Lama
Kemtcho
L'impermanence
Réfléchissons
sur notre environnement. Quand nous regardons autour de nous,
nous nous rendons compte que tout ce qui constitue ce monde-ci,
aussi bien les objets que les êtres, est caractérisé
par le changement, la transformation, et donc l'impermanence.
Celle-ci touche tous les aspects de ce monde. Elle prend place
d'une façon aussi infaillible que le fait qu'une pierre
lancée en l'air retombe au sol. Tout ce qui est composé
sera à un moment donné décomposé,
tout ce qui est réuni sera séparé. Cette
impermanence, nous la connaissons puisque nous vivons dans ce
monde. Toutefois, nous ne sommes pas persuadés qu'elle
imprègne tous les aspects de la vie. Nous avons tellement
l'habitude de nous relier non pas au monde, mais surtout à
ce que nous aimerions que le monde soit, que nous mettons de côté
cette réalité du changement perpétuel. Le
bouddha nous invite à regarder point par point cette transformation
qui touche absolument tout ce que nous percevons. Il est essentiel
d'être vraiment convaincu de cette impermanence si nous
ne voulons pas passer à côté et l'oublier.
Elle s'applique aussi bien à ce qui a une courte durée
de vie qu'à une durée de vie très longue.
Notre planète, par exemple, n'existait pas à une
certaine époque. Elle a pris forme à un moment donné,
et un jour ou l'autre, elle finira par être détruite,
ses composants se séparant à nouveau. Il en va de
même pour les étoiles que nous voyons la nuit.
Nous avons l'impression qu'elles sont vraiment là; en fait,
les scientifiques disent que nous percevons la lumière
de ces étoiles et que le temps que cette lumière
nous parvienne, elles sont déjà mortes. Ce processus
de transformation est à l'oeuvre tout le temps et si nous
l'ignorons, nous ne percevons alors que l'apparence des choses.
Cette métamorphose prend place dans les lieux où
nous vivons. Nous pouvons imaginer quelqu'un de la génération
précédente qui se retrouverait à: est-ce
qu'il reconnaîtrait sa ville ? Probablement, mais des changements
lui sauteraient aux yeux! Un jour, à Laussédat,
une très vieille femme est venue nous rendre visite, et
nous a raconté comment était ce lieu du temps de
son enfance. Elle nous brossait un portrait qui n'avait rien à
voir avec ce que nous avions sous les yeux. Elle disait : «Là,
il y avait une écurie avec les chevaux; là, il y
avait une ferme avec toute une activité», et cela
justement sur les lieux où il y avait une maison de retraite
de méditation . . .
Cette impermanence est là tout le temps: dans la nature,
avec les saisons. En effet, les saisons se suivent et transforment
complètement notre environnement. En été,
nous avons l'impression que la végétation est riche,
exubérante; or l'automne est déjà là,
sous-jacent à l'été, et les feuilles sont
en train de perdre leur vitalité, les fruits sont déjà
en train de mûrir et nous ne nous rendons pas compte que
sous ce qui paraît là, la suite est déjà
à l'oeuvre.
Le changement est le même de jour en jour, de jour en nuit,
de nuit en jour. Nous ne pouvons rien y faire, le jour se termine
inéluctablement par la nuit. Que nous ayons envie de prolonger
cette journée ou que nous ayons plutôt envie qu'elle
soit passée rapidement, elle se transforme inéluctablement
à son propre rythme.
On peut voir cette transformation aussi dans tous les objets de
notre quotidien : vêtements, ustensiles ménagés,
outils de bureau, voitures. Quel que soit l'objet, son aspect
brillant, flambant neuf du premier jour va petit à petit
se détériorer jusqu'à sa fin.
Les modifications, les changements sont aussi à l'oeuvre
dans les situations de la vie. Sur le plan professionnel, les
événements se modifient à notre avantage
ou à notre désavantage, selon les moments. Nous
pouvons à un moment donné nous retrouver dans une
situation professionnelle qui nous semble stable, assurée,
avec un plan de carrière et soudainement, vivre un changement
totalement inattendu. Nous pouvons encore être au chômage,
avec un horizon fermé et d'un seul coup, une opportunité
d'emploi se présente. En amitié, les relations peuvent
aussi évoluer très rapidement. Des personnes que
nous considérions comme nos amis peuvent progressivement
nous apparaître plutôt désagréables
et ennuyeux. La modification peut prendre place dans les deux
sens: quelqu'un que nous pensions inintéressant et tout
à fait banal, peut nous apparaître comme quelqu'un
possédant de très grandes qualités. Pour
soi-même, la métamorphose est évidente: si
nous regardons le bébé que nous étions, il
y a quelques années, l'adolescent que nous avons été,
l'adulte que nous sommes devenus, il y a tout un changement qui
a pris place. Nos humeurs évoluent continuellement: il
y a des jours où nous sommes plus gais, plus ouverts et
d'autres où nous sommes plus dépressifs.
