quoi, ils entrent dans les états d'absorption
pure des Arhats. Ils coupent ainsi le lien du Samsara et atteignent
la libération.
Cependant, la faiblesse principale de ces systèmes est
la conception de la réalité des objets matériels.
Ceci implique en effet que lorsque tous les êtres sont libérés
et atteignent l'état de Bouddha, le monde matériel
demeure tel qu'il est, comme un récipient vide et existant
en soi. Une telle conception semble erronée et c'est par
cette saisie erronée de l'existence du monde phénoménal
que les Vaibhâsikas et Sautrântika ne peuvent actualiser
l'ultime état de Bouddha. Ce voile de la Connaissance qui
recouvre la Sagesse des Bouddhas ne sera purifié que dans
la voie des Paramitas (Mahayana). Il est à noter que ces
conceptions " réalistes " sont assez proches
de certains courants scientifiques occidentaux.
- L'approche
du Mahayana
Nous venons
de voir que les Sautrântika réfutent la possibilité
d'un contact direct entre les objets solides et la conscience
; en ce sens, le système philosophique des Sautrântika
est plus subtil que le point de vue Vaibhâsika.
En suivant les deux approches philosophiques précédentes,
la compréhension de la non-existence des phénomènes
grossiers conduit à la réalisation de la non-existence
des cinq agrégats qui sont le fondement de la saisie d'un
soi. Cette compréhension étayée par la méditation
du non-soi permet d'éliminer toutes les émotions
dues à la saisie d'un soi, ce qui aura pour fruit la libération
du voilé des émotions. Les êtres, en atteignant
l'état d'Arhat, seront ainsi libérés du cycle
des existences conditionnées.
Cependant, dû à la saisie subtile de la réalité
des particules élémentaires, ils ne pourront pas
libérer la conscience du voile subtil de la Connaissance
et ne pourront atteindre l'éveil ultime de l'esprit des
Bouddhas, qui est l'actualisation de la telléité
(Dharmata) de la Sagesse. L'existence des particules élémentaires
et des instants indivisibles de conscience furent enseignés
par le Bouddha afin de guider vers la libération ceux qui
ne peuvent reconnaître directement la vacuité des
phénomènes et de l'esprit. Ces êtres, grâce
à la méditation du non-soi dans les agrégats,
pourront ainsi atteindre l'état d'Arhat, qui est la libération
du voile des émotions, et, progressivement, développer
la Sagesse primordiale par la libération du voile de la
Connaissance. Cet enseignement est donc relatif et constitue les
moyens habiles qu'utilisent les Bouddhas pour mener les êtres
à la réalisation.
Cependant, selon le sens définitif de l'enseignement des
Bouddhas, la véritable cause du monde phénoménal
et des êtres est l'esprit sous l'emprise de l'ignorance.
La " réalité " n'est autre que l'auto-illusion
de cet esprit qui se laisse prendre au jeu de ses propres productions,
qui lui semblent apparaître à l'extérieur
et qui, selon ses dispositions et ses tendances karmiques, projettent
un champ d'expérience sensorielle particulier, humain,
animal, infernal ou divin.
Contrairement
aux systèmes que nous venons d'étudier, le monde
phénoménal est ici le produit de l'esprit, car il
ne peut être :
a) ni le produit de lui-même,
b) ni le produit d'une cause extérieure à lui-même,
c) ni le produit de la combinaison des deux,
d) ni le produit d'aucune cause.
a) Pour que
le monde phénoménal puisse être le produit
de lui-même, il faudrait qu'il soit déjà existant,
et il ne serait donc pas nécessaire qu'il soit produit
de nouveau.
b) II ne peut être le produit d'une cause extérieure
à lui-même, car si " lui-même " (a)
n'existe pas, un autre extérieur (b) ne peut apparaître.
Pour qu'un " autre " soit possible, il faut qu'un "
soi " existe. Ainsi, si le monde n'existe pas en lui-même,
comment une cause " autre ", extérieure à
lui, peut-elle exister ? Par exemple, comment est-ce qu'un "
toi " peut exister sans l'existence d'un " moi "?
Si, comme nous l'avons vu, un " moi " n'existe pas réellement,
un " toi " qui lui est relatif ne peut donc être
réellement existant.
c) Le monde ne peut être à la fois le produit de
lui-même et d'autre chose, car, chacune des possibilités
ayant été réfutée individuellement,
leur somme est par là même réfutée.
d) Enfin, il ne peut apparaître sans cause, car ceci va
à l'encontre de notre expérience directe des phénomènes.
De même qu'un enfant ne peut apparaître sans qu'il
y ait des parents, que du blé ne peut apparaître
sans une graine de blé, etc., aucun phénomène
ne peut apparaître sans qu'il soit produit par une cause
connue, ce que nous pouvons vérifier directement par l'expérience.
S'il
n'y a pas d'esprit, l'esprit ne peut pas naître et, ainsi,
le seul mode de production que l'on puisse accepter est le rapport
interdépendant d'éléments qui, combinés,
forment un tout.
