Sagesse
et compassion #2
Béru Kyentsé Rinpoche - DKL,
avril 1999
La vérité
ultime et la vérité relative
Ce cheminement
vers l'éveil peut être considéré au
niveau de la base, du chemin et du fruit. Au niveau de la base,
la marche vers l'éveil se fait par l'union indissoluble
des deux vérités: la vérité relative
et la vérité ultime.
La vérité ultime (tib. teundam tenpa) est la nature
fondamentale de l'univers et de la conscience. Ce ne sont pas
deux choses différentes mais une seule et même chose.
C'est le mode d'existence réel de tous les phénomènes:
une réalité qu'il n'est pas possible de traduire
par des mots et qui sous-tend toutes les illusions. Ce quelque
chose qui est là mais qu'on ne peut pas saisir, c'est la
réalité ultime.
La vérité relative ou conventionnelle (tib. kundzop
tenpa) est le niveau de réalité illusoire tel que
nous le percevons. Il est vrai que, considérée du
point de vue ultime, cette réalité illusoire est
aussi fallacieuse qu'un reflet et aussi peu importante que de
la fumée. Mais pour nous, qui sommes pris dedans, qui sommes
limités à cette réalité illusoire,
c'est la seule qui existe. On peut donc dire que cette expression
est à la fois réalité et illusion. Pour nous,
c'est la seule réalité, mais n'existant pas inttinsèquement,
telle que nous la percevons, elle est illusoire. Elle n'existe
que parce que soutenue par l'ignorance fondamentale.
Ces deux vérités -ultime et relative- ne sont pas
deux choses différentes, mais pas non plus une seule et
même chose. Elles sont une union indissoluble dans un niveau
de réalité que l'on ne peut pas exprimer par des
mots. L'union de ces deux vérités est la base sur
laquelle s'appuie la marche vers l'éveil. Si les deux vérités
n'étaient pas indissolublement liées, on ne pourrait
pas parvenir à l'éveil. Etant plongé dans
l'illusion, il serait impossible de passer au-delà de l'illusion.
Mais, du fait que l'on n'est pas séparé de ce qui
n'est pas l'illusion, on peut pleinement retourner à cet
état.
Il faudrait bien se garder de traiter la vérité
relative à la légère en disant : "Tout
est illusion, donc rien n'a d'importance." En fait, il faut
se souvenir que pour nous, actuellement, c'est la seule réalité.
En effet, pour nous, certaines choses sont bonnes, mauvaises,
agréables ou désagréables; le bonheur et
le malheur existent réellement. Nous le vivons constamment.
Evidemment, si l'on considère la véritable nature
de tous ces phénomènes, ils sont vides d'existence
propre et on peut intellectuellement s'en convaincre en réfléchissant
à la façon dont ils nous apparaissent. En analysant
attentivement leur mode d'être apparent, on va s'apercevoir
que, bien qu'ils paraissent exister en eux-mêmes, ils n'existent
pas ainsi et pourtant sont toujours là. On peut trouver
un moyen de franchir ce miroir, d'aller audelà de
l'illusion, vers ce qui est libre de toute illusion.
Parce que l'existence de l'illusion, telle que nous la vivons,
ne dépend que de notre propre esprit, c'est-à-dire
qu'elle n'est ainsi que parce ce que nous la voyons ainsi. Sa
manifestation dépend uniquement de notre point de vue.
En fait, si nous souffrons, c'est parce que nous la voyons ainsi.
Effectivement, dans ce mode illusoire de perception, il y a des
choses agréables et désagréables, mais même
le bonheur est souffrance. Tout ce mode de perception illusoire
est souffrance parce qu'il est soumis à la même illusion,
c'est-à-dire de ne pas exister tel qu'il apparaît.
Il est totalement impermanent car, même au niveau de la
réalité illusoire, rien n'existe indéfiniment.
Comme tout dépend de causes, de conditions, d'une conscience,
etc., il ne peut y avoir de réalité permanente.
Quand le bonheur, la félicité disparaissent, cette
disparition devient souffrance. Donc, au ca:ur même de la
félicité est le germe de la souffrance. C'est pourquoi
on dit: l'univers est souffrance, le monde manifesté est
souffrance.
Toute la démarche va consister à essayer de voir,
d'une manière libre, ce qu'il y a au-delà de cette
illusion; de percevoir non plus cette réalité illusoire
mais une réalité plus globale, plus fondamentale,
qui est toujours là, en toile de fond, c'est-à-dire
l'univers et moi-même tels qu'ils sont et ont toujours été.
Il ne faut pas se laisser prendre au piège du vocabulaire.