Cette loi de l'impermanence touche tous les êtres qui peuplent
ce monde. Les individus viennent et disparaissent. Même
les plus puissants, même les plus sublimes, les plus extraordinaires,
ont droit à cette impermanence et à ce changement.
Tous les maîtres réalisés du passé,
tels Milarépa, Karmapaschi ou, beaucoup plus récemment,
Guendune Rinpoché, même s'ils avaient complètement
reconnu la nature de leur esprit, et avaient le pouvoir sur la
manifestation, ont démontré l'impermanence en quittant
ce corps.
Nos maîtres nous donnent leur plus grand enseignement lorsqu'ils
quittent ce corps, parce que l'impermanence est l'enseignement
le plus fondamental. C'est un rappel: même si nous avons
entre les mains ce joyau qu'est la vie humaine, ce n'est que pour
un temps limité. Il s'agit de bien utiliser cette opportunité.
Parler de l'impermanence et de la modification du monde où
nous vivons, de la transformation des êtres qui nous entourent,
nous renvoie à notre propre impermanence. Qu'est-ce-que
cela signifie ? Que l'acte de naître est mortel! À
partir du moment où nous sommes nés, chaque instant
qui passe nous rapproche de notre mort. Nous avons rendez-vous
avec la mort, c'est certain. Il nous manque simplement une donnée:
l'heure du rendez-vous. En fait, dans l'idée de notre propre
impermanence, il y a une notion d'urgence. Il s'agit de pratiquer
avec la même urgence que si nous avions les cheveux en feu.
Si nos cheveux étaient en feu, nous ne resterions pas immobiles
à attendre! Nous réagirions au plus vite. Parce
que nous savons que nous avons un voyage à accomplir, nous
avons besoin de préparer les bagages pour ce voyage-là.
Et nous ne savons pas de combien de temps nous disposons pour
préparer ces bagages. Lorsque nous serons sur le point
de quitter cette vie, toute notre fascination pour les objets,
toutes les richesses, la famille, les amis, ne nous aideront en
rien. La seule chose qui pourra nous aider, c'est la confiance
que nous aurons développée dans le dharma, dans
le refuge et l'ouverture d'esprit, le lâcher-prise venant
de la pratique. Dans le dharma, nous parlons souvent de cette
possibilité que nous avons d'actualiser le potentiel de
libération qui est là, en notre for intérieur.
Ce chemin est là, mais si nous ne le parcourons pas, c'est
comme s'il n'existait pas. Si le potentiel éveillé
reste voilé par des tendances habituelles, nous serons
totalement désemparés et paniqués devant
l'expérience de la mort. Le rappel de notre propre impermanence
revient toujours dans l'enseignement, non pas avec un état
d'esprit morbide, mais au contraire dans l'optique d'aller vers
une plus grande tranquillité d'esprit.
Rinpoché disait que lorsqu'il était jeune, il avait
eu très peur de la mort, et grâce à cette
peur, il avait su pratiquer. Par la pratique, son esprit s'est
libéré de la saisie réaliste, de la fascination
et il est devenu tranquille face à la mort.
Dans l'impermanence, la notion de changement perpétuel
signifie que nous devons lâcher, d'une part, notre saisie
sur les choses, et d'autre part, la manière que nous avons
d'entrer en relation avec tout ce que nous percevons, comme si
c'était une fois pour toutes. Que ce soit envers ce qui
nous blesse ou nous effraie ou envers ce qui nous plaît
ou qui nous arrange. Vivre l'impermanence, c'est se mouvoir dans
ce flot de transformations permanentes. Il s'agit de ne pas laisser
l'esprit se fixer, se cristalliser sur ce que nous voudrions que
les choses soient. Cela nous donne alors un espace puisque nous
savons que c'est comme une loi inévitable. Cette relation
juste nous donne de l'espace.
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