Science de l'esprit  

14ème Kunzig Shamarpa, Tcheukyi LodreuLes voeux de bodhisattva - #2
Kunzig Shamar Rinpoché

Une méditation juste

Dans l'esprit de beaucoup, cette méditation est souvent identifiée à des exercices respiratoires. En fait, le point important ici n'est pas la respiration. Il convient de veiller à ce que l'esprit demeure posé, conscient du va-et-vient du souffle, avec constance et sans distraction. L'attention porte sur la concentration elle-même, sur la stabilité mentale. Certains pensent que l'essentiel réside dans l'aspect physique de la pratique, mais ce n'est pas le cas. L'essentiel, c'est l'accoutumance. Le succès de méditations telles que chiné et lhaktong ne dépend pas de la conception de ces états méditatifs mais de l'accoutumance au processus lui-même. C'est la différence entre gongpa: concevoir et gornpa : méditer, s'entraîner, s'habituer.
La conception juste naîtra de la méditation, de l'accoutumance. Pour cela, la méditation elle-même doit être établie sur des bases précises. Afin d'obtenir l'état de bouddha, il est nécessaire de se détourner radicalement du devenir, c'est-à-dire de toutes les formes de bonheurs mondains associées aux différentes sphères. On pourrait, par exemple, viser un bonheur relatif comme celui des états supérieurs de l'existence, affranchi de la souffrance des conditions inférieures, ou viser la paix des shravakas dans laquelle on ne peut agir pour le bien des êtres. Cependant, la puissance et la capacité d'action pour les autres ne résident que dans l'éveil ultime.

Les remèdes de l'éveil

Le remède au bonheur du devenir est la réflexion sur l'impermanence et sur les "quatre idées fondamentales qui détournent du cycle des existences". Le remède à l'attachement à la quiétude est la méditation sur l'amour altruiste et la compassion. Il convient de développer cet amour et cette compassion jusqu'à ce qu'ils deviennent une attitude naturelle de l'esprit. L'amour et la compassion sont les qualités qui vont accompagner toute la progression spirituelle depuis la naissance de l'esprit de l'éveil jusqu'à l'obtention de la bouddhéité. Cet éveil sera alors pourvu des corps, parole, esprit et qualités du bouddha.
Par la puissance de l'amour et de la compassion, toutes les conditions contraires, le samsara et ses causes, les émotions perturbatrices, vont être détruites, anéanties. Sans l'amour et la compassion, on n'obtient pas l'énergie suffisante. Quand bien notre esprit demeure prisonnier du samsara, soumis à l'influence des émotions et du karma, l'amour et la compassion permettent d'infléchir la direction de notre devenir.
Cet amour et cette compassion ont un objet: tous les êtres. Pas seulement les êtres qui nous entourent (les humains). Tout ce qui possède un esprit est un être. Et là où il y a être, il y a souffrance. De même que nous avons un esprit et qu'à travers lui nous expérimentons la souffrance, de même il en va pour tous les autres. Ici, il convient de faire la distinction entre vie et esprit. Toute vie n'est pas , forcément dotée d'un esprit. Mais là où il y a esprit, conscience, il y a vie. Il existe toutes sortes d'êtres, certains très petits comme les insectes. Une erreur courante est de ne prêter de conscience qu'à des êtres d'une certaine taille. On assimile souvent la conscience, d'abord à un certain degré d'intelligence et ensuite, à une certaine taille. Ainsi, des scientifiques et certains courants philosophiques dénient une conscience semblable à la nôtre à des animalcules, à des insectes ou à de petits animaux marins alors qu'ils en reconnaissent aux poissons plus gros, comme les dauphins.

En fait, même les plus infimes insectes cherchent le plaisir et craignent la souffrance. Si on approche le doigt de petits poissons, ils vont d'abord se sauver puis, si on les apprivoise, ils reconnaîtront dans la main qui les nourrit une source de satisfaction et approcheront quand ils nous verront, tout simplement parce qu'ils cherchent le bien-être et fuient la souffrance.
Si la taille varie, l'esprit, lui, n'est pas proportionné à l'apparence physique. L'intensité de la souffrance ou du bonheur dépend du karma individuel. Le même esprit peut s'incarner dans le corps d'un être minuscule au potentiel faible ou dans le corps d'une baleine ou d'un roi doté d'un pouvoir supérieur à l'animal par l'esprit, non par la taille. La taille n'intervient pas dans la puissance de l'esprit.

Les supports de l'amour et de la compassion

Ce sont donc tous ces êtres, sans aucune exception, qui doivent faire l'objet de notre amour et de notre compassion. Considérez tous les êtres comme vous considérez votre père, votre mère ou celui ou celle que vous aimez le plus. Dans les civilisations traditionnelles, en particulier en Orient, les liens familiaux sont extrêmement forts, le père et la mère sont les êtres auxquels on tient le plus, et l'idée qu'il puisse leur être fait du mal est insupportable. Voilà pourquoi, lorsque nous méditons sur l'esprit de l'éveil, nous prenons cet exemple, considérant tous les êtres comme nos parents.
En Occident, il semblerait que ce sentiment ne soit pas unanimement partagé. Mais c'est sans importance pour la méditation. Prenez comme support l'amour que vous éprouvez pour l'être qui vous est le plus cher.
Bien entendu, il est au-delà de nos possibilités de considérer chaque être individuellement et de développer pour chacun en particulier de l'amour et de la compassion. Mais il est possible de considérer l'ensemble des êtres comme une entité et de méditer sur le fait que tous ces êtres, quels qu'ils soient, désirent le bonheur avec la même force que nous. C'est cette force que vous allez développer en vous mettant à la place de ces êtres et en désirant, pour eux, ce même bonheur. Ne faites pas pour autant de ce souhait une fixation, un attachement, mais concentrez-vous sur ce que les êtres éprouvent. Vous devez maintenir l'esprit dans cette aspiration au bonheur de même qu'auparavant, que vous suscitiez dans l'esprit , des émotions telles que la colère, l'orgueil, la jalousie afin de pouvoir en contempler l'essence même.

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