INSTRUCTIONS
DU COEUR -
#1
Guendune Rinpoché
La vision
intérieure
Nous avons
un problème fondamental: notre vision est tournée
vers l'extérieur, notre corps a des yeux qui regardent
au dehors. C'est certainement l'expression de notre esprit
qui a tendance à regarder à l'extérieur et
jamais à l'intérieur. Tous les problèmes
viennent de cette mauvaise direction de la vision, de l'attention
et de l'analyse. On regarde à l'extérieur et on
voit beaucoup de désagréments et de défauts,
que l'on juge intérieurement. Le dharma propose d'inverser
cette vision, de regarder vers l'intérieur, de voir ce
qui se passe véritablement en notre esprit.
« Si
on n'analyse pas ses illusions, On peut agir à l'encontre
du dharma, tout en ayant l'apparence d'un pratiquant. C'est pourquoi,
observer constamment ses défauts et s'en défaire,
C'est agir en bodhisattva. »
Thomé Zangpo
"Si,
sans comprendre les actes que nous accomplissons, nous ne nous
examinons pas, en apparence nous ressemblons à un pratiquant
du dharma, mais en réalité nous agissons à
l'encontre de celui-ci. Ceci est vrai pour beaucoup d'entre nous.
C'est pourquoi il faut s'appliquer à ne pas se tromper
soi-même en s'examinant, afin d'abandonner la conduite contraire
au dharma. Telle est l'attitude du bodhisattva."
Thayé Dordjé
Quand on commence
à regarder à l'intérieur, on est surpris
de voir qu'il n'y a pas une action qui ne s'appuie sur les émotions,
pas une action qui ne soit guidée par la saisie égocentrique,
pas une action qui ne vise à me satisfaire, moi.
On s'aperçoit donc que notre esprit est empli d'émotions
telles la jalousie, l'attachement, la colère, qui sont
finalement inconscientes: nous n'en avons pas une claire vision,
ce que nous voyons, c'est le résultat à l'extérieur,
puisque notre regard est porté vers l'extérieur.
Puisque notre esprit est empli de jalousie, on voit à travers
le filtre de la jalousie. Et que voit-on à l'extérieur
~ Un monde de jalousie. Et bien sûr, on se dit: "Les
gens sont jaloux de moi, il m'envie pour telle ou telle chose."
On ne se remet jamais en question, mais par contre on remet très
souvent l'autre en question. Sur la base de cette jalousie, s'élève
l'orgueil, étant donné que les autres sont jaloux
de nous, puisque que nous sommes tellement fantastiques, ou que
nous avons ceci ou cela. Nous sommes supérieurs et cette
question de la suprématie du moi n'est jamais remise en
question. On regarde simplement l'autre et on projette sur lui
ce qui est inconsciemment au plus profond de notre esprit
et que l'on ignore totalement, parce qu'on ne regarde jamais à
l'intérieur. L'autre est forcément jaloux, on est
donc agacé par cette jalousie, qui n'est que le fruit de
notre propre projection; et sur la base de cette projection
que l'on opère vers l'extérieur, on développe
de la colère, qui vient polluer notre esprit. Nous sommes
sous l'emprise de la colère, mais nous ne voyons pas qu'elle
est en notre esprit en premier lieu; par contre, nous la voyons
chez l'autre, ce qui nous met encore plus en colère.
C'est un cercle vicieux qui fait que nos émotions entretiennent
une relation conflictuelle avec l'autre; en retour, il y a davantage
d'émotions et cet amoncellement de poisons se nourrit
de lui-même. On ne peut interrompre ce cycle aussi longtemps
qu'on ne regarde pas à l'intérieur de soi, et qu'on
ne reconnaît pas que la faute est avant tout en soi-même.
Tant qu'on est incapable d'avoir cette vision et d'accepter cette
réalité, on ne peut pas se libérer de l'emprise
des émotions et on ne peut donc pas se libérer de
la souffrance qu'elles génèrent.
C'est justement
parce qu'on est incapable d'avoir cette vision tournée
vers l'intérieur que l'on campe sur ses positions. Nous
pensons avoir raison en toutes circonstances, et nous ne remettons
jamais cela en question. Nous avons la vérité,
nous avons la supériorité, nous avons le bon goût,
nous avons tout et les autres n'ont rien. A partir de cette hypothèse,
qui est plus qu'une hypothèse car pour nous elle est la
vérité, on se relie à l'autre. Cette base
est faussée dès le début et ne peut générer
que des conflits et des émotions, puisque la relation à
l'autre naît de notre projection d'émotions que nous
ne pouvons voir en nousmêmes. Sur cette base de l'orgueil,
de la certitude de notre bon droit, nous nous battons pour imposer
ce bon droit puisqu'il est juste à nos yeux. On entre ainsi
dans les conflits, dans les guerres, dans les jalousies.
Notre oeil est très vif et perçant pour voir les
petits défauts ici et là, mais nous ne parvenons
pas à réaliser que notre vision même est voilée.
Nous voyons les choses au travers de filtres qui nous font voir
la réalité comme nous la concevons, et non
pas comme elle est.
Si l'on regarde à l'intérieur et que l'on commence
à se remettre en question telle est la proposition
fondamentale du dharma: se remettre en question, remettre en question
la validité de l'ego, la fierté, l'orgueil, et voir
si effectivement on a toujours raison - on s'aperçoit
de plus en plus de la réalité de la situation,
et il y a alors un moment de grand embarras, une sorte de gêne:
on est embarrassé, parce qu'on s'aperçoit de ce
que l'on est véritablement. Il y a un malaise vis-à-vis
de nous-mêmes, parce que nous nous rendons compte que c'est
sur la base de nos émotions que nous pouvons percevoir
chez les autres les défauts, les problèmes et les
difficultés. C'est difficile à accepter, mais il
faut avoir le courage de continuer l'investigation, de creuser
encore plus profondément dans le courant de notre être,
pour exposer la totalité des recoins de notre esprit et
toutes les émotions qui peuvent s'y cacher. C'est le seul
moyen de se libérer de cet enchaînement qui se nourrit
de lui-même et génère la souffrance. Il faut
se regarder, et quand on se voit, on voit effectivement la présence
d'émotions que l'on attribue aux autres. Et plus on analyse
cette situation, plus on tourne la vivacité de son regard
vers l'intérieur, plus on s'aperçoit de cette réalité
des émotions en nous. Et là, naturellement,
l'orgueil qui était le support, le piédestal de
toute l'activité conflictuelle, s'écroule, parce
que la vision juste que l'on commence à développer
à propos de soi-même détruit la forteresse
de l'orgueil; la fierté tombe en morceaux et, à
la suite, tous les fruits, la jalousie, l'attachement, la colère,
l'envie, s'écroulent comme un château de cartes.