Voici
la suite des enseignements que donna Kandro Rinpoché
à Dhagpo Kagyu Ling en avril 1992, dont le début
est paru dans Tendrel n ° 29.
Actuellement,
en Occident, nous nous trouvons dans une situation assez similaire
à celle du Tibet au moment où les enseignements
se développèrent de l'Inde vers ce pays. Il n'y
a pas grande différence entre ces deux situations, à
un moment où la transmission vers l'Occident de la tradition
bouddhique se fait d'une façon plus marquée. Même
à l'époque où le Bouddha Shakyamouni manifesta
le plein éveil, le développement du bouddhisme
ne fut pas quelque chose d'aisé. Quoiqu'il en soit, en
dépit des difficultés du moment, que cela ait
été la destruction des temples bouddhistes, ou
celle du sangha et de ses représentants, de nombreux
êtres se consacrèrent à la pratique avec
une grande intensité, développèrent un
épanouissement spirituel et manifestèrent le plein
éveil de la réalisation.
La plupart d'entre vous avez probablement lu ce qui a trait
à l'origine du bouddhisme et à son développement,
ainsi qu'à son déclin par la suite dans la terre
d'origine jusqu'à ce que, douze siècles après
la venue du Bouddha Shakyamouni, le bouddhadharma soit transmis
au Tibet.
D'un point de vue historique, on raconte qu'un prince vivant
en Inde fut prié de quitter ce pays; il traversa alors
les montagnes pour passer au Tibet, et il est dit que c'est
de ce prince que découle la lignée royale tibétaine.
Le premier roi reconnu comme tel au Tibet fut Nyatri Tsenpo.
C'est lui qui construisit le palais royal, le Youmbou Lakang,
qui est encore partiellement visible de nos jours. Ensuite,
nous manquons de références historiques pendant
une certaine période, jusqu'au moment où se manifesta
un roi nommé Lhatotori. Ce roi fut le vingt-huitième
de cette lignée royale et sous son règne advint
un événement particulier : des reliques et des
écritures apparurent de l'espace.
A cette époque, personne fut capable de comprendre de
quoi il s'agissait véritablement, mais du fait de la
façon un peu miraculeuse dont ils avaient surgi directement
du ciel, on considéra ces manuscrits comme très
précieux. Par conséquent ces reliques furent conservées
dans un reliquaire et il y eut en même temps une prophétie
qui fut formulée disant que, dans un futur très
proche, viendrait un roi et qu'il serait alors possible de comprendre
le sens profond de ces écritures.
Le trente-troisième roi de cette dynastie, qui est certainement
le plus connu de tous et qui s'appelle Songtsen Gampo, avait
un ministre exceptionnel qui s'appelait Thomi Sambhota. Celui-ci
fut prié de se rendre en Inde et d'en rapporter les premiers
éléments de calligraphie de l'écriture
tibétaine, ce qu'il fit. Cette calligraphie tibétaine
découle de la calligraphie et de la langue indiennes
de l'époque.
Le trente-septième roi, qui est également très
connu et porte le nom de Tri Song Detsen, vint à un moment
où le bouddhisme était florissant au Tibet. A
cette époque, des maîtres extrêmement érudits
vinrent de l'Inde, comme Padmasambhava et Shangtarakshita. Cela
se passait au huitième siècle de notre ère
et ce fut à ce moment également que fut établie
la transmission de la tradition monastique. C'est sous le quarante-huitième
roi de cette dynastie, Tri Ralpachen, que fut standardisée
la traduction des textes en tibétain. Le quarante-et-unième
roi de cette dynastie, Langdarma, est particulièrement
connu comme s'étant opposé au bouddhisme. C'est
à cette époque qu'eut lieu la destruction de tout
ce qui avait trait au bouddhisme, aussi bien les édifices
que les textes religieux, et que les moines et nonnes bouddhistes
furent persécutés. Du fait des efforts d'un pratiquant
tantrique, Loungtène Sangyé Yéshé,
la transmission des tantras et leur pratique furent préservées,
principalement dans la communauté laïque. Mais tout
ce qui est attaché au Vinaya, le cycle d'enseignements
qui a trait aux vux et à l'éthique proprement
dite, fut particulièrement affecté et détruit
durant le règne de Langdarma.
Un moine, ainsi qu'une dizaine de ses disciples, s'enfuirent
de la région centrale du Tibet et éigrèrent
vers l'est puis, une cinquantaine d'années plus tard,
revinrent dans cette région centrale du Tibet, rapportant
avec eux la transmission monastique, niais il s'agit de la transmission
monastique concernant les moines. En ce qui concerne les nonnes,
il était nécessaire, tout comme pour les moines,
qu'il y ait cinq nonnes pleinement ordonnées qui soient
présentes pour les cérémonies de transmission
des vux. Ce ne fut plus le cas, et c'est en raison de
cette destruction qui advint sous le règne de Langdarma
que s'évanouit du Tibet la tradition de l'ordination
complète des nonnes.
