Science de l'esprit  

Les quatre Pensées Préliminaires Communes #1

Lama Kemtcho

Nous allons voir les quelques outils qui vont nous permettre de nous réveiller! En effet, le chemin que le bouddha propose de suivre consiste à remettre les pieds sur terre. Pour le moment nous ne sommes pas en relation avec les situations, mais avec l'idée que nous en avons. Nous percevons tous les objets de nos perceptions comme séparés de nous. Nous avons toute cette saisie et cette inquiétude parce nous les vivons tout le temps en terme de «ça m'est nécessaire» ou au contraire «c'est dangereux pour moi».

Cette projection, cette tension, nous empêchent de percevoir les situations telles qu'elles sont. Notre préoccupation pour la recherche d'un bonheur extérieur à nous-mêmes nous empêche de voir ce qui est là, à l'intérieur. Le bouddha nous invite notamment à regarder la situation telle qu'elle est. Il nous a donné ce qui est appelé les quatre pensées préliminaires communes. Ce mot «commun» est employé ici parce que ce sont des réflexions qui sont communes à toutes les approches ou systèmes de pratique que le bouddha a donnés. Ce terme «commun», loin d'indiquer quelque chose de banal, nous montre au contraire comment ces quatre pensées nous ouvrent à la réalité de notre condition et de celle du monde, elles sont les véritables fondations du chemin et de la pratique.

Le précieux corps humain

La première de ces réflexions nous invite à regarder notre propre situation. Quelle est-elle ? Nous sommes là, vivants dans un corps humain. En temps ordinaire, le fait d'être vivant dans un corps humain est vécu comme quelque chose de normal, qui va de soi, comme un dû. Nous y sommes tellement habitués que nous trouvons normal d'être dans cette vie d'humain; nous prenons cela comme une évidence.

La réflexion sur cette vie humaine ouvre notre conscience au-delà de l'existence humaine et nous permet de voir qu'il existe de nombreuses autres formes d'existence. Sans entrer dans les détails des six royaumes d'existence, rien qu'en regardant les animaux, nous nous apercevons que leur forme de vie implique bien plus de limitations que la vie humaine. Nous voyons également que le nombre d'êtres qui vit dans cette condition est incommensurable !
Tous les êtres qui ont un corps d'animal, qu'il s'agisse d'une fourmi, d'un chien ou d'un éléphant, ont quelque chose en commun: ils n'ont pas la possibilité d'entrer en contact avec un chemin spirituel. Nous pouvons essayer d'expliquer le sens d'un Mani à un chien, il n'y comprendra rien. Il pourra recevoir la bénédiction de cette récitation du Mani, mais il ne pourra s'intéresser au sens de ce qui est dit. Cette réflexion sur la vie humaine nous amène à considérer les libertés dont nous jouissons en ce moment: nous sommes libres d'une situation extrêmement difficile comme celle de vivre dans un pays en guerre. De nombreux pays sont en guerre depuis des années et les enfants qui sont nés dans ces pays n'ont rien connu d'autre dans leur existence que la violence et la terreur; ils n'ont eu aucun moment de paix ni de trêve. De même, nous sommes libres de situations extrêmement difficiles qui sont liées au fait d'être dans un pays où règnent la famine et la sécheresse, où la seule et unique préoccupation est de pouvoir survivre jusqu'au lendemain. D'un autre côté, nous sommes libres aussi des situations idylliques et paradisiaques. Quand nous sommes dans une situation apparemment parfaite, où tout se passe facilement, nous sommes complètement fascinés par l'expérience du moment.
D'où une espèce de paresse et d'orgueil qui s'installe car rien ne vient nous interpeller, ni nous pousser à essayer de comprendre le sens de cette vie.
La vie humaine que nous connaissons, avec ses tribulations, ses hauts et ses bas, est le meilleur ingrédient pour le chemin spirituel. Nous ne sommes pris ni dans d'extrêmes difficultés ni ne vivons avec trop de facilités. Ainsi nous allons commencer à nous poser des questions sur différentes expériences. Ce sont là les libertés concernant notre environnement.
En ce qui nous concerne directement, là aussi, nous pouvons apprécier les libertés dont nous disposons. Nous avons pris naissance avec un corps humain complet, c'est-à-dire muni de toutes ses facultés sensorielles et d'intelligence. Nous savons combien la communication est difficile pour ceux qui n'ont pas le sens de l'ouïe ou qui n'ont pas la parole. Ils ne peuvent pas entrer en contact avec l'enseignement du dharma et y puiser des outils de réflexion et de pratique.
Souvent à Dhagpo Kagyu Ling, des visiteurs viennent au centre pour une première prise de contact et une visite guidée. Un jour, un groupe de jeunes enfants sourds et aveugles est venu sur le centre. Cette rencontre nous a amenés à nous poser beaucoup de questions afin de trouver le moyen de les faire entrer en contact avec l'enseignement, avec le dharma. En effet, ils n'avaient pas les moyens de voir ce qu'était l'autel, ni d'entendre les explications. Il nous fallait dire des phrases très courtes, abrégées, car seul leur éducateur pouvait communiquer avec eux. Nous avons de la chance, un bon karma, une liberté par rapport à ces obstacles qui empêchent l'expression des capacités du corps dans cette vie.
Nous disposons donc de conditions extrêmement favorables. Souvent, nous nous plaignons de ne pas avoir assez de temps, ni d'argent, d'être dans des conditions difficiles. Si nous regardons de plus près, nous verrons que nous sommes dans des conditions extérieures extrêmement favorables. Il en va de même pour les conditions intérieures puisque nous avons cette aspiration à nous développer dans le sens de la clarté et de l'ouverture et que nous possédons la confiance de base nécessaire pour mettre en route les outils du dharma.
Il nous faut faire de ce corps humain, bien pourvu ou favorable, un précieux corps humain. Comment ? En utilisant ce potentiel qui est en nous, en le développant et en allant vers le plein et parfait éveil. Il s'agit de laisser ce potentiel de compassion et de sagesse se mettre à jour. Si nous ne nous rendons pas compte de l'opportunité unique que nous avons maintenant, nous allons laisser passer cette vie et au mieux, nous n'en ferons rien de particulier. C'est comme si nous étions au bord d'un grand lac, et que nous restions sur la rive à mourir de soif. Nous avons donc une opportunité extraordinaire, la possibilité de créer un lien avec le dharma, l'outil de libération. En allant au-delà des apparences de cette vie, au-delà de la frustration, de la souffrance et des difficultés, nous avons la possibilité d'apprendre à discerner les causes réelles du bonheur des causes de difficultés et de souffrances.

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