Par exemple : qu'est-ce qu'une maison ? C est la somme des murs,
des piliers, des portes, du toit, etc. Ces éléments
(les murs, les portes etc.) sont eux-mêmes la somme de parties
mises ensemble et forment une entité que l'on appelle "
mur " ou " porte ". De même, tous les phénomènes
sont composés d'éléments interdépendants
qui sont la base des uns des autres. En ce sens, on peut dire
que tous les composés ne sont pas réellement existants,
étant la somme de parties qui, elles-mêmes, sont
la somme d'autres parties, etc. En ce sens, la maison n'est pas
" vraie " ou réellement existante. La continuité
de l'esprit n'est pas non plus réellement existante : on
recouvre du concept " esprit " la combinaison de moments
de conscience qui sont tous dépendants les uns des autres,
ainsi que d'un passé, d'un présent et d'un futur.
De même, l'agrégat du corps n'est réellement
existant, car le " corps " n'est que le nom donné
à la somme des membres, du tronc, des organes, etc. C'est
pourquoi, puisque tous les phénomènes sont composés
de parties interdépendantes, on peut conclure qu'ils ne
sont pas " réels " selon la vérité
absolue.
Cependant, au niveau de la vérité relative tous
ces phénomènes sont " réels " ou,
plus exactement, ils ont un certain niveau de réalité.
Par exemple, la maison dans laquelle nous sommes est " vraie
" relativement, mais elle n'est pas réelle selon un
mode d'existence propre.
Ainsi, au niveau de la vérité des apparences relatives,
les choses sont vraies ; mais, au niveau de la vérité
absolue elles ne sont pas véritablement existantes. C'est
la raison pour laquelle on définit deux niveaux d'existence
ou de vérité d'un phénomène : la vérité
relative des apparences et la vérité ultime de l'existence
propre.
- Relation
entre la vérité relative et la vérité
ultime des phénomènes
Si ces deux
vérités étaient une seule et même chose,
cela impliquerait nécessairement qu'en voyant l'une on
verrait l'autre en même temps. Ceci n'est manifestement
pas le cas : on perçoit la vérité des apparences
relatives, mais la vérité ultime échappe
à notre appréhension directe immédiate.
Si elles ne sont pas une seule et même chose, alors sont-elles
différentes ?
Pour qu'elles soient différentes, il faudrait alors admettre
que chacune d'elles existe indépendamment de l'autre, c'est-à-dire
que chacune soit réellement existante. Si l'on observe
la vérité relative des apparences à la lumière
de la vérité ultime, on constate que la vérité
relative n'existe pas en elle-même et que sa telléité,
sa vraie nature, n'est autre que la vérité ultime.
Etant dépendantes l'une de l'autre, ces deux vérités
ne sont donc pas différentes.
On ne peut pas non plus affirmer que les phénomènes
sont " faux ", car les deux vérités ne
sont pas fausses et, sur le plan relatif, les apparences sont
réelles. Ce n'est que du point de vue ultime qu'elles ne
sont pas réelles. On ne peut pas affirmer que les phénomènes
sont " vrais ", car cela impliquerait que leurs deux
niveaux d'existence soient vrais, ce qui n'est pas le cas, puisque,
du point de vue de la vérité ultime, les phénomènes
ne sont pas réellement existants.
Ainsi en dernière analyse, la seule affirmation possible
concernant la vérité des phénomènes
est de dire qu'ils sont semblables à des apparitions magiques
ou à des réflexions dans un miroir. Par exemple,
le tigre que fait apparaître le magicien n'est pas "
inexistant ", puisqu'il apparaît et qu'on peut le voir
; mais il n'est pas non plus " existant ", car il est
dénué d'existence propre : il n'est qu'une création
du magicien. De même, l'image qui apparaît dans le
miroir n'est pas " vraie ", car elle n'est pas réellement
existante ; mais elle n'est pas " fausse ", car elle
apparaît. Tous les dharmas sont semblables à ces
images ou à ces créations illusoires : bien qu'ils
apparaissent et qu'ils soient saisis par l'esprit, ils sont cependant
dénués d'existence propre.
1) Cette connaissance
de la nature des phénomènes peut être le fruit
d'une analyse logique et de déductions, comme celles qui
nous permettent de constater que nous sommes malades ou fatigués
par l'image de nous-mêmes que nous renvoie le miroir, ou
encore par l'inférence qui nous permet de déduire
la présence d'un feu à la vue de la fumée.
Cependant, ce mode de connaissance indirecte est inférieur.
2) En effet,
à la déduction logique on peut opposer un autre
mode de connaissance, qui est l'expérience intuitive directe
et immédiate née de la pratique de la méditation.
Cette connaissance seule est définitive, véritable
et ultime.
Temporairement,
il faut se servir du mode de connaissance indirecte et de l'argumentation
logique, afin de comprendre comment les êtres et les phénomènes
sont produits par l'esprit lui-même. Cependant, cette connaissance
reste sur le mode intellectuel : ce n'est que par l'expérience
directe et individuelle de la méditation qu'elle sera définitivement
vécue et " réalisée ". Cette expérience
ne peut être transmise ni acquise par quelque moyen que
ce soit et ne dépend donc que de l'énergie et de
la diligence du méditant. C'est à chacun qu'il appartient
de libérer son esprit de l'emprise de l'ignorance, par
cette expérience immédiate, non conceptuelle et
immuable que nous décrivent tous les sages de toutes les
époques.
Exposé
des apparences en tant que produit de l'esprit
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