Si l'on réfléchit à cette histoire du Tibet,
un pays où le dharma fut très développé,
où se sont manifestés de nombreux maîtres
spirituels réalisés, on voit qu'il fallut environ
quarante et un rois pour que se manifestât le dharma et
qu'il se développât dans tous ses aspects. Ceci
permet de comprendre que cela prend toujours une période
de temps extrêmement longue pour qu'un courant philosophique
passe d'un pays à un autre et s'intègre dans ce
dernier.
Jusqu'au point où nous sommes arrivés, il est
fait référence à la transmission ancienne
des tantras, à savoir jusqu'au moment où advint
cette destruction massive du bouddhisme au Tibet et où
quelques moines émigrèrent vers l'est puis revinrent
dans la région centrale. Cette période est donc
connue comme étant celle de l'ancienne diffusion des
tantras. Une cinquantaine d'années plus tard, trois grands
traducteurs allèrent à l'étranger puis
revinrent au Tibet etdepuis lors s'est produite une nouvelle
diffusion des textes. Depuis ces trois cycles de traduction
jaillis de ces trois traducteurs jusqu'à présent,
on fait référence à cette époque
comme à la nouvelle diffusion des tantras. Tout cela
aide à comprendre qu'il n'y a pas de différence
fondamentale entre l'ancienne diffusion des tantras et la nouvelle,
si ce n'est une classification qui se réfère d'une
part à l'époque qui précède la venue
du roi Langdarma, et d'autre part à l'époque qui
suit.
Par la suite, en raison des capacités de certains traducteurs,
furent établies des traductions des textes de base, ces
différentes traductions étant en relation avec
la compréhension propre à chacun de ces érudits.
Et c'est à partir de ces différentes traductions
que se développèrent les différents courants
spirituels tibétains, principalement les quatre grandes
écoles : les Kagyus, les Guélougs, les Nyingmas
et: les Sakyas.
Il est dit que, dans les écoles Guéloug et Sakya,
l'accent est principalement mis sur l'étude, alors que
dans les écoles Nyingma et Kagyu l'accent porte davantage
sur la méditation et sur l'analyse de l'ego. Mais ceci
ne veut pas dire que les deux premières ne consacrent
pas d'efforts à la méditation ni que les deux
autres, Kagyu et Nyingma, délaissent l'étude.
Simplement l'accent est principalement mis sur un aspect ou
un autre.
Que l'on parle des 84 000 sortes d'enseignements ou des trois
diffusions de l'enseignement selon l'approche Hinayana, Mahayana
ou Vajrayana, ou que l'on distingue les quatre écoles
spécifiques tibétaines, Kagyu, Nyingma, Sakya,
Guéloug, ces approches ont été développées
en vue de convenir à tous les êtres quels qu'ils
soient, afin que chacun trouve celle qui est la plus appropriée
à ses capacités et à son caractère.
Il en va de même en ce qui concerne les distinctions entre
Mahamoudra et Dzogchen, qui n'appellent absolument pas de différence
quant à la réalisation de l'ultime, mais sont
là encore des moyens relevant du cheminement spirituel,
afin de convenir le mieux possible aux différentes sortes
d'individus qui peuvent ainsi choisir lechemin qui leur est
le plus approprié. Concernant la réalisation ultime,
il n'y a aucune différence entre ces deux voies spirituelles.
Quand quelqu'un s'engage sur la voie spirituelle bouddhiste,
l'accent est toujours mis, en premier lieu, sur le développement
des qualités fondamentales liées à la nature
humaine, et tout particulièrement sur le potentiel de
bienveillance qui existe en chaque individu.
La bienveillance véritable ou compassion authentique,
qui s'oriente vers tous les êtres sans faire de distinction
de groupe ou de catégorie, ne peut se développer
véritablement qu'à partir de l'instant où
naît une compréhension profonde de la nature même
de la souffrance qui existe dans le cycle des existences.
Notre compréhension de la souffrance est très
partielle, très limitée et ne s'adresse pas à
la totalité. En général, quand on pense
souffrance, on fait principalement référence à
une souffrance d'ordre plus ou moins physique et on pense surtout
à la souffrance qui nous afflige ou à celle qui
concerne les êtres qui nous sont proches et chers. Une
telle façon de comprendre la souffrance est très
sommaire et n'englobe en aucun cas la souffrance qui est celle
qu'éprouvent tous les êtres des six classes d'existence
du cycle dans lequel nous sommes. Il est important de comprendre
la souffrance qui est celle des six classes d'êtres dans
le cycle des existences et que cette compréhension devienne
si intense et précise qu'il n'y ait plus le moindre attachement
qui demeure en nous.
Et si nous n'arrivons pas à une telle précision
dans la compréhension, nous nous trouvons dans la situation
dans laquellenous sommes habituellement, c'est-à-dire
que la moitié de notre existence s'oriente vers l'activité
spirituelle et le dharma, tandis que l'autre moitié se
tourne vers des activités plus communes et mondaines
envers lesquelles nous éprouvons toujours une certaine
attraction.
C'est cette compréhension de la nature de la souffrance
qui enveloppe tous les êtres dans le cycle des existences
qui nous motive à nous rendre près d'un maître
spirituel pour recevoir son enseignement et faire preuve par
là-même d'un renoncement à l'égard
de toutes les activités mondaines qui nous habitent.
