Science de l'esprit  

LES CENT ETAPES DE L'ENTRAINEMENT DE L'ESPRIT #2

Shamar Rinpoche

Shamar RinpocheCette distinction en trois véhicules est malcommode. Lorsqu'on atteint une vision des choses encore teintée d'une certaine conscience d'un moi existant par lui-même, cela correspond à l'état d'arhat, c'est-à-dire au véhicule de ceux qui écoutent. Lorsque l'on va plus loin, que l'on s'est débarrassé, mais pas complètement, de toute notion d'entité propre dans les phénomènes et soi-même, on atteint alors l'état de pratiéka, c'est-à-dire de bouddha pour soi-même. Quand on a complètement évacué tout concept d'entité propre des phénomènes, on peut se diriger vers l'état de bouddha parfaitement réalisé. Ce sont simplement des gradations dans la réalisation, qui ne correspondent pas en fait à des différences aussi tranchées qu'on veut bien les voir ici. C'est pourquoi il est très difficile de concilier l'explication de la voie progressive au travers de chiné-lhaktong avec une division aussi tranchée en trois véhicules.
Il faut replacer l'enseignement de l'entraînement de l'esprit qui est donné ici par rapport aux conceptions que nous avons des trois véhicules bouddhistes. Il ne s'agit pas d'un enseignement de chiné-lhaktong du petit ou du moindre véhicule, ni du véhicule des bouddhas pour eux-mêmes. Il s'agit d'un enseignement appartenant au grand véhicule, c'est-à-dire à la voie des bodhisattvas. Concernant l'entraînement de l'esprit de la voie des bodhisattvas, il faut distinguer deux voies, ayant toutes deux la même base que l'on appelle la voie des soutras - les textes et les pratiques basés sur les soutras. L'une de ces voies n'utilise que la voie des soutras, et permet par la pratique de chiné puis de Lhaktong de parvenir à l'Eveil ultime. L'autre voie commence de toute façon par l'étude et la pratique de la voie des soutras, pour déboucher ensuite sur l'étude et la pratique de la voie des tantras ou des mantras. Ces deux voies ont donc une base commune et ne sont pas différentes.
Si on laisse de côté la voie des tantras et que l'on concentre son attention sur la voie des soutras, on reconsidère le processus pour commencer par chiné. II existe dans la voie des soutras un chiné "commun" et un chiné "extraordinaire ou non commun". Les pratiques de chiné dites communes sont appelées ainsi parce qu'elles sont communes aux véhicules des auditeurs et des bouddhas pour eux-mêmes et au véhicule des bodhisattvas. Quelle que soit la voie que l'on choisisse de suivre, il est nécessaire d'obtenir une pacification des phénomènes mentaux, et le processus est le même dans les trois véhicules. Les techniques de chiné dites non communes ou spéciales font référence à ce qui vient faciliter ou développer la simple absorption méditative qu'est la pacification mentale. En plus des techniques de pacification mentale, on développe quelque chose qui accélère et approfondit le processus, et qui est en fait le développement de l'esprit de l'Eveil par différentes méditations et techniques.
Pour résumer l'enseignement concernant la pacification de l'esprit, sachons que l'utilisation des moyens dits communs implique de détailler une multitude d'étapes dans l'approfondissement de l'absorption méditative. Tout cela est compliqué, voire fastidieux. Les moyens particuliers à la voie du bodhisattva permettent d'atteindre le même niveau 'absorption méditative, et en plus utilisent le développement de l'amour et de la compassion qui est décrit dans l'entraînement de l'esprit.
Lorsque l'on aborde l'étude de l'entraînement de l'esprit, lodjong, on aborde les deux aspects de la bodhicitta : l'esprit de l'Eveil au niveau relatif et au niveau ultime. On est frappé par le fait que la place consacrée à l'étude de la bodhicitta relative est bien supérieure à la place consacrée à l'enseignement de la bodhicitta ultime. Pourquoi ? Parce que l'étude et la compréhension de la bodhicitta au niveau relatif sont absolument essentielles à une réalisation équilibrée et correcte au niveau ultime. Lorsque l'on pratique l'entraînement de l'esprit, on pratique les six paramitas. Cinq de ces vertus transcendantes concernent un niveau relatif; seule la sixième concerne le niveau ultime de la réalité. Cela permet, dans la pratique et la méditation, de développer conjointement et d'une manière harmonieuse les deux aspects indispensables à une réalisation complète, à savoir l'aspect des moyens et l'aspect de la sagesse. Faute de quoi, lorsqu'on arrive à une certaine réalisation, si l'on n'a pas convenablement travaillé sur l'aspect relatif, on n'a pas parfaitement réalisé ou compris l'un des deux aspects de l'absence d'existence propre des phénomènes. Il y a l'absence d'existence propre des phénomènes au niveau extérieur, et l'absence d'existence propre des phénomènes au niveau de la conscience de l'observateur. Lorsqu'on n'a pas parfaitement médité sur les aspects relatifs de la bodhicitta, on risque d'avoir une faiblesse dans la compréhension et dans la réalisation de cette absence d'entité propre des phénomènes au niveau extérieur, ce qui entraîne une réalisation qui n'est pas celle d'un bouddha parfaitement réalisé. Cela peut entraîner une réalisation dans le mode appelé pratiéka bouddha, ce qui induit le risque de déchoir et de ne pas aller aussi loin qu'on aurait pu le faire. En fait, si l'on n'a pas un bon développement de l'amour et de la compassion à tous leurs niveaux, on court le danger de ne pas comprendre parfaitement la voie des tantras. Donc, qu'il s'agisse de la voie des tantras ou de celle des soutras, il faut savoir que la base est essentielle. Pour celui qui a vraiment compris cet entraînement de l'esprit, l'Eveil est tout proche, à quatre doigts du bout du nez. Pourquoi cette distance de quatre doigts ? Parce qu'il manque encore un tout petit quelque chose pour parvenir à l'illumination !

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