Sagesse
et compassion #1
Béru Kyentsé Rinpoche - DKL,
avril 1999
Il n'y a pas
mon dharma et le dharma des autres. Il n'y a qu'un seul dharma
qui s'adapte aux coutumes, au climat, aux façons de vivre,
aux pays dans lesquels il s'épanouit. Et, bien entendu,
d'un pays, d'une école à l'autre, les rites, les
coutumes diffèrent, les façons de pratiquer le dharma
diffèrent, mais c'est toujours le seul et même dharma.
Il convient de s'en souvenir. Il n 'y a pas un dharma tibétain
qui serait le meilleur, et puis d'autres dharmas. Il n'y a qu'un
seul dharma. C'est la pacification, l'apaisement et la discipline
de l'esprit. La finalité de tous les enseignements se résume
à cette parole du Bouddha: "Ne commets pas d'actes
nuisibles, applique-toi à accomplir le bien et discipline
parfaitement ton esprit." Mais qu'est-ce que l'esprit ?
L'ignorance
L'esprit
n'a ni forme, ni couleur, ni caractéristique que l'on puisse
définir. Dépourvu de tout attribut, on ne peut pas
dire qu'un esprit soit fondamentalement différent d'un
autre. Au niveau de la nature de l'esprit, il n'existe aucune
différence entre les êtres. Cela étant, il
existe des différences de pureté ou d'im pureté
de l'esprit. Nous sommes soumis à des émotions qui
semblent perturber la nature fondamentale de cet esprit, nous
sommes enclins à commettre des actions bonnes ou mauvaises,
nous sommes sujets à l'agitation, au trouble, à
la passion et à bien d'autres sortes d'états mentaux.
On peut parler d'état pur, limpide, calme de l'esprit ou
au contraire d'état perturbé, troublé, impur
de ce même esprit, tout en se souvenant que fondamentalement,
la nature profonde de l'esprit est au-delà de ces caractéristiques
puisqu'elle est vacuité.
Ce qui voile la nature fondamentale de cet esprit s'appelle l'ignorance
ou nonconnaissance (tib. marigpa). Plutôt que la conscience
reconnaisse sa vraie nature, vacuité dépourvue de
toute caractéristique, elle se reconnaît en tant
que moi. Et là où il y a moi, il ya ce qui n'est
pas moi. Cette conception duelle de la conscience et de l'univers
entraîne une infinité de dichotomies: là où
il y a sujet, il y a objet; là où il ya moi, il
ya l'autre. Entre ces deux pôles s'instaure la perception
de la différence et de la séparation. A partir de
cette perception qui distingue sujet et objet se tissent des relations
d'attirance, de répulsion ou d'indifférence : je
perçois et j'aime, donc attraction, ou bien je perçois
et je n'aime pas, donc répulsion, je ne perçois
pas et j'ignore, donc indifférence. Ainsi se crée
un mode de fonctionnement de l'esprit basé sur l'ignorance
et qui alimente les émotions perturbatrices.
Cette ignorance fondamentale qui nous voile la nature de l'esprit
est à la racine de toutes nos souffrances, de tous nos
maux, mais elle n'a pas d'existence véritable. Comme toute
obscurité, elle n'est qu'absence de lumière. Si
je ferme les portes et les volets de ma maison, je serai plongé
dans l'obscurité. On ne peut pas dire que cette obscurité
ait une existence solide. Pour m'en débarrasser, je ne
peux pas la recueillir et la jeter dehors. Ce n'est pas non plus
quelque chose d'actif : l'obscurité n'entre pas dans la
maison. Elle était à la fois là et n'y était
pas. C'est le fait de fermer les volets qui a provoqué
la manifestation d'un phénomène que nous appelons
l'obscurité, mais il me suffit d'ouvrir les volets pour
que cette obscurité disparaisse comme si elle n'avait jamais
existé. En fait, elle est tout autant là, mais elle
n'est pas manifestée. Comme l'obscurité, notre ignorance
fondamentale n'a pas d'existence par elle-même..
Clarifier
l'esprit
Sang
Gyé, qui traduit "bouddha" en tibétain,
commence par la syllabe sang qui veut dire "purifié
de cette obscurité". Il s'agit simplement d'ouvrir
notre conscience à notre vraie nature qui est comparable
à une lumière. A partir du moment où nous
ne faisons plus barrière à la reconnaissance de
cette vraie nature, nous nous apercevons que, de toute éternité,
elle est la nature de bouddha. Ce qui nous en sépare est
simplement un manque d'ouverture à quelque chose qui est
là de toute éternité. Exactement comme l'obscurité
qui règne à l'intérieur d'un édifice
clos n'est pas due à une obscurité qui serait venue
envahir l'édifice, mais simplement au fait que les fenêtres
sont fermées. Il suffit d'ouvrir ces fenêtres pour
que l'obscurité disparaisse comme si elle n'avait jamais
existé.
