Lama
Dordjé Dreulma
La
vie se déploie de mille façons différentes
et ce qui est vrai aujourd'hui ne le sera plus demain. Tout change
sans cesse et il nous est impossible de fabriquer une petite bulle
stable.
En observant notre manière
de fonctionner, à rejeter ou à séduire, à
s'attirer les choses ou à les repousser, nous allons nous
rendre compte qu'elle nous amène à quelque chose
de très tendu. Nous nous trouvons finalement dans une situation
qui n'est pas du tout du domaine de l'ouverture. Pourquoi ? Parce
que nous passons le plus clair de notre temps à rendre
solide quelque chose qui ne l'est pas du tout. Nous créons
ainsi déception et insatisfaction. Les autres, ne réagissant
pas comme nous le souhaitons, vont nous décevoir, alors
que les circonstances changeant, les situations qui nous sont
agréables ne pourront perdurer. Il nous serait agréable
de stabiliser et de solidifier ces situations mais les choses
font que cela est impossible. Lorsque nous prenons conscience
que tout est impermanent, la peur de perdre ce qui nous est familier
peut nous attrister, car, nous pensons perdre une forme de sécurité.
Ceci est une approche superficielle. Si l'on approfondit dans
l'observation et la réflexion, refuser l'impermanence c'est
refuser le changement. S’il n'y a pas de changement, il n'y a
pas de vie : s’ouvrir à l'impermanence c'est s'ouvrir à
la vie. D’où l'importance de nous ouvrir à cette
notion d'impermanence. Prendre conscience que tout change d'instant
en instant, que d'un moment à l'autre la situation évolue,
cela nous ouvre à de nouvelles possibilités. Acceptant
le changement et toutes les possibilités à venir,
une grande richesse prend place. Il n'y a donc pas de raison de
désespérer, l’impermanence n'étant pas une
mauvaise mais une très bonne nouvelle.
Nous allons partager ensemble, quelques
contemplations, quelques méditations, qui vont nous permettre
d'approcher l'impermanence. Tout d'abord, afin de pratiquer ces
contemplations, il faut s'asseoir confortablement sur son siège,
sur son coussin. Il n'est pas nécessaire de prendre la
position de méditation parfaite, car il va falloir bouger
pour regarder autour de nous. Par contre, il est important de
développer l'acuité mentale de l'intellect, cette
ouverture de la réflexion qui va nous permettre de toucher
du doigt ce qu'est pour nous l'impermanence. Nous allons commencer
par nous détendre. Quelle chance, rien à faire.
Il n'y a pas à réfléchir, à aller
manger, à regarder la télé, rien à
faire, juste être là pour quelques instants et ne
se préoccuper de rien. Il est rare à notre époque
de voir des êtres humains ne rien faire, même dormir.
Nous allons à présent
nous demander comment intégrer l'impermanence en regardant
les objets qui nous entourent et en les contemplant. Si par exemple,
nous regardons les tables destinées aux rituels, nous observons
qu'elles ont été joliment peintes, que quelqu'un
y a consacré du temps . Mais à certains endroits,
la peinture s'est écaillée, la couleur a terni,
est quelque peu souillée. Ceci nous montre l'impermanence.
Le tapis sur lequel nous sommes assis devait à une époque
être beaucoup moins abîmé que cela, ce qui
veut également dire que beaucoup de personnes se sont assises
dessus pour pratiquer. Le bâtiment dans lequel nous nous
trouvons a été construit il y a quelques années,
des personnes ont pris la peine de le construire. Mais il est
manifeste qu'il commence, petit à petit, à vieillir
et que tôt ou tard il s'écroulera. Si quelqu'un nettoie
cette pièce du sol au plafond, il ne s'écoulera
pas beaucoup de temps avant que la poussière ne s'y dépose
à nouveau. Ceci nous montre que tout ce qui est composé
va à un moment ou à un autre être décomposé,
désagrégé et tout ce qui existe est composé.
Cette poussière est un rappel de cela. Il en est de même
pour les vêtements que nous portons, qu'ils soient neufs
ou non, vont eux aussi s'user et se désagréger.
