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Le
sommeil et le rêve
Lama
Guendune Rinpoché
Lorsque
l'on entend parler de la réalisation de l'état de
bouddha, cela semble souvent un but trop lointain pour qu'on l'atteigne
et trop vaste pour qu'on le comprenne. Ceci est un point de vue
totalement erroné car si l'on décide de pratiquer
la méditation, cette réalité est rapidement
reconnue puisqu'elle est déjà présente en
nous. Nous sommes actuellement remplis de tensions provenant de
notre conception dualiste qui entraîne des réactions
de rejet, d'attraction et d'ignorance. L'esprit est ballotté
par les mouvements que provoquent ces trois attitudes fondamentales.
S'il parvient à se détendre à travers la
pratique, toute idée de dualité disparaît,
et l'on n'est plus tenté de diviser les choses en sujet
et objet, en positif et négatif. Une fois libéré
de cela, on est également libéré de toute
perturbation mentale et on cesse de vouloir faire ceci ou cela.
Il n'y a donc plus de frustrations et par conséquent plus
de souffrance. Et quand on est délivré de la souffrance,
on est délivré du samsara.
On peut imaginer qu'en
réalisant l'état de bouddha on laisse derrière
soi le samsara, que l'on s'en va du cycle des existences pour
accéder à un état différent appelé
état de bouddha où l'on va désormais demeurer.
Ceci est de nouveau un point de vue erroné, parce que l'on
ne va pas ailleurs quand on atteint l'état de bouddha,
mais on voit les choses différemment. Tant que nous sommes
dans le cycle des existences, nous voyons les choses de façon
duelle. Nous les considérons comme étant correctes
ou incorrectes, nous pensons qu'il y a moi et l'autre, et ces
points de vue dualistes sont la cause de toutes les perturbations
de l'esprit. Tout ce que l'on perçoit ou fait est impur
et rempli de souffrance. Tel est le cycle des existences.
Une fois que notre
vision des choses n'est plus basée sur la dualité,
nous voyons le monde d'une façon totalement différente.
Toute activité, toute manifestation devient l'expression
de la sagesse primordiale. C'est l'émergence naturelle
de la nature de bouddha.
Purifier le samsara
ne signifie pas que le samsara est impur et qu'il faut le rendre
pur. Depuis les temps sans commencement, tout ce qui se manifeste
à nous est pur en soi, mais nous ne reconnaissons pas cette
pureté. Si nous développons une vision correcte
des choses, c'est-à-dire si nous purgeons notre esprit
de ses idées erronées, le samsara est perçu
tel qu'il est réellement : comme le jeu de la sagesse primordiale.
Le seul changement à opérer est celui de notre vision
des choses afin que nos corps, parole et esprit deviennent le
jeu, la manifestation des cinq sagesses.
Cet état du
parfait épanouissement n'est donc pas un but lointain.
Il ne s'agit pas de devenir soudain quelqu’un d’autre, mais de
tourner différemment son esprit. A l'état ordinaire
l’esprit est complètement ligoté par l’attachement,
l'aversion mentale ou l'ignorance. Tant que ces poisons sont présents,
il est impossible de réaliser la véritable nature
de toute chose. Mais une fois que l'esprit est libéré
de ces trois liens qui l’entravent , il demeure pur et parfait.
C’est cela l’état de bouddha.
Ces impuretés
de l'esprit, qui proviennent de l'attachement, l'aversion et l'ignorance,
ne sont pas difficiles à dissiper parce qu'elles ne sont
pas véritablement réelles et solides : ce sont simplement
des états de notre esprit; et il suffit de changer d'attitude
pour les balayer.
Lorsque nous arrêtons
de considérer les choses de manière duelle, ces
trois sortes de réactions, ou d'impuretés, ne peuvent
plus venir perturber l'esprit. Celui-ci est donc complètement
libre, parfaitement pur et clair, et notre vue impure des choses
se transforme en sagesse primordiale. Changer ainsi d'attitude
revient à ouvrir les yeux pour la première fois
et à considérer les choses telles qu'elles sont
réellement.