Nous nous engageons dans la voie en prenant refuge dans ce qu'on
appelle les Trois Joyaux le bouddha, l'enseignement ou dharma,
et la communauté des pratiquants ou sangha. On oublie
souvent ce qu'est véritablement la nature de ces trois
aspects et on en vient à considérer le bouddha
comme la représentation dorée d'une statue, à
penser que le dharma se réfère à quelques
écritures et que le sangha renvoie aux robes de la communauté
monastique. A ce moment-là, on fait référence
au Bouddha historique, au Bouddha Shakyamouni venu durant la
période cosmique où nous vivons, aux enseignements
qu'il a prononcés et à la communauté monastique
qui s'est développée. Néanmoins,'il ne
faut jamais oublier que le bouddha est aussi présent
au travers du maître spirituel qui nous conseille sur
la voie à suivre, sur ce qu'il convient d'adopter et
sur ce à quoi il convient de renoncer comme étant
non-vertueux. Le maître spirituel est en quelque sorte
le prolongement ou la manifestation même du Bouddha. Cela
peut même s'entendre à partir du moment où
quelqu'un a une qualité authentique, fut-elle minime,
et où, à travers cette qualité, il donne
des conseils sur le cheminement spirituel et sur ce qu'il convient
d'adopter. C'est également une façon de comprendre
cette dimension de bouddha. Il est important de voir que ce
potentiel est présent en chaque individu, en chaque être
vivant, et il faut essayer d'étendre de plus en plus
cette compréhension.
Si on limite l'enseignement aux textes religieux tibétains,
c'est une façon extrêmement sommaire d'envisager
l'enseignement. Le dharma est un point de référence
qui permet d'évoluer vers ce qui est vertueux et conseille
de rejeter ce qui est non-vertueux ou défavorable, etc.
Là encore, cette compréhension de l'enseignement
doit être vaste et ne pas
s'adresser simplement à un contexte particulier. L'enseignement
peut surgir de différents textes, de différentes
compréhensions, et se transmettre au travers de différents
langages sans être limité à une forme particulière.
Il en va de ..même en ce qui concerne le sangha ou communauté.
Dans un premier te mps, il s'agit de ceux qui sont entrés
dans la voie monastique mais le sangha englobe également,
surtout dans les pays occidentaux, tous ceux qui sont engagés
sur la voie spirituelle qu'est le dharma et appartiennent à
la communauté bouddhiste. Toutes ces personnes doivent
faire preuve de compréhension, d'ouverture et de respect
à l'égard les uns des autres.
Et si vous n'avez pas autant de respect à l'égard
du maître spirituel que du Bouddha, c'est un endommageaient
du vu du refuge quant au Bouddha. Si vous n'avez pas autant
de respect à l'égard d'un journal que d'un livre
traitant des instructions proprement dites, c'est un manquement
au vu du refuge quant au dharma. Si vous n'avez pas autant
de respect à l'égard des personnes laïques
qui se sont engagées dans la communauté qu'envers
les moines et les nonnes, c'est un endomagement du vu
du refuge quant au sangha.
Ensuite le pratiquant s'engage dans les méthodes de purification
des actions négatives par la récitation de prières
et les prosternations. Il acquiert ainsi davantage de certitude
intime et peut s'engager encore plus profondément dans
le vu de bodhisattva. Ayant ainsi généré
ces vux de bodhisattva, il s'engage à développer
davantage la qualitéhumaine liée à l'intention
altruiste et ceci sans préjugés ou sans opinions
partielles. Il doit développer toujours plus de compassion
à l'égard de tous, mais ce n'est pas quelque chose
d'aisé. C'est pourquoi il faut quotidiennement cultiver
ce sentiment de compassion et la pratique des six vertus transcendantes
ou paramitas est une des meilleurs méthodes pour le faire.
Après avoir développé l'esprit d'éveil
ou bodhicitta, viennent trois points sur lesquels il est important
de porter l'accent. Le premier se rapporte à l'écoute
de l'enseignement et à sa compréhension. Quand
vous écoutez l'enseignement, il est extrêmement
important de le faire en étant totalement concentré
et sans se laisser aller à la distraction. Si vous écoutez
l'enseignement, assis dans la posture convenable, mais que votre
esprit est en train de vaquer à la cuisine par exemple,
cela n'a pas de véritable utilité. Si vous écoutez
avec attention/mais que sorti du cadre de l'enseignement, vous
oubliez ce qui a été enseigné, là
non plus cela n'a pas grande utilité.
De même, lorsque vous étudiez un livre ou écoutez
l'enseignement, et qu'au lieu de l'appliquer, de le mettre véritablement
en pratique en vous engageant dans ce qui est positif et en
renonçant à ce qui est défavorable, vous
vous engagez dans des activités finalement contraires
à l'enseignement proprement dit, on peut dire que c'est
une façon déviée de faire usage de l'enseignement.
