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Le
sommeil et le rêve
Lama
Guendune Rinpoché
Quant
au monde dans lequel nous vivons, c'est exactement pareil : si
nous reconnaissons qu'il n'est que l'expression naturelle de nos
actions antérieures, nous nous libérons de tout
attachement à la réalité du monde. L'expérience
traversée dans l'état de veille est appelée
le bardo de la naissance et de l'existence. Cet état intermédiaire
est un état temporaire qui se compose de toutes les expériences
de notre vie éveillée. Si nous parvenons à
purifier notre attachement à la réalité de
ce monde, nous avons également la possibilité de
ne pas nous attacher aux expériences rencontrées
dans le bardo du rêve. Cet entraînement nous prépare
à l'expérience de la mort et à tout ce qui
se passe après la mort du corps quand la conscience se
dirige vers la prochaine renaissance, nous permettant de nous
libérer de cette expérience et de nous ouvrir au
parfait Eveil. Il faut donc commencer par se libérer de
l'attachement que l'on a pour ce monde; cela conduit à
reconnaître la véritable nature des expériences
traversées dans le rêve et amène finalement
à une reconnaissance des états traversés
après la mort. Si l'on ne s'entraîne pas dans cette
vie, on ne peut pas reconnaître les expériences du
rêve dans leur vraie dimension, et on ne peut pas non plus
se libérer après la mort.
Puisqu'il est clair
que le rêve n'est pas réel, il ne faut pas lui attribuer
la moindre importance. C'est la raison pour laquelle on ne parlera
pas ici de la signification ou du contenu du rêve, parce
que ce serait une perte de temps. Lorsque le Bouddha a enseigné
le chemin et qu'il a parlé du rêve, il s'en est servi
comme d'un exemple pour montrer la nature irréelle du monde
dans lequel nous vivons, pour montrer que l'esprit s'attache aux
manifestations illusoires qui apparaissent dans le rêve
et croit fermement à leur réalité. Nous ne
voyons pas que le rêve n'a pas de source : nous rêvons
de mondes qui n'existent pas, de personnes qui n'ont jamais existé
ou d'événements qui n'ont Jamais eu lieu. Tout ceci
ne représente que la manifestation sous des formes visibles
des tendances habituelles développées par notre
esprit. Si nous ne réalisons pas cela, l'esprit et le corps
sont affectés par les événements du rêve
: lorsque des circonstances heureuses apparaissent dans notre
rêve, le corps se sent à l'aise et l'esprit est satisfait;
quand le contexte du rêve est différent et que nous
n'obtenons pas ce que nous voulons, nous pouvons éprouver
une souffrance à la fois physique et .mentale, Cela n'est
possible que parce que nous pensons que ce qui survient dans le
rêve est réel. Lorsque nous réalisons la nature
illusoire du rêve, il n'y a plus place pour la souffrance.
Si nous n'y parvenons pas dans le rêve, il faut essayer
de le faire au réveil, quand on prend conscience que le
monde onirique dans lequel on agissait n'était pas réel,
sinon nous nous accrochons à notre rêve, croyant
qu'il a une valeur quelconque et lui attribuant une signification.
Si l'on a vécu une expérience agréable, on
interprète le rêve comme étant un bon signe;
si par contre il était effrayant, on risque d'y voir un
mauvais présage. Pour se libérer complètement
de cet attachement, il faut prendre conscience que le rêve
n'a aucune existence véritable, qu'il n'est pas réel
et qu'il ne dure pas.
Tant que l'on perçoit
le monde comme solide et durable, l'esprit est agité par
l'espoir que les choses aillent bien et la peur qu'elles se déroulent
mal. De ce fait, l'esprit est rempli d’attachement et de rejet,
chaque chose étant jugée favorable ou défavorable,
et ces états mentaux émotionnels nous apportent
la souffrance. C'est la raison pour laquelle il faut essayer de
percevoir le monde dans la même dimension irréelle
et éphémère que le rêve. Et plus on
cultive cette disposition d'esprit, plus elle peut se manifester
quand nous dormons.
Nous reconnaissons
que ce qui s'exprime dans notre rêve n'est qu'une illusion
mentale, et le rêve peut ainsi se poursuivre sans que nous
lui accordions la moindre réalité : on rêve
en étant conscient que l'on rêve, que ce qui se déroule
est temporaire et irréel. Si l'on est conscient qu'il s'agit
d'un simple jeu de l'esprit, on ne s'y attache pas, et l'esprit
continue de rêver mais demeure totalement calme et serein.
Ordinairement, lorsque
nous sommes confrontés à des situations difficiles,
à des obstacles ou à des expériences d'effroi,
notre première réaction est de compter sur nous-mêmes
pour nous en sortir, nous protéger et mettre un terme à
ces difficultés. Il serait plus profitable de cultiver
la confiance envers le lama et les Trois Joyaux. Quand on doit
faire face à une situation difficile, tourner ainsi son
esprit vers le lama et les Trois Joyaux permet de développer
une attitude beaucoup plus efficace. Et petit à petit,
tout naturellement, le processus s'ancre dans l'esprit et on est
alors capable d'en faire autant dans le rêve. Lors d'un
cauchemar, quand on se voit précipité d'une falaise
ou être la proie de démons effrayants, l'habitude
développée à l'état de veille fait
que l'on se tourne aussitôt vers le lama et les Trois Joyaux,
que l'on se médite comme étant la divinité
et que l'on récite des mantras pour se protéger.
Il s'agit d'un processus d'une très grande portée
parce que, en rêve, la protection des Trois Joyaux et du
lama peut apparaître et se manifester instantanément.