Pour réussir
à ouvrir les yeux de cette manière, il faut suivre
un chemin méthodique de méditation. Il ne faut pas
croire que la purification se fait toute seule et qu'un jour on
se réveille illuminé. On suit un chemin de méditation
pour apprendre à se détourner de tout ce qui est
cause d'attachement, d'aversion et d'ignorance. Se détourner
signifie se détourner en profondeur, depuis l'intérieur
de soi. Il ne s'agit pas de rejeter les objets extérieurs
mais de lâcher la fixation à leur égard. Quels
que soient les objets des sens, qu'ils apparaissent en tant que
formes, sons, etc., si on ne les appréhende plus comme
étant réels, l'esprit ne se sent plus attiré
par eux ni ne souhaite les rejeter, et demeure dans un état
très stable et calme.
Ceci est la première
étape du chemin; c'est la méditation appelée
chiné, la méditation du calme mental et de la stabilité.
On trouve souvent qu'il
est difficile de méditer car on ne sait pas laisser l'esprit
se détendre ni ce qu'il faut faire pour éviter de
s'attacher aux objets extérieurs. Nous sommes en effet
englués dans l'attachement envers les objets des sens.
Dès que l'un de nos sens perçoit quelque chose,
l'esprit produit des idées et des pensées relatives
à cette perception. Nous pensons qu'il faut contrôler
ce mouvement des pensées vers les objets des sens et tenter
de l'empêcher d'apparaître. La méditation devient
alors très difficile parce que nous voulons contrôler
les pensées au lieu de nous contenter de laisser l'esprit
détendu dans un état où ne se manifeste aucun
attachement à l'égard des objets qui apparaissent
constamment à nos sens.
Ce regard erroné
sur la méditation montre que l'on veut obtenir un état
de paix afin de satisfaire notre propre désir de calme
mental; on pense donc que le but est de parvenir à une
méditation sans aucun mouvement de pensée. Mais
c'est une erreur car cela consiste à vouloir faire de l'esprit
quelque chose d'inanimé, exactement comme un bout de bois.
Les instructions de méditation parlent de non conceptualisation;
cela ne signifie pas qu'il ne faut pas avoir de pensées,
mais qu'il ne faut pas exercer de mainmise sur ces pensées.
Méditer, c'est
laisser l'esprit s'établir dans un état libre de
tout attachement et de toute aversion, dans une profonde détente
correspondant à l'établissement de la conscience
ordinaire dans sa véritable nature : un esprit continuellement
conscient dans le présent instantané. Etre détendu
ne signifie pas être complètement relâché
au niveau du corps ni être dans un état d'inattention.
Il s'agit d'une détente de l'esprit dans laquelle le corps
est complètement vivant et alerte; et l'esprit est dans
le même état. Dans une méditation de cette
sorte, il n'y a plus de notion de méditant ni de notion
d'objet de méditation : elles deviennent inséparables.
On laisse l'esprit s'établir de manière tout à
fait naturelle dans cet état non duel, libre de toute distraction.
Ceci est la meilleure méthode de méditation, que
l'on essaie de faire chiné - l'établissement de
l'esprit dans le calme et la stabilité - ou lhaktong -
méditation dans laquelle on regarde la nature de l'esprit.
Cette méthode nous guide spontanément dans l'expérience
appropriée de méditation.
A demeurer dans cet
état de méditation, dans cette profonde détente,
l'esprit peu à peu s'apaise; et en même temps que
se développent les qualités de ce calme, le monde
extérieur -notre propre manifestation - commence à
disparaître. C'est l'expérience de la vacuité.