Le deuxième aspect important est la réflexion
ou contemplation. Si vous ne réfléchissez pas
à ce qui est dit dans l'enseignement, qu'il s'agisse
d'un enseignement oral ou de la lecture d'un ouvrage, si vous
ne vous demandez pas : "cela est-il vrai ou non ? quel
en est le sens véritable ?", on peut dire que l'enseignement
n'a pas un intérêt très profond et ne peut
pas assurer un développement véritable.
Il est dit qu'il faut combattre l'attachement et qu'en conséquence
il faut pratiquer le détachement. Il importe alors que
vous vous posiez des questions et vous demandiez : "pourquoi
l'attachement est-il quelque chose de négatif ? pourquoi
faut-il s'en détacher et de quelle façon ?"
Il est extrêmement important d'appliquer sa réflexion
ou sa contemplation à de telles questions dans le cadre
de l'enseignement. Par cette réflexion, on parvient à
une certaine compréhension, à une certaine conviction,
et il faut ensuite s'entraîner à la méditation
proprement dite.
Mais si vous vous appliquez à méditer parce qu'il
est dit qu'il faut méditer et que vous ne possédez
pas cette forme de compréhension, cela a vraiment peu
d'utilité. Si la méditation consiste à
s'asseoir en posture, à faire des exercices de respiration,
à réciter quelquesmantras, etc., il ne faut pas
s'attendre à ce qu'un grand développement puisse
advenir. Dans le cadre de la méditation, comme dans tout
le cheminement sur la voie spirituelle, l'intérêt
même des pratiques est de faire en sorte que se produise
un développement de l'esprit. Si l'on n'utilise pas cette
capacité de l'esprit à réfléchir
et méditer, cela n'a qu'un rapport très lointain
avec le cheminement spirituel. La méditation n'est alors
qu'une simple technique. Il est donc conseillé d'unir
ces trois aspects, l'écoute, la réflexion et la
méditation, dans sa démarche. Si les trois ne
sont pas présents, on ne doit pas s'attendre à
un développement substantiel.
Beaucoup de gens disent : "Je pratique la méditation"
et quand on leur demande : "Sur quoi méditez-vous
?", ils répondent qu'ils méditent sur la
vacuité. De telles personnes se rendent parfois auprès
d'un maître spirituel, s'asseoient, écoutent l'enseignement
mais ne portent pas plus loin leur réflexion. On ne peut
pas s'attendre à ce qu'un véritable épanouissement
spirituel advienne d'une telle attitude. Il est extrêmement
important que les trois aspects, l'écoute ou étude,
la réflexion ou contemplation, et la méditation,
soient développés conjointement.
On dit dans les textes que des personnes se consacrant à
la pratique de la méditation mais n'ayant pas beaucoup
étudié ni reçu d'enseignements, n'ayant
pas réfléchi profondément au sens même
de ces enseignements, sont semblables à des aveugles,
en ce sens que l'aveugle souhaite traverser la rue et en a la
nécessité, mais se trouve dans une situation où,
de par son handicap, il ne sait pas exactement comment procéder.
On peut dire que les personnes qui se consacrent à la
méditation sans étudier ni réfléchir
sont un peu dans la même situation.
Une autre
attitude très développée, surtout en Orient,
mais en fait on la rencontre partout, consiste à mettre
l'accent sur l'étude et la réflexion de façon
exagérée. Une telle attitude ne permet pas non
plus un épanouissement véritable. L'exemple caractérisant
cette situation est celui d'une personne qui souhaite monter
au sommet d'une montagne, mais n'a pas de mains. Une telle personne,
au travers de ses lectures et de sa réflexion sur l'enseignement,
sait quel le chemin il faut adopter mais, étant donné
qu'elle ne s'est jamais consacrée à l'application
pratique, à la méditation, n'est pas à
même de véritablement parcourir ce chemin.
La personne qui souhaite progresser spirituellement doit, à
ce niveau, faire usage conjointement de l'étude, de la
réflexion et de la méditation.
A partir de là, ayant acquis une base ferme, solide et
sur laquelleprogresser davantage, après avoir porté
à son ternie l'étude ou la lecture des ouvrages,
après y avoir appliqué sa réflexion et
les avoir mis en pratique, on est alors à même
de choisir le cheminement spirituel convenant le mieux.
Ici se situe une distinction et l'accent peut être mis
soit sur la pratique liée aux visualisations des divinités,
soit sur celle qui a trait à la nature même de
l'esprit.
Au moment d'aborder la visualisation des divinités, se
présente en général un obstacle assez important.
Cet obstacle provient de ce que nous comprenons que le monde
extérieur et les formes sont, en dépit de leur
apparence, transitoires et illusoires, mais que, par contre,
nous considérons la divinité à laquelle
nous consacrons notre méditation comme véritablement
existante et lui donnons un aspect qui devient une représentation
concrète. C'est là une forme d'attachement ou
d'avidité extrême qui est source d'obstacle sur
la voie.