Pour ceux qui peuvent regarder à l'extérieur et
apprécier la végétation qui nous entoure,
ils observeront que les arbres sont complètement verts,
sont dans la pleine force de leur mûrissement. Mais dans
quelques semaines, avec le changement de saison, ils commenceront
à perdre de leur force jusqu'au moment où ils perdront
leurs feuilles. Il peut y avoir une grosse tempête, un gros
arbre peut être renversé, s’abattre au sol. Déraciné,
il va commencer à moisir, à pourrir, à se
désintégrer puis il va retourner à la terre.
Le temps est également un moyen de voir l'impermanence.
Hier, il faisait beau, il faisait chaud, le soleil brillait dans
un ciel bleu sans nuage et aujourd'hui il fait froid, le ciel
rempli de nuages est gris et cela change comme ça, d’un
jour à l'autre.
Ainsi, l’impermanence nous enseigne
que tout objet regardé, que tout objet qui se présente
à nos sens a une histoire à raconter. Il est l’expression
de son histoire. Cette réflexion sur l’impermanence nous
montre également que chaque chose est unique. Que chaque
chose a une vie qui lui est propre. Cette réflexion sur
l’impermanence des objets extérieurs peut être conduite
au bureau, en voyage, en ville, dans le train, chez soi. Où
que nous soyons, il nous suffit de regarder autour de nous et
chaque objet est un enseignement sur l’impermanence.
Passons maintenant à un autre aspect de l’impermanence
qui est l’impermanence des situations. Elles aussi se transforment
sans cesse. Certains d’entre vous n’étaient pas là
hier et peut-être que demain d'autres ne seront plus là.
Dans une famille, il y a des enfants, ils grandissent puis ils
vivent leur vie et la famille se réduit. Ici, à
Dhagpo Kagyu Ling il y a de jeunes moines ou laïcs, qui sont
les résidents et qui bientôt partiront pour une retraite
de longue durée en Auvergne. Ainsi, Sans cesse se transforment
les situations.
Mais pas seulement les gens changent les situations, les circonstances
elles aussi y concourent. Par exemple, il se peut que la maison
dans laquelle nous vivons soit un jour inhabitable et nous serons
alors obligés de déménager. L’humeur, elle
aussi influe sur les situations. Sans cesse l’esprit change d’humeur,
étant tour à tour irrité ou tranquille. A
l’aise avec certain, l’atmosphère est légère,
tout va bien et puis tout à coup la situation s'alourdit,
devient plus émotionnelle et ainsi sans cesse change également
l’état d’esprit.
Le but est en fait de prendre conscience
de nos attachements, de les voir et de les accepter pour, petit
à petit, lâcher prise et ne pas rajouter d’attachements
à ces attachements.
Lorsque nous entrons en contact avec
nous-mêmes, tout naturellement des questions s’élèvent.
Nous prenons conscience que nous sommes plus tendus que nous le
pensions, que nous avons plus de jalousie que nous le pensions
au départ et que, même si elle est difficile à
voir, elle est là. Certaines attitudes et émotions
nous apparaissent qui ne correspondent pas à l’image que
nous avions de nous-mêmes entraînant une réaction
naturelle, le désir de se débarrasser rapidement
de ces ombres, de ces parties sombres qui nous habitent. Mais
aussi nous pouvons être tentés de laisser tomber
à l’idée du combat à mener entre nos tendances
positives et négatives, nous disant que si nous participons
trop activement à cette guerre, nous allons nous fatiguer,
que c’est trop, que cela ne marchera jamais, que nous n’en sommes
pas capables. Nous avons eu la chance de rencontrer le Dharma,
un enseignement authentique et des lamas, des amis spirituels,
pour certains d’entre nous nos maîtres, et cela nous ouvre
à la possibilité de nous transformer.
Ce que nous apprenons de nos maîtres spirituels, c’est qu’il
ne sert à rien de se battre contre nous-mêmes et
petit à petit, il nous est montré ce qui est aidant
et ce qui ne l’est pas. Afin d’être capable de se regarder
plus clairement et d’avoir plus d’espace, il est important de
faire une pause et c’est cela que nous apprenons à faire
tant au niveau de la parole, que du corps et de l’esprit. Notre
ami spirituel, notre guide sur le chemin, va doucement nous introduire
à la bodhicita, à l’esprit d’éveil basé
sur cette bonté fondamentale, sur les qualités fondamentalement
présentes en nous. La bodhicita est un outil très
important. En fait, elle est un instrument extraordinaire qui
favorise le désir de s’ouvrir à tous les êtres,
ceux que nous aimons comme ceux que nous n’aimons pas. C’est une
ouverture d’esprit qui n’exclut personne. C’est un état
d’esprit qui n’exclut pas ceux qui à notre avis agissent
stupidement. Cela ne veut pas dire que nous devons approuver ce
qu’ils font mais que cultivant cet état d'esprit nous devons
arriver à inclure tous les êtres.
