Science de l'esprit  

Sagesse et compassion #4
Béru Kyentsé Rinpoche -
DKL, avril 1999

L'équanimité
L'amour et la compassion sont donc indissociables de l'équanimité. Le mot "équanimité" ne veut pas simplement dire un état calme et serein. Il désigne surtout l'aptitude à accueillir tous les phénomènes et tous les êtres avec un même esprit, une même ouverture, sans préférer ceux-ci à ceux-là. Considérant tous les êtres de cette façon et ne se préoccupant que de leur bien-être, on développera pour eux amour et compassion et on les mettra en reuvre.
Le développement de l'amour et de la compassion suppose évidemment l'atténuation progressive des émotions conflictuelles. On ne peut pas parler d'amour et de compassion s'il y a colère en même temps. On ne peut parler d'esprit d'éveil tant que l'on ressent attachement, jalousie, possessivité, égoïsme, etc. Il est donc impossible de pratiquer amour et compassion, dans le sens de l'esprit d'éveil, sans en même temps débarrasser son esprit des scories qui l'encombrent et sans aller vers une réalisation progressive de la véritable nature de soi-même et des êtres. L'union des moyens et de la sagesse qui en est la réalisation correspond à cette voie vers l'éveil. Elle passe par la purification de toutes les émotions conflictuelles qui l'encombrent.
La motivation est essentielle, car tout dépend de l'esprit avec lequel on fait les choses. Quelles que soient les actions auxquelles on se livre, leur sens est pleinement conditionné par la motivation qui est à leur origine. Si la motivation est bonne, pure, les actions le deviennent également. Si la motivation est erronée, les actions ne peuvent pas être bénéfiques. La juste motivation est celle de l'esprit d'éveil : la bodhichitta. Elle est caractérisée par le souhait sincère que tous les êtres accèdent au bonheur ultime de l'éveil. Bien entendu, ce souhait ne doit pas rester parole creuse ni demeurer un concept dépourvu de sens pratique et immédiat. Grâce à la méditation, ce sens immédiat va pouvoir se développer au niveau relatif et ultime.
Puisqu'il ne s'agit pas de deux choses différentes, on va développer l'esprit d'éveil aux deux niveaux à la fois. On va ainsi partir de l'endroit où l'on se trouve, de notre point de vue actuel, c'est-à-dire en essayant de pratiquer l'amour et la compassion avec ceux qui nous entourent et ceux qui sont plus loin, en engendrant le désir qu'ils connaissent le bonheur, qu'ils soient libérés de toute souffrance, et cela d'une manière aussi constante que possible, avec autant de sincérité que possible. Et en même temps, on va s'efforcer d'accéder au niveau ultime de l'amour et de la compassion en réalisant que, d'une manière immédiate et apparente, il semble y avoir d'un côté un univers lié à la souffrance, au samsara, et d'un autre côté, différent, un au-delà de la souffrance qu'on appelle nirvana. En fait, ce ne sont pas deux choses différentes mais un seul univers perçu de deux points de vue différents. Mais même ces points de vue, si on les examine, ne sont pas deux. Ils ne sont pas duels mais dépendent de nous­mêmes. Si nous examinons notre propre nature, nous nous apercevons que cette sensation d'ego n'a d'autre réalité qu'illusoire et qu'il est possible de réaliser notre vraie nature non duelle.
De même, en ce qui concerne les êtres vers lesquels se tournent notre compassion et notre amour, ils nous semblent différenciés les uns des autres, ils nous semblent aussi distincts de nous-mêmes, c'est-à-dire qu'il y aura quelque part nous-mêmes et puis les êtres. En fait, c'est une illusion. Il n'existe rien de tel, et l'existence individuelle telle que nous la percevons maintenant est une nature totalement illusoire. La réalité profonde de nous-mêmes et des êtres est ailleurs. Il s'agit de s'établir dans cette vérité profonde et de voir, encore une fois, qu'autant nous-mêmes que les autres sommes dépourvus de caractéristiques propres. C'est ce qu'on appelle la vacuité des êtres et de soi-même.