De plus, en raison des voiles qui nous affligent depuis des
existences antérieures, nous avons des difficultés
à faire en sorte que notre visualisation soit claire
et à lier le contact avec la divinité, en ce sens
que les détails de la représentation, qu'il s'agisse
des couleurs, de la multiplicité des bras, etc., nous
posent problème. En effet, nous avons tendance à
solidifier et concrétiser notre visualisation. Cest
pourquoi il est conseillé à ce stade de méditer
sur la qualité lumineuse, transparente, « arc-en-ciel »,
de la divinité afin de ne pas solidifier la visualisation
et de ne pas considérer la divinité comme un corps
humain fait de matière.
Que la divinité soit représentée au niveau
du corps absolu, le dharmakaya, ou du corps de jouissance, le
sambhogakaya, ou du corps de manifestation, le nirmanakaya,
il importe de voir principalement quelle est l'essence même
de la divinité et en retour de développer, comme
un propre continuum, cette essence propre à la divinité.
Avec cette approche, il n'y a pas de difficulté à
méditer sur une divinité, qu'elle possède
deux bras, six bras ou mille bras ou peu importe. Et la méditation
porte alors sur ce qui est le plus intérieur ou conscience.
Depuis le moment où l'on a commencé à réfléchir
sur la souffrance inhérente au cycle des existences,
depuis le moment où l'on a pris refuge, où l'on
s'est engagé dans des pratiques de purification, dans
le développement de l'esprit d'éveil, dans la
pratique des six paramitas ou dans la méditation sur
les divinités, qu'est-ce qui prime ? Est-ce l'aspect
physique ou l'aspect lié à l'esprit ? Bien sûr,
c'est surtout l'esprit.
Si l'on parvient à cette compréhension, on peut
également comprendre que les activités extérieures,
les activités physiques sont sans fin et que celui qui
peut contrôler toutes ces activités, celui qui
commande d'agir ainsi, c'est l'esprit Si l'on arrive à
une certaine maîtrise de l'esprit, cela a un effet immédiat
sur les activités physiques qui en découlent.
En ce qui concerne les activités liées aux organes
sensoriels, qu'il s'agisse de la vue avec l'il ou de l'activité
auditive, olfactive, gustative ou tactile et, dans certains
cas, de l'activité mentale, il est important de comprendre
que toutes fonctionnent simultanément avec l'esprit.
Quelle que soit l'activité en question, qu'on observe
un événement ou u'on entende un bruit, qu'on sente
le parfum d'une fleur ou qu'on apprécie la beauté
d'une chose, qu'on ait une sensation agréable ou désagréable
au niveau du toucher, il faut voir que toutes ces activités
sont liées à l'esprit, qui est celui qui donne
l'impulsion à cesdifférentes consciences sensorielles
pour qu'elles se manifestent.
Prenons le cas de la conscience visuelle. Kandro Rinpoché
dit : "Par exemple, dans la situation dans laquelle je
me trouve, si je me laisse aller à suivre ce que perçoit
mon regard, à ce moment-là viennent les distinctions
entre hommes et femmes, cheveux courts, cheveux longs, cheveux
blonds, cheveux gris, etc... C'est un développement incessant,
et il devient totalement impossible de se concentrer sur un
point précis." C'est pourquoi il est toujours conseillé
dans la pratique de revenir à ce qui est la source même,
au plus intérieur, au plus intime en quelque sorte, à
savoir l'esprit qui est l'origine d'où découlent
les projections extérieures.
Si on se laisse aller à toutes ces projections, surgissent
inévitablement les jugements, les appréciations
quant aux uns et aux autres, ainsi que la pensée que
l'homme aux cheveux gris ou aux cheveux noirs est quelqu'un
de bien, que celui aux cheveux blonds ne l'est pas, que la personne
avec un sweat de couleur jaune est quelqu'un de bien, que celui
avec un sweat rouge ne l'est pas, et cela devient sans fin.
On se laisse ainsi aller à faire des tas de distinctions,
à exprimer beaucoup de jugements et on se laisse prendre
à toutes sortes d'émotions, on s'attache à
ce qu'on aime, on déteste ce qui paraît adverse
et on veut les choses qui nous sont agréables, etc. On
évolue ainsi dans un cycle d'émotions. C'est pourquoi
l'esprit, d'où découlent toutes ces projections
et ces développements, est le point essentiel sur lequel
il convient de se concentrer.
Il est enseigné que la nature de l'esprit est vacuité,
mais si l'on arrive à une compréhension de la
vacuité comme étant un état d'obscurcissement
mental ou d'aveuglement, une espèce de néant,
c'est incorrect. Si réaliser la vacuité, c'est
parvenir à un état dans lequel il n'y a rien du
tout, à une certaine forme d'inconscience, on peut dire
que cela est très similaire à une personne qui
tombe du premier étage et qui est victime d'une syncope.
Il y a donc une différence entre cette forme de vacuité
inconsciente et la vacuité qui est véritablement
la nature de l'esprit dont on parle dans l'enseignement.
Qu'il s'agisse des phénomènes extérieurs
ou de ce qui nous est propre, il est important de voir que dans
tous les cas rien n'a véritablement d'existence en soi.