Si nous nous entraînons à nous tourner spontanément
vers le lama et les Trois Joyaux à chaque fois qu'une circonstance
difficile apparaît dans notre vie quotidienne, nous conserverons
cette attitude dans le contexte du rêve, et, par la force
de l'habitude, nous la développerons au moment de la mort
et prierons afin d'obtenir protection dans le bardo et de nous
libérer de cette expérience.
Cela ne veut pas dire
que se tourner vers le lama après la mort a pour conséquence
que lui-même ou la divinité nous apparaît.
Ce n'est pas aussi simple que cela. Lorsque nous traversons l'expérience
du bardo, c'est notre confiance qui émerge naturellement
dans notre esprit, et c'est l'essence de cette confiance qui est
le lama ou la divinité. La présence de cette confiance
transforme l'expérience rencontrée dans le bardo
ou dans le rêve.
On peut également
se libérer des expériences difficiles rencontrées
dans le sommeil et le rêve par la pratique du mahamoudra.
Si, en rêve, on se voit dévoré par des animaux
sauvages, agressé par les éléments ou jeté
dans un précipice, on peut s'en libérer par la pratique
de la méditation du mahamoudra. Cette méditation,
si elle est développée à l'état de
veille, nous amène à comprendre qu'il n'y a pas
de différence entre la cause du danger et celui qui expérimente
le danger, entre le sujet et l'objet. L'esprit reposant naturellement
dans la non dualité, dans un état de vacuité,
on peut alors se libérer de l'expérience dans le
Dharmakaya ou Corps de réalité.
Apprendre à
se libérer de tout attachement envers l'illusion que représente
le monde dans lequel nous vivons permet de se libérer de
l'illusion du rêve pendant le sommeil, et l'on possède
alors indubitablement la faculté de se libérer spontanément
de l'état intermédiaire après la mort. Mais
si l'on ne commence pas par triompher de l'illusion éveillée,
on ne réussira pas à méditer pendant le sommeil,
et il sera absolument impossible de se libérer de l'état
intermédiaire après la mort.
Lorsque l'on souhaite
développer la faculté de méditer pendant
le sommeil en pratiquant la claire lumière et la méditation
du rêve, il est nécessaire de s'appuyer sur plusieurs
choses, à savoir : une pratique stable du calme mental
ou chiné, une pratique stable de la vision pénétrante
ou lhaktong, et une pratique stable de la méditation du
mahamoudra. Quand on parle de la pratique de la méditation
pendant le rêve, on dit qu'elle comporte trois niveaux d'expérience.
Il y a tout d'abord le rêve en tant qu'expérience,
puis le chemin de la pratique du rêve, et enfin la pratique
fondamentale du rêve. La claire lumière est également
divisée en ces trois catégories quand on parle de
la pratique de la claire lumière pendant le sommeil.
Le mot mahamoudra est
le terme utilisé pour décrire une vision très
vaste, un point de vue totalement illimité. Il s'agit d'un
état où il n'y a pas lieu de faire une distinction
entre intérieur et extérieur, entre individu et
environnement ou entre passé, présent et futur.
Tout cela est en essence
identique, on ne peut y trouver absolument aucune différence,
et cette identité est l'expression spontanée du
Dharmakaya. La méditation du mahamoudra est la pratique
qui mène à cette réalisation.
Cette réalité
essentielle est ce que l'on nomme mahamoudra fondamental. Il est
nécessaire de suivre une voie menant à cette réalisation,
que l'on appelle "la suprême voie du milieu" ou "la suprême
vue du milieu". Dans ce chemin, on laisse l'esprit complètement
libre de tout extrême, de tout point de vue philosophique
quel qu'il soit. On ne considère pas le monde comme étant
existant, permanent et stable, car ce serait tomber dans l'extrême
de l'éternalisme. On ne verse pas non plus dans le point
dé vue opposé consistant à penser que rien
n'existe ni n'a de valeur, ce qui est un point de vue nihiliste.
On médite en étant conscient que la perception que
l'on a du monde ne doit pas être appréhendée
comme réelle : on ne considère pas la manifestation
comme s'il s'agissait de quelque chose existant véritablement.
On ne matérialise pas non plus l'aspect de vacuité
: on ne donne pas à la vacuité un caractère
concret, on ne l'utilise pas pour détruire en quelque sorte
la manifestation afin de s'en libérer. On demeure dans
un état qui est au-delà de ces extrêmes, au-delà
de la dualité. C'est le chemin que l'on nomme "la suprême
voie du milieu".
Suivre "la suprême
voie du milieu" mène à la réalisation ultime.
Notre pratique sur le chemin nous conduit à l'évidence
de la réalité fondamentale qui est le mahamoudra
fondamental. A travers cela, on dissipe complètement les
voiles nés de l'attachement à la perception duelle,
on réalise l'essence de la non dualité où
tous les extrêmes, tous les opposés sont perçus
comme semblables. On atteint alors le résultat, et comme
cette vision est l'état où l'on parfait le mahamoudra
fondamental, on l'appelle "le résultat de la grande perfection".
On a souvent tendance à faire une distinction entre ces
trois termes : mahamoudra, grande perfection, suprême voie
du milieu ou madhyamika. Mais ce ne sont jamais que des étiquettes,
une façon d'établir des phases dans un processus
considéré de manière dualiste. En fait, il
n'y a pas de distinction entre la nature fondamentale, le chemin
pour la faire apparaître et le résultat qui se révèle
quand elle est complètement développée, l'état
de bouddha.
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