Chiné et lhaktong
Pour réaliser cela, il est nécessaire d'employer certaines méthodes comme chiné et lhaktong, : chiné étant la phase indispensable à la stabilisation de l'esprit (chiné veut dire " demeurer dans la paix" et lhaktong, "vision profonde").
On va commencer par calmer l'agitation mentale en laissant cet esprit reposer sur quelque chose de parfaitement stable. On peut, par exemple, visualiser les syllabes OM AH HOUNG qui représentent le corps, la parole et l'esprit d'un bouddha. Progressivement, l'esprit va retrouver un calme originel et sera de moins en moins perturbé par les pensées. Quand l'esprit sera établi dans une tranquillité imperturbable, la vraie nature des phénomènes pourra apparaître.
L'union des moyens et de la sagesse est donc mise en Ceuvre dans la pratique de la méditation (les moyens étant regroupés sous le terme générique de chiné et la sagesse étant désignée par lhaktong). Dans la pratique de Tchenrézi ou Tara, il ya tout d'abord une phase appelée kyérim pendant laquelle on développe la visualisation et on récite le mantra (cela correspond à chine}. Pendant le kyérim, l'esprit repose sur un aspect parfaitement pur de la déité et s'y stabilise. Il acquiert ainsi un calme absolu qui trouve son aboutissement dans le dzorim ou phase de parachèvement durant laquelle le méditant réalise que tout ce qu'il a visualisé et récité est dépourvu de caractéristiques propres. Au moment de cette phase de parachèvement, le méditant s'établit dans la conscience de la vacuité de tous ces phénomènes: la déité, son mantra, son environnement, etc. Il développe ainsi la sagesse de la vision pénétrante.
A l'union des moyens et de la sagesse correspondent l'union du calme mental et de la vision pénétrante et l'union de la phase de développement et de parachèvement.
En fait, dans la phase de pacification de l'esprit, chiné, la conscience va essayer de s'affranchir des phénomènes mentaux qui ont trait au passé, c'est-à-dire qu'on va essayer de revenir à il y a trente secondes ou cinq minutes, au mois dernier, etc. et, quand on s'en aperçoit, on arrête et on revient au moment présent. On va essayer de ne pas se projeter dans le futur, et puis on va essayer de ne pas perturber le présent, c'est-à-dire de ne pas juger: c'est bien ou ce n'est pas bien, c'est bon ou mauvais, seulement demeurer dans une perception sans saisie, sans agitation. Un feu s'éteint si l'on ne prend pas un tisonnier pour l'agiter, de même l'esprit, si on le laisse tranquille, va petit à petit trouver son calme. La méditation, c'est s'abstenir d'agiter l'esprit. Si on le laisse reposer, il va retrouver son calme.

Laisser l'esprit dans son état naturel
On compare souvent l'esprit à l'océan en disant: l'océan est la plupart du temps agité par des vagues, et ces vagues vont dans tous les sens. Elles dépendent en fait du vent. Si le vent s'arrête de souffler, les vagues se calment. Mais il n'y a pas de différence entre les vagues et l'océan. On ne peut pas dire que les vagues sont une chose et l'océan une autre chose. De la même façon, ce que nous appelons les phénomènes mentaux sont comme des vagues dans l'océan de la conscience. La confusion de ces phénomènes mentaux va être directement proportionnelle à l'agitation de notre esprit. Plus nous sommes agités par des émotions, plus les phénomènes mentaux vont être importants. C'est un peu comparable à une tempête sur l'océan. Alors évidemment, le réflexe pourrait être de dire : supprimons les phénomènes mentaux. On ne peut pas se débarrasser des phénomènes mentaux en les rejetant à l'extérieur, car amputer l'esprit des phénomènes mentaux serait comme vouloir enlever les vagues de l'océan. Ce serait totalement illusoire et impossible. La seule chose possible est de laisser l'esprit se calmer, comme quand l'océan se transforme en un immense miroir. Si on laisse l'esprit dans son état naturel sans entretenir les émotions, l'esprit va naturellement reprendre son calme. Les phénomènes mentaux vont disparaître, mais l'esprit n'aura pas été amputé. On ne peut pas faire la différence entre la conscience à l'état pur et les phénomènes mentaux: c'est une seule et même chose. Lorsque la conscience retrouve son calme, on peut en contempler la véritable nature et s'apercevoir que ce que nous appelons notre conscience, notre esprit, est dépourvu d'existence propre, de caractéristiques, qu'on ne peut le localiser, etc. On va réaliser alors la vacuité de cet esprit.
A partir du moment où l'on a réalisé la vacuité de cet esprit, l'esprit ne peut plus être perturbé par les phénomènes mentaux. En effet, même si les phénomènes mentaux s'élèvent, on en voit alors la nature, et cette nature est vacuité. Il n'ya pas de différence fondamentale entre l'esprit parfaitement pur et calme et l'esprit agité. Ce qui fait la différence, c'est que nous sommes incapables de percevoir la nature fondamentale de l'esprit.
tous les enseignements du dharma, qu'il s'agisse de la philosophie ou des parties plus morales comme la discipline, la conduite, etc., visent à diminuer l'ignorance, parce que c'est la seule manière de réduire l'emprise des émotions conflictuelles.
A la base de cette ignorance se trouve la conscience d'être moi. Un moi qui n'est pas moi, qui n'est pas l'univers extérieur. Donc, cette saisie égocentrique est à la racine de toute ignorance et de tous les enseignements. Toutes les pratiques ont pour objet, directement ou indirectement, d'affaiblir, de diminuer et, à la fin, de faire disparaître cette saisie égocentrique, cette illusion d'être moi, cette illusion fondamentale.