En prenant intellectuellement contact
avec cet idéal, il est possible de comprendre que l’esprit
d’éveil va nous amener à lâcher les habitudes
étriquées de notre mode de fonctionnement. Au fur
et à mesure que nous nous impliquons dans ce chemin spirituel,
nous sommes introduits à chacune de ces notions. Au fur
et à mesure que nous apprenons à nous asseoir, à
ne pas réagir au niveau de nos émotions, de nos
sens, de nos pensées, et à lâcher prise, nous
devenons plus sensibles envers les autres, plus ouverts à
leur égard. Nous comprenons qu’ils sont comme nous prisonniers
de leur confusion et désireux, comme nous, de supprimer
l’impermanence et qu’en fait, malgré leur apparente stabilité
ils sont eux aussi rongés par un mal être. Tout doucement,
ceci va toucher notre cœur, nous faire ressentir plus de compassion
et nous faire émettre le souhait que comme nous, ils puissent
être libérés.
Cette ouverture aux autres fait partie
du Mahayana et, empruntant cette large route, nous semons les
premières graines de l’esprit d’éveil, de la boddhicita.
Le point de vue du Mahayana va jusqu’à dire que tous les
êtres que nous rencontrons ont été notre mère
lors de vies passées. C’est une conception tellement vaste
des choses qu’elle peut nous donner le vertige. En fait, ceci
est relié à l’idée que sans un père
et une mère, nous ne serions pas là aujourd’hui,
nous n’aurions pas pu grandir. Le point de vue bouddhiste est
de dire que tout est interdépendant, que rien n’existe
en tant que tel, par soi-même, que nous avons eu un père
et une mère dans chacune de nos existences. A chaque fois
ces mères nous ont élevés, se sont occupées
de nous, de notre bien-être. Si nous nous demandons si notre
mère s’est vraiment occupée de nous, elle nous a
au moins donné la vie. Même si elle nous a créé
des difficultés, ne comprenant pas vraiment nos besoins,
nous pouvons nous dire qu’elle a au moins essayé. Si elle
n’avait pas été là, nous ne serions pas aujourd’hui
en train d’écouter des enseignements sur le Dharma pour
savoir comment nous libérer de la souffrance.
C’est cette mémoire, cette capacité à nous
rappeler la bonté qui va nous donner la force de parcourir
le chemin. Regardant tous les êtres, nos mères, englués
dans leurs difficultés et imaginant tout ce qu’ils ont
fait pour nous, naît un réel désir de les
aider. Aussi, les aider superficiellement ne nous intéresse
pas, car nous avons déjà essayé et cela ne
fonctionne pas à chaque fois, ou bien l’aide est refusée.
Nous devons nous entraîner à redonner toute la bonté
que nous avons reçue. Si nous entamons cette transformation
personnelle, c’est pour nous sentir mieux, moins fiers, moins
en colère. Si nous tentons de transformer ces émotions,
c’est parce qu’elles nous empêchent d’avoir un contact direct
et authentique avec les autres. Il s’agit de changer en premier
lieu nos attitudes et ensuite nos actions vont évoluer.
Cette transformation intérieure va toucher les autres tant
au niveau de la parole qu’au niveau physique et ceci va probablement
les encourager à eux aussi prendre un chemin spirituel.
Changer d’attitude : lorsque
par exemple, nous nous asseyons, nous pouvons regarder le côté
précieux de notre existence, de notre corps humain, observer
que chaque action entraîne une réaction, réfléchir
sur l’impermanence .... et prendre refuge.
Prendre refuge afin d’être inspirés, de trouver une
direction juste, une protection pour soi-même et les autres.
Il nous faut cultiver l’attitude juste, cet état d’esprit
ouvert et attentif à tous les êtres. Réfléchir
aux différentes pensées, prendre refuge, puis développer
l’esprit de l’éveil prépare l’esprit à méditer
vraiment. Ceci crée une ambiance, une atmosphère
propice à une profonde méditation, aboutissant à
l’idée que nous allons méditer pour le bien de tous
les êtres.