Le cur
du Dharma
#2
Guendune Rinpoché - Août 1997
L'impermanence
Notre environnement
habituel, notre corps, ce qui nous entoure, notre monde, nos relations,
nos amis, sont des phénomènes qui se manifestent
à travers l'accumulation karmique, à travers des
causes et des conditions qui façonnent l'avènement
de ces différents modes d'existence. C'est une sorte de
projection, de grand théâtre karmique, dans lequel
nous évoluons avec notre passif, avec nos espoirs et nos
craintes. Au moment de la mort, ces conditions karmiques qui ont
fait notre existence, avec tout ce que cela comporte, arrivent
à leur terme, et l'environnement disparaît. Il y
a cessation. Si nous sommes totalement investis dans cette illusion
d'existence, nous nous trouvons alors complètement perdus,
dans un total désarroi parce que tout ce qui faisait nos
repères, qui était en quelque sorte des miroirs
pour confirmer notre existence, disparaît.
Il ne nous reste plus rien. Nous sommes profondément seuls.
Nous avons toujours été seuls, mais nous avons
peut-être
eu l'illusion d'être entourés, d'avoir des choses
à faire, d'être importants. Au moment de la mort,
nous nous apercevons que cette illusion prend fin et que nous
sommes totalement seuls. Si nous n'avons pas su utiliser l'existence,
l'illusion, pour apprendre à développer cette
confiance dans le sens du refuge, dans cet instant profond
de solitude,
nous sommes totalement perdus. Il y a là une immense souffrance,
un désarroi, qui est le propre de cette expérience
de la mort. Si nous réfléchissons à cet
instant de la mort qui va arriver et au désarroi qui
pourrait survenir, puisque tout est impermanent, nous avons
une raison supplémentaire
de développer le sens du refuge, d'apprendre dès
maintenant à trouver un soutien qui sera efficace au
moment de la mort, lorsque tout s'écroule. Ce qui restera,
ce sera notre esprit, notre façon de voir les choses,
ce que nous aurons développé dans le courant
de notre esprit en termes de confiance, d'expérience,
de réalisation.
A ce moment-là, nous pourrons effectivement prendre refuge
ou non. Prendre refuge profondément, c'est-à-dire
prendre refuge dans l'ami spirituel, dans le maître,
et là, il y a une notion importante.
L'ami spirituel
ultime, ce n'est pas simplement la personne physique. Si nous
nous contentons de rencontrer de temps en temps physiquement le
lama, nous nous arrêtons finalement à cette enveloppe,
et notre chemin de refuge auprès du maître finit
là. Nous disons "bonjour Lama", et c'est tout.
Mais au moment de la mort, lorsque l'environnement et le lama
physique disparaissent, nous sommes également perdus à
cause de nos réflexes et de nos habitudes qui nous font
dire: "mon lama est aux États-Unis", ou "mon
lama est en Inde", ou pire, mon lama est mort; alors, où
est mon refuge maintenant ?".
Nous n'avons pas intériorisé la réalité
de l'esprit du maître. C'est le travail de l'existence,
c'est le chemin à faire dans cette vie pour qu'au moment
de la mort nous n'ayons aucun doute quant à la nature de
l'ami spirituel, du maître. Ainsi, lorsque nous prendrons
refuge, le maître sera présent, bien qu'il soit décédé,
bien que son corps ait disparu, bien que l'ami spirituel soit
très loin physiquement.
Il y a un
travail d'approfondissement du sens du refuge à faire.
Il ne faut pas rester dans une sorte de superficialité
de la relation maître à disciple. Il est essentiel
de bien intégrer cette réalité de /'impermanence
et de bien comprendre ce qui se passe au moment de la mort. Il
s'agit de prendre conscience que notre environnement disparaît,
que ce qui reste disponible est ce qu'on a profondément
acquis dans le courant de notre esprit, en termes de réalisation,
de confiance, de pratique du dharma. Cette prise de conscience
génère un sentiment d'urgence pour maintenant. Nous
nous rendons compte qu'ici et maintenant il y a une urgence, que
cet instant présent négligé pourrait nous
être fatal si nous venions à mourir dans la journée
ou dans la soirée. Avant que la mort survienne, il faut
utiliser, le plus possible, chaque instant pour développer
ce sens du refuge, pour comprendre profondément ce qu'est
l'ami spirituel, et réaliser cette relation au maître.
Ne considérez pas que vous êtes immortels, arrêtez
de penser que les choses vont rester dans l'état, comme
ça, sans changer, et que demain sera un avenir radieux,
prometteur de bonheurs à venir; parce que, en fait, demain
se construit à partir de maintenant. Tout est né
du jeu de l'interdépendance, des causes et des conditions.
Donc, tout est une manifestation des actes antérieurs du
corps, de la parole et de l'esprit. C'est ce qui façonne
notre environnement et aussi notre façon de voir les choses.
C'est maintenant que nous devons veiller à développer
la sagesse, le sens du refuge, la réalisation de ce qu'est
le maître, et adopter un mode de vie où l'attention
que nous portons à nos actions nous assure d'un avenir
qui sera un support adéquat et parfait pour notre chemin
vers l'éveil. Ne considérons pas que cet instant
présent est un instant éternel, que nous sommes
immortels et que demain sera naturellement heureux. Le bonheur
de demain se construit maintenant, et notre bonheur au moment
de la mort s'édifie également dans cet instant.
