Cet
épanouissement ou lâcher prise ne dépend
que de nous et c'est maintenant, tout de suite, que nous pouvons
permettre à l'éveil de s'actualiser et de se réaliser.
'Pour cela, il faut opérer une double reconnaissance:
à l'extérieur et à l'intérieur de
soi, les deux étant d'une même nature. A l'extérieur,
nous reconnaissons la nature de ce qui nous entoure: nous essayons
de comprendre la nature des êtres qui vivent autour de
nous et, éventuellement, la nature même des choses
et de l'univers. Quand on dit reconnaître, cela ne veut
pas dire faire une analyse chimique ou faire de la psychologie,
bien que cela en participe, mais essayer de toucher du doigt,
de voir clairement la nature des êtres et de l'univers.
Et à l'intérieur de soi, il faut faire la même
chose: nous nous attachons petit à petit à découvrir
de quoi nous sommes faits, ce que nous sommes vraiment.
Cette reconnaissance est une constatation qui paraît toute
bête une fois qu'on l'a faite, mais bien souvent on ne
s'arrête pas pour la faire. On vit et puis on réagit,
mais on ne se pose jamais la question. On se dit: "Je vis
au milieu des autres, ils sont bien ennuyeux, ils font du bruit,
créent des encombrements, prennent mon travail..."
On les considère un peu comme des choses faisant partie
de notre paysage ou interférant avec nos désirs.
Si nous regardons vraiment nos contemporains, que voyons-nous
? Nous voyons des gens qui existent, c'est-à-dire que,
pour chacun d'entre eux, la personne la plus importante est
lui-même. Chacun est au centre de l'univers, et il faut
reconnaître que c'est valable pour tous autant que pour
nous-mêmes, c'est-à-dire qu'ils existent autant
que nous. C'est le premier point. Ensuite, nous nous apercevons
d'une autre chose: "Comme c'est curieux, tous ces gens-là
veulent être heureux; tous ont peut-être des idées
différentes sur ce qu'est le bonheur, mais tous veulent
être heureux." Et tous veulent éviter la souffrance,
à moins que la souffrance ne leur fasse plaisir, auquel
cas c'est différent, mais en général les
gens veulent éviter la souffrance. Quand on dit cela
de cette manière, cela paraît idiot, malheureusement
on n'y pense jamais. Lorsqu'on s'attarde à y réfléchir,
on s'aperçoit que c'est non seulement valable pour nos
collègues de bureau ou nos voisins de palier, mais partout,
où qu'on aille dans le monde. C'est une constatation
absolument essentielle. On ne va pas d'un seul coup se dire:
"Je vais me lancer dans une entreprise pour le bien de
l'humanité souffrante, etc." Non, au départ,
le premier pas vers l'éveil et la libération consiste
tout bêtement à reconnaître aux autres le
droit d'exister, et celui de souhaiter le bonheur et d'éviter
la souffrance.
Une fois qu'on voit autour de soi non plus des gens ou une foule,
mais des personnes, des êtres qui existent, qui ont profondément
le désir d'être heureux et la peur d'être
malheureux, les choses apparaissent d'une manière différente:
on commence à comprendre. Très souvent, on voit
les gens agir et on se dit: "C'est idiot, cela ne devrait
pas être comme ça !" Effectivement, très
souvent, nous commettons des erreurs, mais ces erreurs ont une
raison d'être. Chacun d'entre nous se définit en
tant que "moi, je" : "je suis important, je veux
être heureux, j'ai peur d'être malheureux",
alors on s'agite et on agit d'une manière qui peut être
juste et sensée ou qui l'est moins. L'important est de
comprendre pourquoi les gens agissent, de voir qu'entre eux
et nous il n'y a pas de différence.
Lorsqu'on se donne la peine de regarder les choses sans chercher
à les transformer ou à les expliquer par de grandes
théories, lorsqu'on essaye simplement de comprendre et
de savoir, quel est le vrai problème ? C'est la souffrance.
Quand cela va bien, il n'y a pas de problème; mais cela
s'arrêtera d'aller bien un jour, et ce sera une souffrance.
Le vrai problème est donc la souffrance. Cette souffrance,
les autres l'éprouvent, nous aussi. Si nous voulons la
comprendre, le plus facile est quand même de la voir en
nous-mêmes et de chercher d'où elle vient. Qu'est-ce
qui nous rend malheureux ? Les autres, bien sûr; c'est
toujours la faute de quelqu'un! Mais si nous regardons les choses
honnêtement et que nous cherchons à voir au-delà
de leur surface, nous nous apercevons que ce n'est plus aussi
évident. Même quand les autres sont directement
impliqués, la souffrance est en nous-mêmes et,
bien souvent, c'est nous qui la provoquons ou qui nous y rendons
réceptifs.
Lorsqu'on arrête d'accuser constamment les autres, quand
on cesse de se dire que, si cela ne va pas, c'est parce qu'à
l'extérieur cela ne va pas, et qu'on se penche d'une
manière honnête sur soi-même, on s'aperçoit
que les choses peuvent être très différentes
en fonction de l'état d'esprit que l'on adopte. Il y
a deux sortes d'état d'esprit: celui qui tend à
développer une préoccupation sincère pour
les autres, et celui dans lequel on a l'habitude de se laisser
sombrer et où la seule chose qui compte est soi-même.
Dans cet état fondamentalement apathique, nous nous contentons
de réagir à ce qui nous arrive: tout n'a d'importance
que par rapport à nous-mêmes. Par contre, on s'aperçoit
que lorsqu'on se préoccupe des autres, lorsqu'on aide
et qu'on donne un coup de main, il y a bien des choses qu'on
ne voit même plus passer; les choses qui pourraient être
désagréables prennent une importance tout à
fait secondaire et sont beaucoup plus supportables. On se rend
compte également qu'on voit mieux les choses lorsqu'on
n'est pas dans cette espèce d'apathie et de désintérêt,
ce qui permet d'ailleurs de les remettre à leur place
et de voir clairement ce qu'elles sont.