Dans
le monde moderne, on parle beaucoup du stress et de la tension.
Même ceux qui ne suivent pas une voie spirituelle sentent
bien que de nombreux obstacles dans leur vie sont dus à
ce stress. Lâcher prise devient le maître mot. C'est
le thème de cette conférence donnée à
Paris le 30 novembre 1993 par Jigmé Rinpoché.
Lorsqu'on
parle de lâcher prise dans le bouddhisme, on fait directement
allusion à l'équanimité, dont il existe
deux sortes. Il y a l'équanimité venant de la
réalisation ultime, de ce que la conscience est tout
entière baignée dans la sagesse ou la suprême
connaissance qui est sa nature véritable. L'autre équanimité,
qu'on pourrait appeler quotidienne ou ordinaire, permet sinon
d'échapper aux aléas du quotidien et à
toute souffrance, du moins d'adopter vis-à-vis de la
souffrance et des contrariétés de la vie quotidienne
une attitude qui fait qu'elles nous atteignent beaucoup moins.
J'aimerais ne pas les séparer l'une de l'autre et traiter
les deux à la fois, parce qu'en fait l'une ne va pas
sans l'autre. On ne peut parler de la suprême équanimité
sans que celle-ci implique le lâcher prise dans la vie
de tous les jours; on ne peut parler du lâcher prise au
quotidien sans faire allusion à cette qualité
inhérente à l'esprit qu'est la suprême équanimité.
Quand on parle d'équanimité ultime, on fait référence
à la vraie liberté qui est indissociable de la
nature fondamentale de l'esprit. Elle est directement liée
à ce qu'on appelle la saisie dualiste ou saisie égocentrique,
mode ordinaire du fonctionnement de la conscience. Il faut savoir
que le but du chemin spirituel est justement de s'affranchir
de cette saisie égocentrique pour que la conscience puisse
enfin demeurer dans son état naturel qui est totale liberté,
complète absence de contrainte.
Il faut bien saisir d'emblée que nous allons parler d'une
part de réalisation ultime, de libération, d'état
fondamental de l'esprit, et d'autre part de la conscience ordinaire
ainsi que d'un état au quotidien. Les Occidentaux ont
tendance à considérer que ce sont deux choses
différentes et qu'il faudrait en quelque sorte quitter
une conscience ordinaire pour aller vers la libération.
Mais l'une ne va pas sans l'autre et il est impossible d'obtenir
l'éveil en se fixant un objectif lointain qui serait
cette libération, sans se préoccuper du quotidien.
En fait, cette libération ne peut s'obtenir qu'en s'appuyant
sur et en approfondissant l'instant présent, le vécu
de tous les jours. D'un autre côté, si nous nous
laissons complètement engloutir par ce vécu de
tous les jours sans lui donner une dimension faisant référence
à l'état ultime de la conscience, nous restons
englués dans le quotidien. Il y a donc un équilibre
à trouver, au sein duquel on tend vers l'éveil
ultime tout en s'appuyant sur le vécu quotidien sans
le rejeter.
Le processus par lequel on accède à cette liberté
totale, qui est d'abord une liberté intérieure
mais qui est aussi une véritable liberté, est
ce qu'on a coutume d'appeler un processus de libération.
Lorsqu'on se libère, on dit souvent: "Je m'échappe
d'une prison, j'ouvre la porte et je sors." C'est un peu
cela, à part qu'il n'y a pas un endroit vers lequel sortir.
Il suffit de se libérer d'un aveuglement qui nous empêche
de voir ce que nous sommes déjà. Ce but ultime
vers lequel nous tendons et ce lâcher prise dont il est
question sont tout simplement le mouvement même qui amène
à cette libération.
Nous avons
aussi souvent tendance à considérer la libération
sous une forme quelque peu négative, en termes de sacrifice,
comme un renoncement forcé, comme si se libérer
consistait à devenir quelqu'un dépourvu de passion,
quelqu'un de terne, quelqu'un que plus rien n'intéresse:
Mais il ne s'agit pas de cela. La libération dont on
parle n'est pas un amoindrissement ni un appauvrissement; il
s'agit au contraire de se libérer de toutes les entraves
qui empêchent d'être pleinement présent.
La libération ne revient pas à placer un éteignoir
sur tout, elle est au contraire un épanouissement. On
n'a pas encore trouvé de meilleure image pour l'évoquer
que celle du lotus. Le lotus est une plante qui vit dans les
marécages, en général dans des endroits
malodorants. Sur la boue, vous voyez des feuilles flotter, une
tige se dresser et une fleur magnifique s'épanouir. Il
n'y a rien de plus beau peut-être qu'une fleur de lotus.
Elle est énorme, complètement épanouie
au-dessus de toute cette fange dans laquelle elle s'enracine,
mais par laquelle elle n'est pas souillée. Elle est belle
au-dessus du marécage. Quand on parle de la libération,
c'est un peu pareil. Nous sommes plongés dans le cycle
des existences et de ce fait nous sommes immergés dans
la souffrance, la laideur, les difficultés, l'impermanence.
A partir de cela, et seulement à partir de cela, si nous
opérons cette reconnaissance de notre nature véritable,
si nous reconnaissons en nous cette nature de lotus et que nous
la .laissons s'épanouir, nous pouvons développer
la conscience parfaitement libre et sereine qui, tout en étant
complètement enracinée dans le monde et dans le
quotidien, en est entièrement libre.
Ce que le Bouddha a enseigné - on entend souvent dire
qu'il faut rejeter le monde, le fuir et le nier comme quelque
chose d'intrinsèquement mauvais - c'est : Vous êtes
dans le monde, vous êtes dans le cycle des existences.
D'accord, le monde est souffrance ; d'accord, la situation n'est
pas confortable. Seulement, à partir de cette situation,
en vous appuyant sur elle, vous pouvez atteindre un état
libre de souffrance, qui est totale liberté. Tout cela
est parfaitement réalisable, parce que ce n'est rien
d'autre que la nature même de votre propre esprit.
Ce processus, qui se traduit en tibétain par sangyé,
signifie deux choses: une complète purification de l'esprit
qui tout à coup se défait de toutes les scories
qui l'encombrent, et un complet épanouissement de toutes
les qualités potentielles de cet esprit. Exactement comme
un bourgeon contient tous les pétales, l'esprit, quand
il n'est plus enfermé dans la gangue de la saisie égocentrique,
s'épanouit et rayonne ses qualités. Celles-ci
se trouvent alors spontanément disponibles pour ceux
qui sont autour, c'est-à-dire tous les êtres.
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