Sagesse
et compassion #3
Béru Kyentsé Rinpoche - DKL,
avril 1999
La relation
d'interdépendance
Cette
réalité illusoire fonctionne dans une relation d'interdépendance,
c'est-à-dire: pour que quelqu'un naisse, il faut qu'il
ait des parents; pour qu'il y ait un effet, il faut qu'il y ait
une cause. Nous vivons dans un monde régi par la loi de
cause à effet. Même si l'on se tourne vers des domaines
où la relation n'est pas aussi mécanique, on trouve
toujours des phénomènes qui s'appuient sur d'autres
pour exister. C'est tellement fondamental que l'on ne s'en aperçoit
pas. Mais tous les phénomènes de l'univers sont
dans une relation d'interdépendance. Aucun phénomène
n'existe par lui-même. Où que l'on se tourne dans
l'univers, dans les niveaux les plus subtils, on trouve toujours
des phénomènes qui n'existent que par rapport à
d'autres. Par exemple, si je dis "blanc", cela suppose
qu'il existe quelque chose qui n'est pas blanc, "être"
suppose "non-être". Il y a toujours une dépendance.
Je ne peux pas concevoir l'être en dehors du non-être
ou le contraire. C'est impossible, ma conscience fonctionne ainsi.
Rien n'existant par soi-même, tout peut être détruit,
et le sera tôt ou tard. Du fait de cette interdépendance,
tout est impermanent et rien n'existe intrinsèquement;
il n'y a pas de phénomène qui ait une existence
intrinsèque, par lui-même, sans relation avec autre
chose.
La vacuité
est à la base de tous les phénomènes
On peut
donc dire que tous les phénomènes sont vides, car
cette vacuité est partout, mais il ne faut pas la confondre
avec le vide de l'espace. On dit que cette vacuité imprègne
et pénètre tous les phénomènes, qu'elle
est à la racine même de l'existence de tous les phénomènes,
qu'elle sous-tend la nature illusoire de tous les phénomènes.
Dire que tous les phénomènes sont vides ne signifie
pas qu'ils sont inexistants. Les phénomènes existent,
la preuve en est qu'on les voit, mais ils sont dépourvus
d'existence intrinsèque, d'existence propre; ils tirent
leur existence de la vacuité.
Accumulation
d'activité positive et accumulation de sagesse
La réalisation
de l'éveil au niveau du chemin se fait par l'union des
deux accumulations. D'un côté, on développe
les moyens par l'accumulation d'activité positive (toute
activité liée à l'amour et à la compassion
mis en pratique, développés). D'un autre côté,
il ya l'accumulation de sagesse. Quand on accomplit une activité
positive (c'est particulièrement vrai dans la méditation,
les rituels, etc., mais ça devrait être tout aussi
naturel dans la vie de tous les jours), il ya un moment où
l'on doit s'absorber dans la compréhension que cette activité
positive, bien qu'étant indispensable et bénéfique,
est vide d'existence intrinsèque. Ce qui ne l'empêche
pas de porter ses fruits, au contraire.
Cette activité positive est d'autant plus importante qu'elle
peut être directement perçue dans sa vacuité,
c'est-à-dire dans sa nature essentielle: c'est la phase
de parachèvement. Le chemin est fait de ces deux accumulations:
accumulation d'activité positive et accumulation de sagesse.
Les moyens pour pratiquer ces accumulations sont basés
sur l'amour et la compassion qui naissent de la compréhension
que tous les êtres sont prisonniers du cycle des existences
où ils errent en proie à d'innombrables souffrances.
Même si nous sommes totalement incapables de percevoir ce
cycle complet des existences, nous pouvons avoir la certitude
que cela se passe vraiment ainsi et développer l'amour
et la compassion en regardant simplement autour de nous. Ces passants
que nous côtoyons ne sont pas des ombres mais des gens ou
des animaux qui existent autant que moi, éprouvant souffrance
et bonheur, animés par des espoirs et des craintes. Si
je contemple leur condition d'existence, je m'aperçois
qu'ils souffrent au moins autant que moi. Moi, je suis né,
je suis en train de vieillir, je suis parfois malade et je sais
que je vais mourir. En plus de cela, je dois faire face à
tous les ennuis quotidiens et aux souffrances imprévues
qui peuvent arriver à moi ou à ceux que j'aime.
Evidemment, cette réalité est illusoire, mais c'est
la seule qui compte pour les êtres autour de moi. Elle compte
d'autant plus qu'ils sont plus ignorants, c'est-à-dire
qu'ils sont persuadés que ce mode d'existence est parfaitement
réel.
Donc, le fait de considérer les êtres, de voir qu'ils
sont prisonniers de la souffrance et incapables de s'en délivrer
ne peut que susciter de la compassion. Si je me mets à
la place des gens qui souffrent, qui sont torturés, etc.,
j'ai aussitôt envie que cette douleur s'arrête, je
ne voudrais pas y être soumis et, petit à petit,
je ressens que je ne pourrai pas être heureux tant que les
autres seront plongés dans ces horribles souffrances.