Lorsqu'on prend un objet dans la main, qu'il s'agisse de cet
objet ou qu'il s'agisse du corps physique, il en va de même
: il y a effectivement une manifestation, une apparence qui
prend forme, mais il s'agit essentiellement de l'agglomérat
de différentes particules, de différents aspects,
et on ne peut pas dire pour autant que cet objet ou ce corps
a une existence qui lui soit attachée, une existence
authentique.
Ainsi, on peut dire que l'esprit crée beaucoup de choses,
en ce sens qu'il appréhende une forme, une existence,
une réalité là où il n'y a en fait
que l'assemblage ou l'agglomérat de différents
aspects, de différentes particules. De par ce processus
qui a sa source dans l'ignorance, se développent toutes
formes de projections, de créations, telles que l'attachement
et les autres émotions perturbatrices. Ceci est dû
essentiellement à l'ignorance fondamentale. C'est pourquoi
il est enseigné qu'il faut considérer toute chose,
dans un premier temps, comme étant illusoire et dépourvue
de réalité, semblable à un mirage ou à
un rêve. De la même façon, les expériences
qui nous adviennent dans le cadre du rêve nous paraissent
authentiques et véritables; néanmoins, quand on
se réveille, le rêve disparaît : c'était
une création de l'esprit. Cette pensée doit être
présente à chaque fois que l'on perçoit
une apparence extérieure.
On peut alors dire qu'on se trouve dans un état où
l'on voit les choses telles quelles sont et, dans ce cadre,
l'esprit n'est plus sous l'influence ni de l'ignorance, ni des
émotions perturbatrices qui en découlent. Ceci
nous mène à la réalisation que l'esprit,
la conscience pure de l'esprit, est un principe qui se manifeste
mais qui en même temps n'a pas d'existence concrète
ou solide.
Lorsque survient une telle intensité de la conscience,
une telle réalisation, en même temps se développe
une certaine forme de sagesse qui permet justement de comprendre
pourquoi l'esprit ou les phénomènes sont dépourvus
de réalité propre. L'esprit dans son aspect de
vacuité est ainsi indistinct de sa qualité de
sagesse.
Ceci est illustré par le lever du soleil et par la clarté
diffusée à cet instant. Quand vous observez le
soleil qui se lève le matin, se développent également
la clarté et la luminosité, et on peut dire que
ces deux aspects se manifestent en même temps; néanmoins
ce sont deux qualités distinctes.
Il n'est pas facile d'arriver immédiatement à
cette compréhension de la double qualité de l'esprit,
notamment la qualité de clarté, et pour entretenir,
il faut de la chaleur, etc. Il en va de même pour l'épanouissement
de la réalisation de la nature de l'esprit : il faut
mettre en uvre les différentes méthodes
dont nous avons parlé et, par leur application, on peut
arriver à cette réalisation. Si l'on se consacre
uniquement à l'une ou l'autre pratique, qu'il s'agisse
du développement de la compassion, de la méditation
sur la vacuité ou de la pratique du calme mental, il
n'est pas véritablement possible de manifester cette
pleine réalisation. C'est pourquoi il est important d'appliquer
toutes les différentes méthodes dont nous avons
parlé.
Yéshé Tsogyal est la Mère adamantine, la
Mère Vajra, celle de qui procèdent tous les bouddhas
et les bodhisattvas.
D'une façon générale, quand on parle d'émanation,
cela se situe à trois niveaux : celui du corps absolu,
celui du corps de jouissance et celui du corps d'émanation.
Dans la forme supérieure, Yeshé Tsogyal est considérée
comme étant Vajra Yogini. En ce sens, Vajra Yogini est
la forme la plus élevée, de laquelle procèdent
tous les bouddhas et les êtres éveillés.
Au niveau du corps absolu, quand il y a cette intensité
dans le développement de la compassion, se manifestent
les êtres éveillés, les bodhisattvas, et
se déploie la manifestation des divinités variées.
Dans les représentations féminines, on trouve
principalement la noble Tara, que ce soit Tara dans la forme
verte ou blanche. Arya Tara est connue comme la divinité
associée à la vie, plus particulièrement
à l'aspect de longue vie sous la forme blanche et à
l'aspect de protection sous la forme verte.
Quand est présent cet intense sentiment de compassion
poussant à uvrer pour le bien des êtres,
se déploient donc toutes les formes des bodhisattvas.
Il faut comprendre que s'il n'y avait qu'un seul bodhisattva,
on serait un peu dans une situation analogue à celle
dans laquelle on se trouve lorsqu'on pense que, s'il y avait
beaucoup plus d'aspects de nous-même, on serait plus à
même d'uvrer pour le bien de tous les êtres.
C'est pourquoi on trouve, au niveau du développement
de la manifestation, beaucoup d'aspects des bodhisattvas, ceci
se concrétisant au travers des corps d'émanation.
