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Tséma
# 2
Khenpo Tcheudrak
Tenphel Rinpoché
Le développement
du Mahayana
Après
que le Bouddha ait quitté son corps et cette terre, il y
eut un maître indien appelé Vasubhandu, vivant en Inde
qui, après avoir beaucoup étudié, communiqua
aux êtres le Dharma du Bouddha, spécialement le mahayana,
autrement dit le grand véhicule. Pendant 70 ans, à
travers l'Inde, il enseigna le mahayana ; il avait quatre disciples
principaux dont l’un était Dignaga et une foule innombrable
de disciples. C'est Dignaga qui a développé ce tséma,
cette " théorie de perception ".
Il est dit qu’en fait il a dépassé son maître
sur ce sujet. Dignaga est celui qui a porté au pinacle l'enseignement
du Bouddha sur tséma. Voici donc l'histoire de ce maître
indien de très grande importance et réalisation.
En fait, à cette
époque, le mahayana s'était déjà développé
et avait décliné plusieurs fois dans ce que nous appelons
actuellement l'Inde. Durant trois périodes, il eut épanouissement,
puis déclin du mahayana. A la fin du troisième déclin,
la bibliothèque de Nalanda, l'université bouddhiste
la plus importante de l'Inde fut brûlée. Il n'y avait
donc plus de textes accessibles. Cette bibliothèque fut brûlée
par des musulmans fanatiques qui voulaient mettre un terme à
la suprématie du mahayana qui, par la logique, réfutait
tous leurs points de vues. A cette époque là, il n'y
avait aucune autre trace des enseignements écrits ailleurs
que dans cette bibliothèque, il n'y avait bien sûr
pas de photocopieur ni d'ordinateur; aucun moyen de conserver les
enseignements. Toutes les traces que l'on a maintenant des textes
de cette époque ou d’une époque antérieure,
sont basées sur la mémoire : comme il n'y avait plus
aucune trace écrite, le seul moyen de préserver ces
enseignements consistait à les mémoriser pour pouvoir
plus tard les retranscrire.
C'est dans cette période
très difficile qu’apparut une nonne qui avait une très
grande connaissance de l'enseignement et qui souhaitait le répandre
à nouveau. Mais, en tant que femme, elle n'avait pas la possibilité
d'enseigner en Inde, car il y avait une grande différence
à cette époque entre les hommes et les femmes. Elle
fit donc le souhait de donner naissance à deux êtres
qui puissent, eux, communiquer le Dharma après l’avoir étudié
et acquis une connaissance plus large qu'elle-même de l'enseignement
de l'Abhidharma. Elle rendit ses voeux, se maria et donna naissance
à deux garçons : l'un s’appelait Asanga et allait
développer une grande connaissance et réalisation
de l'enseignement du mahayana et l'autre, nommé Vasubhandu,
allait au départ surtout étudier la voie du hinayana.
Vasubhandu commença
à enseigner cette voie des Shravakas, tandis qu'Asanga contribuait
au nouvel épanouissement du mahayana. Asanga, par sa pratique,
a rencontré le bodhisattva Maitreya, dont il a reçu
des enseignements sur l'Abhidharma et différents traités.
Ces enseignements avaient été perdus lors de l'incendie
de la bibliothèque de Nalanda, mais grâce à
cette rencontre, ils sont revenus sur cette terre. Asanga est l'auteur
du texte que l'on va étudier cette année en philosophie
3 : le traité qui distingue totalement les phénomènes
de la nature des phénomènes. Asanga eut accès
à ces textes de l'Abhidharma grâce à Maitreya
; il les communiqua à son frère Vasubhandu qui les
mémorisa. Ces textes étaient immenses, on parle de
plus de neuf millions de stances, c'est quelque chose qui dépasse
toute l'imagination : une stance étant égale à
quatre vers, il s’agit donc de trente six millions de vers mémorisés
par Vasubhandu ! L'on peut dire qu'Asanga et son frère Vasubhandu
ont été le fer de lance, le moyen exceptionnel de
la sauvegarde des textes qui avaient disparu de cette terre à
cause de l'incendie de Nalanda.