Amour et
compassion en application
L'amour,
c'est aller encore plus loin; c'est se dire: non seulement personne
ne devrait être soumis à la souffrance - même
pas ceux qui l'imposent aux autres mais en plus, tout le monde
devrait obtenir ce à quoi il aspire: la félicité,
la paix, le calme, un bonheur éternel et parfait. Donc,
agir dans ce sens-là, c'est-à-dire tout faire pour
que la souffrance cesse, la sienne et celle d'autrui, et tout
faire pour apporter le bonheur à soi-même et à
autrui, cela s'appelle l'amour et la compassion en application.
Tant que cet amour et cette compassion demeurent imparfaits, ils
seront soumis à l'erreur car entachés d'émotions
perturbatrices. Ils sont de toute façon frappés
par l'impermanence. C'est la réalisation de la vacuité
qui va les intégrer à la voie de l'éveil
en comprenant que cet amour et cette compassion, ainsi que la
personne qui les développe, sont vides d'existence intrinsèque.
Cela ne veut pas dire que je n'existe pas, je suis là,
mais cette existence qui est la mienne n'est plus conçue
par la saisie égocentrique, une conscience qui saisit l'existence
intrinsèque de moi-même et des phénomènes.
De la même façon, les êtres à qui s'adressent
cet amour et cette compassion, qui éprouvent de la souffrance,
sont vacuité. Encore une fois, cela ne veut pas dire qu'ils
n'existent pas, mais au contraire, que leur existence est au-delà
de cette illusion d'un moi. Au-delà de cette illusion d'un
moi, il ne peut pas y avoir de souffrance puisqu'il n'y a personne
pour souffrir et personne pour faire souffrir, du moins au sens
où nous l'entendons.
Au niveau de la vérité ultime, amour et compassion
sont dépourvus de sujet, d'objet et d'action ayant une
existence propre. Lorsque l'amour et la compassion partent d'un
sujet qui ne se conçoit pas comme existant intrinsèquement
et s'adressent à des êtres qui ne sont pas conçus
sur ce mode d ' existence, il s'agit d'un amour et d'une compassion
absolus qui englobent tous les contextes.
L'amour et la compassion d'un bouddha sont indescriptibles. Cela
échappe complètement à tout être qui
ne perçoit que la réalité illusoire, puisque
cela ne peut être éprouvé qu'au niveau de
la vérité ultime. Néanmoins, nous pouvons
progressivement nous en approcher. C'est l'objet de ce que l'on
appelle l'accumulation de sagesse. Au niveau du chemin, il ya
donc la mise en application des moyens (l'amour et la compassion)
et en même temps le développement de la réalisation
de leur vacuité. Même si nous ne percevons que la
réalité illusoire, nous pouvons développer
une forme imparfaite d'amour et de compassion, ce qui ne veut
pas dire que cela ne soit pas noble et bon, parce qu'encore une
fois, la vérité ultime englobe tous les phénomènes.
Si, sous prétexte d'aspirer à l'amour et à
la compassion ultimes, on négligeait l'amour et la compassion
au niveau relatif: ce serait un contresens absolu. Si je suis
incapable d'éprouver de l'amour et de la compassion pour
mon prochain, je serai encore plus incapable d'accéder
à l'amour et à la compassion absolus.
Donc, au départ, je vais éprouver de l'amour et
de la compassion pour mes parents, mes amis, mes proches. Bien
entendu, c'est imparfait, limité, entaché d'émotions
et de partialité, mais je peux tendre à dépasser
ce point de vue relatif et étendre le souhait de bonheur
à des êtres que je connais moins ou que je ne connais
pas. Je peux aussi développer le souhait que la souffrance
cesse non seulement pour mon enfant, ma famille, mes amis, mais
pour d'autres encore. Je peux même essayer d'éprouver
de la compassion, voire de l'amour, pour les bourreaux. Je peux,
petit à petit, étendre ma capacité d'ouverture
à cet amour et à cette compassion. Etant bien entendu
que, du point de vue ultime, tout cela est extrêmement imparfait.
Au niveau ultime, l'amour est sans limite. Il ne s'adresse pas
à une catégorie d'êtres plutôt qu'à
une autre, il ne préfère pas quelqu'un à
quelqu'un d'autre; c'est un amour égal pour tous les êtres
de l'univers. Et il en va de même pour la compassion. Exactement
comme le soleil ne choisit pas de rayonner sur telle ou telle
partie du monde, mais éclaire tout ce qui se présente
devant lui, sans juger, sans rien faire.
Eh bien, l'amour et la compassion au niveau ultime sont semblables.
Débarrassé d'un point de vue personnel, on ne préfère
plus certains individus à d'autres, on n'opère plus
de différence. Tous les êtres sont exactement semblables
pour quelqu'un qui perçoit la vérité ultime.
Nous devons donc tendre vers ce genre d'amour et de compassion,
étant bien entendu que tant que nous n'avons pas atteint
cette réalisation, nous allons développer l'amour
et la compassion relatives avec ardeur. Il est toutefois impossible
d'avoir un amour et une compassion parfaits sans avoir réalisé
la nature de soi-même et de tOUS les êtres. C'est
ce que l'on appelle l'essence de l'esprit de l'éveil. Mais
avant, il yale développement de l'esprit d'éveil
au niveau relatif.