La loi
de causalité
Ignorer la
genèse de la structure du mode de l'existence conditionnée,
comment elle vient à se manifester et à travers
quelles conditions, entretient l'illusion d'une sorte de liberté
où l'on pourrait construire, essayer d'amasser des biens,
et éviter les difficultés. En fait, il y a une composante
karmique dans notre existence. Le monde dans lequel nous évoluons
est la projection et la production d'un passif karmique. Nous
vivons avec une certaine vision des choses qui est aussi le résultat
de ce que nous avons été ou de ce que nous avons
accompli à travers le corps, la parole et l'esprit. Donc,
nous sommes dans un univers avec une façon de voir les
événements, de penser, avec certaines aspirations
et certaines tendances qui font croire à un déterminisme
total où l'avenir est bloqué. Le présent
est fortement imprégné, conditionné par les
actions antérieures et donc, lorsque nous ignorons cette
réalité, dans cet instant présent, nous essayons
d'amasser, d'attirer à nous tout ce qui à nos yeux
représente le bonheur et l'agréable, et nous n'y
arrivons pas toujours, même en fournissant beaucoup d'efforts.
Donc, il y a frustration. Nous essayons aussi d'éviter
tout ce qui est à nos yeux douloureux, désagréable,
sans toujours y parvenir. Les choses s'élèvent,
se manifestent, apparemment selon leur propre logique, avec leur
propre volonté. En les suivant, nous sommes pris dans ce
jeu de l'espoir et de la crainte, des désillusions, déceptions
et frustrations qui sont notre lot quotidien. Nous nous efforçons
de construire cet instant, de profiter du meilleur et de rejeter
le pire sans avoir présent à l'esprit que cet instant
est en fait conditionné.
Nous-mêmes,
à l'intérieur de notre environnement, sommes conditionnés
par tout ce que nous avons été. Nous sommes le résultat,
le produit de nos actes antérieurs. Si cela est bien compris,
du fait que cet instant est très limité et qu'à
l'intérieur de ce conditionnement notre marge de manuvre
est faible, nous avons alors une certaine liberté, qui
est de faire un bon choix pour demain, pour le futur, et de préparer
des lendemains qui seront moins conditionnés, qui seront
beaucoup plus libres. Le conditionnement sera beaucoup plus ouvert,
ce qui nous permettra de mieux comprendre le sens profond du dharma
et d'aller vers l'éveil.
Cet instant,
ce que nous vivons maintenant, est totalement conditionné
par les règles du karma. Nous sommes dans une manifestation,
un déploiement des résultats du karma. A l'intérieur
de ce conditionnement, penser que nous sommes les maîtres
du jeu, que nous faisons ce que nous voulons, que nous avons toute
latitude ou toute liberté pour accomplir et assouvir nos
désirs, pour rejeter nos craintes et nos angoisses, est
une profonde erreur.
Il faut bien
comprendre cette règle, pour en tirer des leçons,
savoir que ce que nous vivons maintenant est le résultat
de ce que nous avons été et que si nous ne voulons
plus revivre tout cela, il faut agir en conséquence dès
maintenant. Il faut savoir tirer des leçons du passé
pour que dans cet instant, avec le peu de liberté dont
nous disposons, nous puissions préparer un avenir qui soit
plus ouvert, plus libre et qui, d'une façon générale,
mène à l'éveil.
A l'heure
actuelle, les variétés de bonheur et de souffrance,
qui sont toutes très différentes les unes des autres,
sont très personnelles, c'est-à-dire qu'il n'y a
pas une sorte de ligne générale, de schéma
classique, puisqu'il y a autant de cas que d'individus. Ce que
nous vivons, ce que nous expérimentons, nous est personnel.
C'est à chaque fois une action intime, qui va donner naissance
à un résultat, un fruit, qui sera aussi individuel.
Donc, il faut bien comprendre cet autre aspect du karma, la relation
entre les causes initiales et les fruits que ces causes portent,
à savoir que ces actes nous sont très intimes. Donc,
parfois les craintes qu'une action négative accumulée
par quelqu'un d'autre puisse mûrir en nous ou bien que notre
travail, notre développement puisse être en quelque
sorte piraté par autrui sont des idées qui n'ont
pas de fondement ni de terrain. Ce sont simplement des craintes,
des illusions. Il faut comprendre que les bonheurs que nous rencontrons
dans cette existence maintenant, comme les difficultés
et les souffrances, sont le résultat de nos actes antérieurs
personnels. C'est pour cela qu'ils sont aussi multiples, aussi
différents, et que dans des situations relativement similaires,
chacun va éprouver quelque chose de très unique
et de très intime. Ayant bien compris cela, nous sommes
conscients de notre responsabilité, c'est-à-dire
que nous ne pouvons pas remettre entre les mains de quelqu'un
d'autre ce travail et dire "faites-le pour moi". Il
y a là la nécessité de nous impliquer personnellement,
intimement, dans le travail au niveau du corps, de la parole et
de l'esprit, en sachant que les actes négatifs seront vécus
par nous, et par nous seuls, à travers le corps, la parole
et l'esprit, et que les conditions positives, les actes intelligents,
pleins de sagesse, seront aussi expérimentés par
nous-mêmes à travers le corps, la parole et l'esprit.
L'acte initial, la cause, et le fruit qu'il va porter seront expérimentés
d'une façon totalement personnelle. Il y a une notion de
responsabilité individuelle qui est en jeu.