Le cur
du Dharma
#1
Guendune Rinpoché - Août 1997
La prise
de refuge
Lorsque nous
décidons d'entrer dans la voie du dharma (l'enseignement
de Bouddha), il y a des conditions authentiques préliminaires
qui vont assurer la justesse de notre progression c'est-à-dire
le succès de notre pratique. Parmi ces conditions, il y
a tout d'abord ce qu'on appelle "prendre refuge". Prendre
refuge, c'est développer l'intention altruiste, l'intention
parfaitement pure, et donc développer le cur d'une
pratique continue. Nous dédions pour finir ce mérite,
cette activité positive, au bénéfice de tous
les êtres, dans l'intention qu'ils obtiennent tous la libération,
la réalisation de l'état de Bouddha.
La prise de
refuge n'est pas simplement un acte ritualisé ou spécialisé,
c'est avant tout une intention. Peut-être même plus
profondément qu'une intention, un désir et un souhait
profond ainsi qu'une confiance. Si nous pouvions trouver un mot
qui regroupe à la fois le sens d'intention et de confiance,
nous aurions peut-être quelque chose qui s'approche d'aspiration-confiance.
Et c'est sur la base de cette aspiration-confiance que nous allons
prendre refuge. Prendre refuge dans les trois joyaux, donc dans
le but: le Bouddha; le chemin du dharma: l'enseignement; et les
moyens: la communauté des pratiquants ou Sangha. Cette
aspiration, c'est l'aspiration à utiliser les moyens et
ce qui est mis à notre disposition pour avancer, dans l'intention
profonde de libérer tous les êtres progressivement.
Il s'agit de se libérer soi-même de l'existence conditionnée,
puis d'en libérer tous les êtres. Et lorsque nous
prenons ce refuge, à la fois relatif et provisoire, nous
nous protégeons face aux problèmes et aux difficultés
rencontrés ici et maintenant, dans cette existence et dans
ce monde. En même temps, c'est un refuge au sens ultime,
dans le sens où il libère de l'existence conditionnée,
par la pratique et par l'évolution progressives. Ce refuge
permet d'avancer, de se libérer peu à peu et de
se mettre au service des autres. Cette liberté acquise
permettra ultérieurement de servir tous les êtres
dans cet état de libération.
Cette intention
profonde est ce qui va qualifier le sens du refuge et le maintien
de l'engagement. Le vu du refuge, c'est cette intention
qui va également le définir. C'est l'intention d'avancer,
de progresser, le souhait qu'on a de libérer tous les êtres
qui fait à la fois l'engagement et le maintien de l'engagement.
Et lorsque cela est assuré d'une façon stable et
permanente, tous les êtres sont heureux. Tous les êtres
qui sont à l'intérieur de ce mode d'existence conditionnée,
qu'on appelle le Samsara, se réjouissent de cet engagement,
de cet effort constant, parce qu'ils savent qu'à travers
cet effort et cet engagement, c'est leur libération qui
est en jeu et en devenir. Donc, la condition d'accès primordiale
à la voie vers l'éveil, c'est la prise de refuge
qui est une intention, une aspiration de confiance et le souhait
d'établir tous les êtres dans cet état de
libération.
L'existence
conditionnée
La difficulté
est la relation à la fois confuse et passionnelle que nous
établissons avec ce mode d'existence. Nous ne reconnaissons
pas la nature défectueuse et douloureuse de ce conditionnement.
A cause de l'ignorance, et de la confusion qu'elle entraîne,
nous ne pouvons pas voir la nature profondément défectueuse
et douloureuse qui régit le mode d'être qui est le
nôtre. Au contraire, nous avons créé une sorte
de bien-être. Nous nous sommes en quelque sorte arrangés
de cet état de fait et y avons trouvé notre compte.
Nous y projetons nos espoirs, nos désirs, et nous essayons,
le plus clair de notre temps et avec toute notre énergie,
d'accomplir et de réaliser nos espoirs, sans voir que la
trame même de ce travail est défectueuse et ne peut
apporter que des ennuis. Puisque nous ne voyons pas cela, soit
par véritable ignorance, soit par inconscience à
ce sujet, nous restons prisonniers de ce modèle conditionné,
nous l'entretenons, nous avons même peur de le quitter,
nous sommes totalement fascinés par ce qui s'y passe. C'est
le théâtre de tous nos espoirs, de tous nos désirs.