On pourrait demeurer toujours ainsi tant le corps et l'esprit
sont dans un état de grande détente, d'aise confortable
sans aucune distraction. C'est le côté indestructible
de la méditation. Ce sentiment de bien-être du corps
et de l'esprit est la deuxième qualité de la méditation
: à l'expérience de vacuité vient s'ajouter
l'expérience de félicité. Enfin s'élève
la troisième qualité de la méditation : une
très grande clarté, une très grande lucidité,
une très grande vivacité de l'esprit se font jour,
Cela conduit à une méditation dans laquelle l'esprit
est complètement absorbé dans ces trois expériences
de vacuité, félicité et clarté.
On médite, profondément
absorbé dans ces trois expériences. Nous n'avons
pas l'impression que notre méditation est délibérée,
mais bien plutôt qu'elle se fait naturellement et que nous
ne fournissons absolument aucun effort. C'est le signe d'une absorption
méditative profonde, qui a la capacité de se maintenir
d'elle-même. Il peut arriver que l'on développe,
à ce stade, un certain contentement à la pensée
que ces expériences sont excellentes, qu'elles indiquent
un bon méditant, et on se prend à espérer
qu'elles se poursuivent. A ce moment-là, il faut regarder
le penseur et essayer de trouver celui qui pense ainsi; on se
rend alors compte qu'il n'y a en fait personne qui formule ces
pensées. Il peut également se faire que l'opposé
se produise ; on ne parvient pas à méditer, on pense
que l'on est un mauvais méditant, la méditation
se détériore et les trois expériences n'apparaissent
pas. Il faut de nouveau regarder directement celui qui pense qu'il
ne médite pas bien, et aussitôt que l'on voit l'essence
du penseur on se libère
de la pensée elle-même. Regarder directement le penseur
à chaque fois que l'on se fait des idées sur sa
méditation stoppe tout jugement à l'égard
de celle-ci, et cela évite de tomber dans l'extrême
de l'éternalisme - c'est-à-dire penser qu'une bonne
méditation doit être positive et que l'on veut la
poursuivre - ou dans l'attachement à la vacuité
consistant à vouloir détruire un état de
méditation qui déplaît parce qu'on le trouve
trop agité et à le remplacer par un sentiment de
vacuité. Si l'on regarde à chaque instant l'essence
de la méditation, on voit que toute pensée, toute
idée n'est qu'une réalité vide. C'est le
Corps de réalité, le dharmakaya. Mais il s'agit
de répéter cela d'instant en instant, car se réjouir
d'une expérience de méditation et tenter de la prolonger
à volonté revient à bloquer l'esprit, à
tenter de maintenir un état fugace par inhérence.
Méditer est donc une attention de chaque instant et il
ne faut pas chercher à développer des états
méditatifs qui dureraient particulièrement longtemps.
L'absorption méditative
dans les trois expériences de félicité, clarté
et non conceptualisation correspond à la pratique de chiné
: ce sont des expériences qui émergent d'un profond
calme mental. Mais il ne faut pas voir la rencontre de ces trois
expériences comme le but de la méditation; il faut
les dissiper pour que l'esprit puisse parvenir à l'étape
suivante de la méditation et développer une réalisation
authentique. Pour ce faire, on laisse simplement le corps et l'esprit
demeurer en méditation et, peu à peu, la clarté
se renforce. Cette conscience de plus en plus présente,
cette lucidité de plus en plus grande, dissipe les sensations
ou expériences, et conduit l'esprit à s'établir
dans un état non duel dépourvu de toute impureté
et spontané. C'est l'émergence de la sagesse primordiale.
Il n'y a plus la moindre sensation d'une clarté apparaissant
dans l'esprit d'une personne en train de méditer; cela
se situe au-delà de toute dualité. C'est la réalisation
authentique, l'état au-delà de toutes les expériences
telles que la clarté, la félicité et la non
conceptualisation.
Telle est la méditation qu'il
convient de faire durant le jour. Et si nous pratiquons cela régulièrement,
nous restons conscients au moment de nous endormir et pouvons
méditer pendant le sommeil et le processus du rêve.
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