Quand on dit "réalité illusoire", on a
immédiatement tendance à penser à quelque
chose qui n'existe pas. Mais il faut bien comprendre que cette
réalité illusoire, à partir du moment où
l'on se place en termes d'exister et de ne pas exister, existe
mais est autant dépourvue d'existence intrinsèque
que la vérité ultime. En fait, les termes d'existence
ou de non-existence sont totalement inappropriés pour décrire
la vérité ultime. C'est la raison pour laquelle
on ne peut pas, si l'on souhaite pratiquer l'enseignement du dharma,
nier la réalité illusoire, en disant: "Ça,
c'est faux, ça n'existe pas." Il faut au contraire
s'appuyer dessus, parce que ce n'est qu'en prenant cette réalité
illusoire comme support que l'on pourra réaliser ce qu'est
la vérité ultime. Il n'y a pas d'autres possibilités.
Samsara
et nirvana ne sont qu'un
Parfois
on entend dire que pour un être éveillé la
réalité illusoire n'existe pas. C'est faux. La réalité
illusoire existe autant que la réalité ultime à
tel point qu'il n'ya pas de différence entre les deux.
Il n'y a pas d'un côté un samsara illusoire et inexistant
et d'un autre côté le nirvana vrai et existant. Il
y a au contraire, et c'est pour cela que l'on parle d'union, une
seule et même chose que nous ne percevons pas parce que
nous sommes plongés dans une aberration. On voit deux choses
là où il n 'yen a qu'une : samsara et nirvana ne
sont qu'un.
Mais on ne peut pas dire non plus qu'il n'y a pas de différence.
Nous sommes plongés dans un mode d'existence où
nous souffrons parce que nous ne voyons qu'un seul côté
des choses. A partir du moment où il se manifeste, un être
éveillé est lui aussi investi dans le monde mais,
conscient de la vérité ultime de tous les phénomènes,
il ne fait pas de différence. Donc un bouddha naît,
tombe malade, vieillit et meurt. Il doit manger, éliminer,
dormir comme tout le monde parce que c'est ainsi que fonctionne
la réalité illusoire. Pour se manifester à
ce niveau, il emploie les moyens de ce type de réalité.
Il n 'y a pas possibilité de faire autrement. Si l'on veut
être perçu à ce niveau-là, il faut
être à ce niveau-là. Pour un bouddha, cela
ne fait pas de différence de se manifester au niveau de
la réalité illusoire ou de demeurer absorbé
dans la vérité ultime. Il n 'y a pas un moment où
un bouddha demeure dans la vérité ultime et puis
un moment où il se manifeste au niveau de la réalité
illusoire. Au moment où il se manifeste dans la réalité
illusoire, il est en même temps plongé dans le nirvana.
On ne peut pas atteindre la vérité ultime en se
débarrassant de la réalité illusoire, car
il n'y a pas de vérité ultime en dehors de la vérité
relative.
La saisie
de l'existence réelle
On ne
peut pas dire non plus qu'il n'y a pas de différence entre
le mode de vie d'un bouddha et celui d'un être ordinaire.
Un bouddha tout autant qu'un être ordinaire est plongé
dans le monde relatif. Mais, contrairement à un être
ordinaire, il ne se saisit pas de cette existence. Il ne saisit
pas la réalité illusoire comme existante au sens
où nous la percevons. Par exemple, pour moi une chose est
ou n'est pas. Si elle est, je peux la percevoir, donc elle existe.
Même si elle existe à un niveau subtil, au niveau
par exemple d'une illusion, d'un rêve ou d'un mensonge,
c'est quand même quelque chose que j'ai perçu. Donc,
il ya une partie de mon esprit qui s'accroche à cette existence.
Ce que je ne perçois pas, pour moi n'existe pas, donc je
n'ai aucune idée de ce qui n'est pas. Alors, je me saisis
de ce que je perçois comme étant réel et
le reste, tout ce que je ne saisis pas, n'existe pas. La conscience
va en permanence se saisir de quelque chose en se disant: ça
existe. C'est ce qu'on appelle la saisie de l'existence réelle.
Un grand maître qui a atteint l'éveil est libéré
de cette saisie. Il perçoit tout autant que nous et même
mieux que nous le monde relatif, cette réalité illusoire.
Mais il ne va pas s'en saisir comme existant par rapport à
ce qui n'existe pas parce que pour lui, ces termes exister et
ne pas exister ne correspondent pas à la réalité.
Pour lui, il y a un troisième terme qui définit
l'ensemble de ce qui pour nous existe ou n'existe pas. Ce troisième
terme est la réalisation de la vérité ultime.
Un bouddha, comme Milarépa ou Gampopa, vit dans la réalité
illusoire mais sans être entaché par la saisie. Cette
saisie nous rend malheureux, car elle nous emprisonne dans cette
vision étroite de l'univers. Tant que nous sommes sous
son influence, nous ne pouvons pas nous libérer de la souffrance
et de l'illusion.