Lorsque nous vivons non pas selon notre vraie nature mais de manière
partielle et tronquée, c'est-à-dire en tant que
moi différent de ce qui n'est pas moi, nous sommes plongés
dans un mode d'existence illusoire. Mais il ne faut pas lui prêter
une existence propre, comme s'il s'agissait de quelque chose d'intrinsèquement
existant dont il faudrait se débarrasser. Cette illusion
réside dans le fait que nous prêtons une existence
intrinsèque à quelque chose qui existe d'une toute
autre façon. L'ignorance fondamentale nous empêche
de percevoir la véritable façon d'exister de nous-mêmes
et de tout ce qui nous entoure. Ce qui nous apparaît comme
réalité ne correspond pas à la nature profonde
des phénomènes: c'est ce que l'on nomme "illusion".
A partir de ce mode de perception erroné va se développer
spontanément un réseau de relations que nous appelons
amour, haine, attachement, égoïsme, cupidité,
jalousie... Ces émotions perturbatrices, comme tout ce
que nous croyons percevoir comme réel, ont une existence
illusoire par rapport au mode d'être fondamental de nous-mêmes
et de l'univers. Tout le processus consiste à se débarrasser
de l'illusion, car là où est l'illusion sont les
émotions perturbatrices et là où sont les
émotions est la souffrance. En s'en débarrassant,
comme quand on nettoie un récipient, il ne reste plus que
la nature fondamentale de moi-même et de l'univers. Au niveau
de cette nature fondamentale, il n'existe rien que l'on puisse
appeler souffrance, émotions perturbatrices, etc. La seule
chose qui nous sépare de l'état de Bouddha est ce
mode illusoire de perception.
L'enseignement du Bouddha révèle aussi des moyens
qui nous permettent, à nous qui sommes plongés dans
ce mode d'être illusoire, de nous affranchir peu à
peu de ces émotions, causes de souffrances. Traditionnellement,
on dit qu'il existe vingt et un mille enseignements qui permettent
de vaincre le désir, vingt et un mille enseignements qui
permettent de se libérer de l'attachement, vingt et un
mille enseignements qui permettent de s'affranchir de l'ignorance
et vingt et un mille enseignements qui permettent de s'établir
dans l'équanimité. Ce qui fait traditionnellement
quatre-vingt-quatre mille enseignements. Tous les aspects de notre
vie quotidienne peuvent donc être considérés
du point de vue du dharma, et toutes les souffrances que nous
rencontrons peuvent être traitées par l'application
des moyens enseignés dans le dharma. Donc, tous les différents
corpus canoniques du dharma correspondent à des moyens
de traiter les émotions. Peu importe qu'il yen ait vingt
et un mille, ce qu'il faut retenir, c'est que les différents
aspects de l'ignorance sont traités d'une manière
à la fois globale et spécifique. Cela nous amène
à considérer ce que l'on appelle la libération
(tib. tarpa) qui est au creur du dharma. De quoi faut-il se libérer
? De l'ignorance, de la souffrance, des émotions conflictuelles,
etc. Bien que le Bouddha ait donné un grand nombre de moyens
pour s'affranchir de la souffrance, il a dit: "Je vous donne
les moyens de vous libérer, mais la libération de
chacun dépend de chacun. " On peut très bien
recevoir les bienfaits que sont les enseignements libérateurs
du Bouddha, mais il ne peut pas nous libérer à notre
place. Il met à notre disposition des outils, mais la libération
est l'affaire de chacun d'entre nous. Il est très important
de réaliser cela. Chacun est son propre instrument de libération.
Personne ne peut nous libérer à notre place, sinon
cela serait fait depuis longtemps. Donc, la grâce du Bouddha
s'étend jusqu'au niveau des moyens qui nous sont transmis,
mais pour que l'éveil (ou la libération) soit effectif,
les moyens doivent s'accompagner de la sagesse (tab : les moyens,
shérab : la sagesse).
Le développement
de l'amour et de la compassion
C'est
pourquoi l'on parle d'union de la compassion et de la sagesse.
Il est indispensable de disposer des moyens de libération,
lesquels se traduisent d'une manière concrète et
pratique par le développement de l'amour et de la compassion.
L'amour et la compassion sont inclus dans les moyens et doivent
donc être développés, mais ils ne porteront
vraiment leurs fruits que lorsqu'apparaîtront shérab
ou yéshé (deux façons de considérer
ce que l'on appelle en français la sagesse) : c'est à
dire le point de vue éclairé avec lequel nous allons
considérer la réalité. Cette sagesse va,
elle aussi, progressivement se développer grâce à
la mise en application des moyens.
La mise en <ruvre de l'amour et de la compassion permet d'approcher
peu à peu cette suprême connaissance qu'on appelle
la sagesse. Les deux sont totalement indissociables et indispensables.
C'est-à-dire que l'on ne peut pas pratiquer l'amour et
la compassion de manière correcte si l'on n'a pas développé
un peu de sagesse et l'on ne peut pas développer la sagesse
si l'on ne pratique pas l'amour et la compassion. Nous avons deux
jambes pour marcher et non pour sauter à cloche-pied. D'une
manière spirituelle, on ne peut pas être unijambiste.
Il faut les deux jambes que sont la sagesse et la compassion.