D'innombrables aspects des bodhisattvas se déploient
ainsi. Pensez maintenant que s'il y avait un être de nature
extraordinaire ou miraculeuse, capable de se mouvoir dans les
airs et d'accomplir toutes sortes de miracles, peut-être
la moitié des gens le considéreraient-ils avec
respect, mais il est vraisemblable que l'autre moitié
penserait qu'il s'agit là de magie. Le terme magie est
quelque chose d'aisé, mais se manifester en tant qu'être
humain est difficile. Ainsi les bodhisattvas se manifestent
aussi, en insistant sur ce "aussi", en tant qu'êtres
humains. Prendre naissance en tant qu'être humain, particulièrement
en tant que femme, endurer d'innombrables difficultés,
manifester l'éveil, c'est un moyen de démonstration,
d'inspiration pour les êtres. C'est de cette façon
que s'est manifestée Yéshé Tsogyal, prenant
une existence en tant que femme dans un milieu qui n'était
pas favorable, où il y avait beaucoup de restrictions
quant à la condition féminine, endurant de nombreuses
difficultés, s'engageant sur la voie et manifestant pleinement
la réalisation spirituelle, ceci en l'espace d'une vie,
afin que son existence soit un modèle, une source d'inspiration
pour d'innombrables femmes, pour d'innombrables êtres
vivants.
Yéshé Tsogyal naquit dans une famille dont le
chef de famille, le père, était surtout porté
à s'enrichir : il était très attiré
par les biens matériels. Elle était extrêmement
belle, mais son père souhaitait plus particulièrement
avoir un fils et non une fille, et il avait coutume de dire
: "extérieurement, elle est belle, mais intérieurement
elle est mauvaise".
A l'âge de dix ans, comme c'était alors la coutume,
commencèrent les pourparlers pour marier cette jeune
fille et comme elle était remarquablement belle, de nombreux
partis se présentèrent pour faire en sorte qu'elle
devienne l'épouse de leur fils.
Dans son nom, Tsogyal, "tso" se réfère
à un océan et "gyal" à l'idée
de réjouissance, Yéshé signifiant la sagesse
primordiale. Tout près de son lieu de naissance, il y
avait une étendue d'eau qui, au moment même de
sa naissance, se mit à s'accroître, et ainsi se
développa cette idée d'épanouissement,
de réjouissance. Quand se manifestèrent les différents
partis fortunés venus solliciter la main de Yéshé
Tsogyal, son père essaya de soutirer la dot maximum et
se mit à demander des sommes colossales d'argent en échange
de sa fille. Les gens commencèrent à plaisanter
le père, disant que son seul intérêt était
de tirer une grande dot de sa fille et qu'il était mesquin
dans ce domaine. Lui-même pensa qu'une telle réputation
lui tombait dessus uniquement à cause de Yéshé
Tsogyal, il l'accabla de tout son malheur et lui demanda de
disparaître ou de sauter dans un puits.
Elle quitta donc le foyer familial et décida de partir
dans une région où elle avait entendu dire que
résidait un maître qui enseignait une voie profonde,
ce maître étant Padasambhava. Quand elle
arriva auprès de lui, les disciples qui l'entouraient
émirent l'idée qu'elle était beaucoup trop
jeune pour recevoir des enseignements profonds. Padmasambhava
était alors en train de conférer un cycle d'enseignements
extrêmement profonds et Yéshé Sogyal vint
y participer, s'asseyant dans le fond. A la fin de l'enseignement,
elle était à même de se le rappeler mot
pour mot. Voyant l'extraordinaire faculté de cette jeune
fille âgée de aix ans, capable de comprendre mot
pour mot l'enseignement et de se le remémorer sans difficulté,
Padmasambhava constata qu'elle était un être très
particulier et décida de lui transmettre la totalité
des enseignements qu'il possédait. Yéshé
Tsogyal les mit par écrit et c'est ainsi que la plupart
des enseignements conférés par Padmasambhava ont
été conservés au fil du temps.
Padmasambhava avait vingt-cinq disciples remarquables et tous
furent requis, après avoir reçu les enseignements,
d'aller les mettre en pratique. Il en fut de même pour
Yéshé Tsogyal, mais elle n'avait pas envie de
partir et se mit à pleurer. Ce fut à ce moment-là
que Padmasambhava énonça un profond discours sur
l'impermanence. Et il est raconté que, lorsqu'elle fut
plus âgée, Yéshé Tsogyal se souvenait
de cet enseignement et que c'était une source de rire
pour elle.
Yéshé Tsogyal partit à son tour méditer
dans un endroit très élevé, habité
que par des bêtes sauvages et où nul personne ne
se rendait jamais. Même en été, il y avait
plus de deux mètres cinquante de neige. Elle pratiqua
la méditation pendant neuf années dans ce lieu.
On dit que les trois premières années elle prit
nourriture et boisson; les trois années suivantes, il
ne lui resta que la boisson; et les trois dernières années
elle n'eut ni nourriture, ni boisson, se substantant uniquement
au moyen du développement intérieur, de sa propre
énergie. Il lui arrivait d'avoir des moments de désespoir,
car les conditions étaient tellement difficiles qu'elle
perdait confiance enelle-même et se disait qu'il n'était
pas possible de continuer à pratiquer dans un tel environnement.
Dans ces moments, apparaissait Padmasambhava, son maître,
qui lui conférait les enseignements appropriés,
l'exhortant sur le chemin et, ainsi stimulée, elle put
continuer sa pratique qui dura ainsi neuf années. Durant
ces rencontres, elle questionnait Gourou Rinpoché ayant
le souci des innombrables personnes à venir et posant
les questions que poseraient les disciples des temps futurs.