Cette bibliothèque
de Nalanda était divisée en plusieurs bâtiments
et sections subdivisés en fonction des textes contenus (
soutras, Abhidharma, ...). Lors de l'incendie, la partie réservée
aux textes de l'Abhidharma fut brûlée par les musulmans.
Ces textes contiennent une logique extrêmement élaborée
capable de dévoiler les failles des systèmes philosophiques
non-bouddhistes et c’est pour cette raison que les musulmans voulaient
les détruire. Cette bibliothèque était immense,
c'était la plus grande existant à cette époque
; il y avait neuf étages par bâtiment. Le neuvième
étage du bâtiment consacré aux textes de l'Abhidharma
était réservé au Vajrayana, aux textes qui
développaient les idées du mantrayana, le véhicule
du mantra secret. Au moment de l'incendie, de l'eau s'est écoulée
de ces textes et les a protégés. On pourrait parler
d'une bénédiction, tout le reste a brûlé
sauf cette partie là, consacrée aux textes du Vajrayana.
Le développement
de tséma ou théorie de la perception
Comme
les textes de l'Abhidharma, tant ceux du hinayana que du mahayana
avaient été détruits, Vasubhandu les reformula
et redéveloppa cet enseignement de la voie des Shravakas.
Vasubhandu avait plusieurs disciples dont un nommé Dignaga
qui est celui qui est allé le plus loin dans cette forme
de connaissance : il a développé totalement ces enseignements
de Tséma, c'est-à-dire de la théorie de perception
ou de connaissance exacte. Dignaga, disciple de Vasubhandu, a acquis
une compréhension parfaite de Tséma, cette science
qui décrit les divers modes d’appréhension des phénomènes
par l’esprit. Il a écrit de nombreux textes qui font autorité
en la matière, on parle de cent huit textes ou traités.
Dignaga ayant écrit tous ces textes, s'est rendu compte qu'il
était nécessaire de concentrer l'essentiel de cette
oeuvre en un seul texte pour éviter que soit à nouveau
dispersé et peut-être perdu ce savoir essentiel. Il
écrivit donc un nouveau traité contenant l'ensemble
de tout ce qu'il avait enseigné dans les cent huit traités
qu'il avait écrits auparavant. Ce traité qui s'appelle
Tséma Kunlé Dupa, en sanscrit Pranamasamucchaya. Dans
ce texte, il n’y a que six chapitres ; c'est un texte extrêmement
profond et difficile à comprendre, puisqu'il résume
un domaine immense de connaissance. Ce texte est l'essence même
de toute la connaissance de Dignaga. Il n’a pas été
très répandu pendant la vie de Dignaga, mais ses étudiants,
ses disciples, l'ont étudié très attentivement.
Un des disciples, s'appelant Wangchupté, eut lui-même
un disciple nommé Dharmakirti qui allait devenir l'un des
plus importants maîtres indiens, capable de vaincre par le
débat toute forme de croyance. Dans le bouddhisme, on parle
de six grands maîtres, décrits comme étant les
six ornements du mahayana et Dharmakirti est l’un d’entre eux.
L'apport de Dharmakirti
Si le bouddhisme s'est
répandu en Inde, c'est parce qu'il y eut différents
types d'activité et des êtres importants qui les développèrent.
Tout d'abord, il eut le roi Ashoka, l'un des piliers du mahayana,
qui eut la force de répandre le bouddhisme à travers
son royaume grâce à son pouvoir et son activité
royale. Ensuite, il eut un être nommé Birouapa qui
répandit le bouddhisme grâce à ses pouvoirs
miraculeux ; il est le deuxième pilier du mahayana. Puis,
vint Dharmakirti qui contribua à l'épanouissement
du mahayana par sa capacité à débattre, personne
ne pouvait résister à sa logique et à sa force
de regard précis sur la nature des choses. Dharmakirti est
né dans le sud de l'Inde, dans une famille qui n'était
pas bouddhiste, une famille hindoue de la caste des brahmines. C’était
un être très intelligent : tout jeune, il avait déjà
une très grande vivacité d'esprit, et, à l'âge
de douze ans, il connaissait la plupart des traditions hindoues.