Mais nos désirs et nos espoirs sont généralement
réalisés à l'inverse de ce que nous souhaiterions,
c'est-à-dire qu'ils le sont en douleur et en difficultés.
Donc là, il y a frustration. Il y a une sorte de malaise
qui est d'essayer d'obtenir ou de réaliser un bonheur stable
et durable dans une structure qui, par nature, par définition,
par essence, est impermanente, défectueuse et douloureuse.
Le problème essentiel des êtres dits "ordinaires",
c'est de ne pas croire à cette réalité: ne
la voyant pas, ils restent dans la fascination, ils projettent
leurs désirs et leurs espoirs et donc continuent à
tourner dans ce cycle d'existence conditionnée, le Samsara.
A l'inverse,
un être sage, un être qui est dans cet esprit d'aspiration
et de souhait vers l'éveil, qui est dans le sens du refuge,
s'efforce de percevoir la trame, la réalité de cet
état, dans tous ses aspects, sous toutes ses facettes,
et d'en voir la nature essentiellement douloureuse. C'est ce qu'a
fait le Bouddha Shakyamouni, il a dit dans ses enseignements:
"dans le cycle des existences, le bonheur ne peut demeurer
comme rien ne demeure sur la pointe d'une aiguille. Il n'y a aucune
possibilité." Il s'est détourné de cette
fascination que l'être ordinaire a pour l'existence conditionnée
et ainsi il s'est libéré. A l'aide de la pratique,
il a pu atteindre une libération totale. Mais l'acte premier
du chemin vers l'éveil, après le refuge, c'est de
bien réfléchir sur la nature essentiellement douloureuse
du cycle de l'existence, de nous libérer de la fascination
qui est l'appât, qui nous rend prisonniers de nos propres
espoirs et de nos propres désirs.
Notre vie
commence naturellement par la naissance et nous en avons également
une mauvaise perception. La naissance est un acte mortel puisque
c'est à partir de là que le compte à rebours
de notre mort est déclenché. Sans bien comprendre
la réalité de l'impermanence, nous pensons, avec
beaucoup de confusion, qu'à partir de la naissance nous
grandissons. En fait, nous vieillissons. Notre vision des choses,
c'est que nous allons grandir, aller vers quelque chose qui est
de l'ordre de l'accomplissement de nos rêves, du développement
de notre personnalité, que nous allons pouvoir agir. Nous
sommes déjà dans ce schéma de projection
des désirs, des espoirs, avec l'impression qu'aujourd'hui
nous ne pouvons pas faire grand-chose de convenable, mais que
demain nous ferons mieux. Nous projetons beaucoup sur demain,
sur le futur, et au fond, peut-être que demain sera pire
qu'aujourd'hui. Ce sera la déception parce qu'en fait,
nous sommes dans un schéma, dans une logique d'espoir,
d'attente, de rêves. La réalité, la vision
juste, c'est de se dire qu'à partir du moment où
nous naissons, les jours, les instants sont comptés et
qu'en plus, nous ne savons pas quand va s'arrêter ce cycle.
Dans l'optique
de l'éveil, du dharma, il y a un réajustement nécessaire
à faire de notre vision du monde. Il faut voir la nature
essentiellement douloureuse du cycle conditionné de l'existence,
puis voir la réalité incontournable de l'impermanence.
Depuis le moment de notre naissance, nous allons inéluctablement
vers la disparition, vers la mort, vers la cessation et, dans
ce temps, nous sommes en train de tirer des plans sur la comète,
sur un avenir incertain avec beaucoup d'espoirs et d'investissements
émotionnels. Ils ne seront peut-être pas couronnés
de succès et vont certainement nous apporter nombre de
désillusions, voire de grandes déceptions. Il faut
donc intégrer profondément cette vision de la réalité
de l'impermanence.