Lorsqu'elle actualisa le plein éveil, l'état de
bouddha, Yéshé Tsogyal reçut de nombreux
enseignements secrets de Padmasambhava.Comme cette époque
n'était pas le moment le plus approprié pour diffuser
ces enseignements, Padmasambhava demanda à Yéshé
Tsogyal de faire en sorte qu'ils demeurent cachés pendant
un certain temps. Afin de les conserver secrets, elle écrivit
ces enseignements dans le langage des dakinis et les cacha en
différents endroits. Ces cycles d'enseignements furent
appelles les "termas", les trésors.
Ces "termas" ont été dissimulés
pendant de nombreux siècles. Un certain nombre d'entre
eux ont été découverts par des maîtres
réalisés du passé. D'autres maîtres
accomplis viendront dans le futur et en découvriront
d'autres.
Lorsque Yéshé Tsogyal arriva à la fin de
sa vie, ses disciples lui demandèrent de continuer à
vivre jusqu'à ce qu'elle eût transmis la totalité
de son enseignement. Mais Yéshé Tsogyal leur fit
remarquerqu'elle était maintenant âgée et
que son corps physique ne lui permettait plus de continuer ainsi,
elle s'engagea à continuer à diffuser son enseignement
en se manifestant aussi bien dans des corps humains que dans
des corps non humains. Ainsi, des émanations
supérieures de Vajra Yogini continuent de se manifester
aussi bien en tant que femme, homme ou enfant, en tant qu'animal,
fleur, nuage, soleil, sous des formes multiples et variées.
De nos jours, les gens envisagent les émanations sous
un aspect plaisant et agréable, mais c'est une façon
limitée d'envisager les choses. Le cas le plus récent
est celui d'une femme qui vivait dans le Nord de l'Inde, qui
avait treize enfants, qui n'était pas tibétaine.
Cette femme, à sa mort, disparut complètement
sans même que son cadavrereste manifesté. Une telle
personne, qui ne donnait pas d'enseignements et ne se consacrait
pas à une pratique extérieure
visible, est véritablement une dakini. Il faut apprendre
à voir les dakinis partout.
Yéshé
Tsogyal a continué à se manifester, principalement
dans des corps de femme, peut-être parce qu'elle a des
idées féministes! Au cours des siècles,
plus particulièrement au 16ème siècle,
on relate l'existence de femmes de sagesse comme Mingyur Paidreun,
Ayou Kandro, la dakini de Tsourphou et d'autres encore.
A la fin du siècle dernier, aux alentours de 1892, une
jeune fille naquit dans une famile pauvre. Son père était
un conteur qui allait d'endroit en endroit, racontant l'histoire
des maîtres réalisés, en échange
de quoi il recevait sa subsistance. Les conteurs étaient
très répandus au Tibet. Il semble que sa fille,
dès l'âge de huit ans, se mit elle aussi à
voyager et se rendit en Inde. Après y avoir passé
quelques années, elle retourna au tibet. Elle avait quatre
frères, étant la seule fille. Pour assurer son
existence, elle devint bergère, menant les moutons dans
la montagne et les gardant.
Quand elle eut seize ans, elle se trouvait à proximité
du monastère de Tsourphou, le siège des Karmapas
au Tibet, et le 16ème Karmapa, alors âgé
de quarante-neuf ans, tomba gravement malade. Il était
sur le point de quitter son corps. A ce moment-là, une
manifestation de Vajra Yogini prophétisa que, si le Karmapa
prenait une certaine parèdre, en raison du karma élevé
de cette jeune fille, il serait à même de continuer
à vivre plusieurs années encore. Dans la prophétie,
certains signes désignaient cette jeune fille. Plusieurs
moines s'enallèrent chercher les filles présentant
de telles caractéristiques, et ils entendirent parler
de cette jeune fille. Ils allèrent chez elle, mais elle
était pas dans sa demeure, car elle gardait les moutos
dans les montagnes.
Les moines l'appellèrent de loin, lui disant qu'il fallait
qu'elle se pésente immédiatement au monastère,
ce qui eut pour effet de 'inquiéter car elle pensa qu'elle
avait fait quelque chose de mal, ou bien qu'elle n'avait pas
assister à tel enseignement ou quelque chose de la sorte.
Elle répondit donc aussitôt à leur requête.
Elle fut conduite au monastère de Tsourphou. Elle devait
donner régulièrement des enseignements en raison
de la purification associée au cycle de Vajra Yogini.
Elle resta ainsi de nombreuses années à Tsourphou.
Quand le Karmapa quitta son corps, elle s'occupa du centre de
retraite et enseigna dans les différentes nonneries qui
avoisinaient le monastère de Tsourphou. Elle passa la
plupart de son temps en retraite.
En 1959, elle suivit le 16ème Karmapa quand il passa
au Bhoutan puis en Inde. Elle décéda à
la fin de 1962. Son nom était Orgyen Tsomo.