Dharmakirti demanda
un jour à ses parents de partir pour approfondir ses connaissances
en un lieu nommé Magada, qui se trouve dans le centre de
l'Inde. Il voulait connaître toutes les écoles de pensée
existantes à l'époque, à la fois les écoles
bouddhistes et les écoles non bouddhistes. Ses parents acceptèrent
et il partit là-bas à la rencontre de maîtres
hindous importants. Il étudia très intensément,
mais les enseignements qu'il recevait ne satisfaisaient pas sa curiosité.
Il voulait trouver quelque chose de plus valable et se rendit à
l'université Nalanda où il rencontra un maître
nommé Palden Tcheukyong, qui lui enseigna la voie des différents
véhicules : véhicule des Shravakas, véhicule
des Pratyekabouddha, véhicule du Mahayana, etc. Il y étudia
aussi les traités de Dignaga sous la direction du maître
Wangchoupté, lui-même déjà disciple de
Dignaga. Il vit alors qu'il y avait des écoles qui n'étaient
pas bouddhistes, mais qui pouvaient sembler très proches
du bouddhisme, si l'on n’en distinguait pas les subtilités
; notamment l'advaïta védanta, école des védantas
secrets dont le point de vue et le raisonnement est très
subtil et précis, et qui, si l’on n’y prend garde, peut être
aisément confondu avec la philosophie bouddhiste.
Dhamarkirti, pour éviter
ce risque de confusion, décida de partir dans le sud de l'Inde
étudier pendant douze ans auprès d'un maître
ces védas, afin de comprendre véritablement la différence
et pouvoir la mettre à la lumière. Très rapidement,
il a vu quelle était la faille de l'enseignement des védas,
de cette école advaïta védanta et il a vite su
réfuter habilement les arguments avancés par les gens
qui développaient ce point de vue. Il se rendit ensuite au
Bengale, dans la partie est de l'Inde, où il rencontra un
maître du Vajrayana qui s'appelait Dordje Tulku. Celui-ci
lui conféra les initiations, les enseignements nécessaires
pour qu'il puisse pratiquer le Vajrayana, la voie des tantras, notamment
la pratique de Chakrasamvara ou Korlo Demtchok. Il pratiqua ainsi
et le fruit de cette pratique fut la rencontre directe avec cette
divinité. Du fait de sa réalisation, il devint imbattable
dans les débats opposants les points de vue bouddhiste à
ceux des autres écoles, contribuant ainsi à l’épanouissement
du bouddhisme en Inde.
En
ce qui concerne l'enseignement de Tséma, il fut celui qui
développa tout le système de logique et de raisonnement
qui établissent l'authenticité de l'enseignement du
Bouddha. Dharmakirti a lui aussi écrit des œuvres importantes
sur Tséma, dont cinq principales écrites en langue
sanscrite, puis traduites ensuite en tibétain.
La lignée de transmission
de l'enseignement de Dharmakirti a été préservé
jusqu'à nos jours par la lignée Kagyupa. Le septième
Karmapa, notamment, a écrit un traité extrêmement
important qui commente et développe le texte de Dharmakirti.
C'est un commentaire dont le point de vue diffère de ceux
des érudits du passé, car le septième Karmapa
avait une vision autre de l'enseignement de Dharmakirti. Lorsque
le secrétaire qui l'assistait, lui-même érudit,
demandait au Karmapa pourquoi il avait un point de vue différent,
le septième Karmapa répondait qu'il avait été
lui-même, dans une vie passée, le maître Dharmakirti,
que c'était lui qui avait développé ces enseignements
et qu'il en avait donc une compréhension directe et la capacité
d'interpréter sans erreur, ce que lui-même dans une
vie passé avait conçu. Le texte le plus important
de Dharmakirti est appelé Pranamavartika, divisé en
quatre chapitres, dont le premier montre l’aspect infaillible de
Tséma, en établissant le fait que le Bouddha, qui
est à l'origine de cette science, fait autorité en
la matière.
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