Un cheminement pour s'améliorer
L'enseignement du Bouddha et la mise en pratique de ce dharma sont ce qui va donner un sens à notre existence. En fait, lorsqu'on décide de progresser vers l'éveil, tous les événements intérieurs ou extérieurs vont pouvoir prendre un sens, c'est-à-dire qu'ils vont s'intégrer dans un cheminement où l'on tente de s'améliorer. S'améliorer veut dire aller dans une direction précise qui est: diminution des émotions conflictuelles, ouverture plus grande à la réalité immédiate, à la nature profonde de l'univers et de soi même. Donc, pratiquer le dharma, c'est essayer de trouver plus de vérité au monde et à la façon dont on vit dans ce monde.
Entre le moment où l'on naît et celui où l'on meurt se passe un temps assez long que l'on peut mettre à profit pour éclaircir les doutes sur soi-même et l'univers qui nous entoure. Par ailleurs, on peut très bien se dire: "Après tout, cela m'est égal." Mais, à ce moment-là, l'esprit risque de se scléroser; il va renforcer ses propres tendances. Si l'on est naturellement colérique, on va avoir tendance à le devenir de plus en plus. Si l'on est porté à la jalousie, on aura tendance à être de plus en plus jaloux, etc. Tout cela ne facilite pas notre existence ni celle des autres. On va se retrouver dans un monde absurde où l'on est constamment soumis à des émotions, en se demandant où l'on va. Ce genre de réflexion est extrêmement déprimant parce qu'il n'y a pas de réponse. Si l'on ne donne pas un sens à tout cela, on ne fait que subir l'existence. Quand bien même on chercherait à satisfaire ses désirs, on n'y arriverait pas, car cela serait impossible: nos désirs ne seront jamais satisfaits! Dès que l'on a satisfait un désir, il en vient un autre. La seule façon de donner un sens à sa vie est d'entrer dans un cheminement spirituel. Le dharma est là pour nous permettre de faire ce cheminement spirituel, afin de comprendre pourquoi nous souffrons et comment nous pouvons être heureux.
Si l'on examine ce qui a été enseigné par le Bouddha, tout concourt à faire prendre conscience d'une chose: ce que vous croyez vrai est illusion. C'est illusion non pas parce que cela n'existe pas, mais parce que vous ne comprenez pas comment cela existe. Le dharma est le chemin qui mène à cette compréhension, à cette réalisation. Le désir, la colère, la jalousie, etc., sont des apparences, et c'est au travers de ces apparences que l'on va réaliser la véritable nature de ce qui les sous-tend, c'est-à-dire la véritable nature de l'esprit et, par la même occasion, la véritable nature des phénomènes, c'est-à-dire de tout l'univers.

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