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Maîtriser son esprit - Jigmé
Rinpoché
Extrait
du Tendrel n° 26 ( 1991)
L'enseignement
donné par Lama Jigmé Rinpoché à Dhagpo
Kagyu Ling, "Maîtriser son Esprit" , nous apprend
qu'il existe des moyens permettant de canaliser le flot impétueux
de notre esprit et d'accéder à la maîtrise de
soi, afin que nous ne soyons plus soumis aux hasards de la vie mais
libres d'utiliser au mieux tout ce qui s'élève en
nous.
Avant d'écouter un enseignement, il importe de tourner l'esprit
vers quelque chose d'authentique et d'être conscient de l'attitude
qui nous anime. Pour cela, on récite une prière adressée
aux trois objets de refuge ou Trois Joyaux : le Bouddha, le Dharma
et la Sangha.
Le Bouddha représente le personnage historique qui a parachevé
les qualités inhérentes à l'esprit. Le terme
« bouddha » renvoie surtout à l'aspect
de sagesse qui est en nous, à ce potentiel qui ne demande
qu'à s'épanouir : nous prenons conscience que notre
esprit est non-séparé de l'esprit du Bouddha.
Le Dharma signifie le chemin. Ce sont tous les enseignements donnés
par le Bouddha, qui permettent d'accéder à une compréhension
très profonde du véritable sens de la nature de l'esprit.
Ces enseignements nous indiquent l'attitude correcte à adopter
dans toute activité.
La Sangha désigne l'ensemble des amis spirituels autour de
nous. Il existe deux types de sangha, l'un ordinaire et l'autre
extraordinaire.
La sangha ordinaire est constituée de tous les amis spirituels
qui nous guident sur le chemin à travers leur expérience.
La sangha extraordinaire est formée de tous les êtres
qui ont déjà parcouru le chemin et parfaitement réalisé
le sens de l'enseignement du Bouddha et la nature de l'esprit.
En second lieu, on développe la bodhicitta ou esprit d'éveil,
c'est-à-dire l'attitude altruiste : l'esprit se tourne véritablement
vers autrui afin que tout ce qu'on accomplit par le corps, la parole
ou l'esprit uvre pour le bienfait des êtres, alors qu'habituellement
on est centré sur soi-même. La bodhicitta consiste
à diriger son énergie vers les êtres et à
ne plus être obnubilé par soi.
Enfin, on pratique le gourou-yoga. Le gourou-yoga se rapproche de
la prière de refuge, car on s'ouvre à la grâce
de tous les maîtres. Etant donné que notre esprit a
en lui le potentiel de Bouddha, la pratique du gourou-yoga permet
de réaliser cette fusion avec l'esprit pur..
Habituellement, on récite les prières en tibétain,
mais quand on ne le peut pas, ce n'est pas un problème :
le principal est de comprendre le sens de ces prières et
de tourner son esprit vers le refuge et les Trois Joyaux en pensant
que l'enseignement reçu sert non seulement notre bienfait,
mais surtout et avant tout celui de tous les êtres.
MARIKPA OU L'IGNORANCE
II est nécessaire, tout d'abord, d'avoir une véritable
compréhension de ce que nous sommes et de la nature intime
de bouddha. Tous les êtres sans exception, notamment les humains,
ont des qualités intrinsèques de sagesse et de compréhension
qu'il suffît de laisser réémerger. L'aspect
de sagesse est déjà présent, mais il est temporairement
recouvert par marikpa. Ce terme signifie : être dans l'état
d'ignorance, ne pas être conscient des pensées qui
nous animent ni du sens de nos actions. Pour réaliser la
nature de bouddha, on apprend à devenir conscient de l'état
d'ignorance afin de le transformer. Tous les enseignements du Bouddha
ont pour objectif premier d'apporter un éclairage sur ce
qu'est l'ignorance, sur ce qu'elle implique et sur la manière
d'y remédier. Beaucoup d'enseignements expliquent que le
plus important est de prendre conscience de ce qui se manifeste
dans l'esprit, pour ainsi comprendre les conditions où sont
plongés tous les êtres, dont nous-même. Si nous
entreprenons une action, il s'agit de l'exécuter en connaissance
de cause.
Les enseignements du Bouddha conseillent de s'entraîner sans
rechercher de solution extérieure. Nous avons trop souvent
tendance à penser que l'extérieur est l'unique source
d'intérêt, et notre attention s'y porte naturellement
pour en recevoir des bienfaits. Cela est vrai en partie, mais il
faut voir que l'essentiel est en nous-même et que c'est à
notre propre esprit de s'entraîner. Si l'on comprend que toutes
les solutions sont déjà présentes en nous,
on peut exercer l'esprit à prendre plus profondément
conscience de sa propre nature, à être de plus en plus
présent à lui-même. Pour remédier à
la confusion qui naît de cette habitude de sans cesse porter
l'attention vers l'extérieur, on essaie de se tourner vers
soi-même et d'observer l'état dans lequel on se trouve.
L'esprit est semblable à un éléphant sauvage
qu'il faut progressivement apaiser et maîtriser, de façon
à canaliser ses grandes capacités dans un sens positif.
L'esprit est vagabond. En l'observant, on prend conscience de la
situation dans laquelle on se trouve et des émotions perturbatrices,
sources de tension et de confusion à l'intérieur de
nous. L'ignorance dont il est question ici ne doit pas être
entendue dans le sens de stupidité ou de manque d'éducation
: elle renvoie à un état qui peut être clair
en soi, mais dont on n'a pas conscience.
Plutôt que de parler d'ignorance, on devrait dire "le
fait de ne pas avoir conscience".
La plupart du temps, nous sommes dans un état d'esprit limité,
et pourtant l'esprit peut dépasser ces limites car il possède
une dimension illimitée. Ce manque de conscience de l'état
illimité de l'esprit nous plonge dans l'ignorance. L'esprit
est très actif pendant la journée ou la nuit, mais
une dimension de liberté est perdue à cause du manque
d'espace entre les pensées ; l'esprit en lui-même
est clair, mais temporairement enfermé dans certaines limites.
Au début, on ne sait même pas qu'on possède
ce potentiel. Une fois qu'on l'a découvert, on tente d'en
prendre véritablement conscience, mais on se heurte à
la difficulté de trouver l'espace permettant une telle prise
de conscience car l'esprit est toujours préoccupé
par des pensées : en regardant à l'intérieur,
on s'aperçoit qu'un flot incessant de pensées nous
bloque continuellement.
Il est très important de retrouver cet espace qui permet
de s'ouvrir aux qualités de bouddha. Pour cela, on utilise
la discipline ; et de nouveau apparaît l'image de l'éléphant
à dompter. La discipline nous permet d'acquérir la
maîtrise de l'esprit, car elle nous apprend à utiliser
l'esprit de manière à être conscient de tous
les actes que l'on entreprend.
La discipline peut être envisagée selon deux aspects.
L'aspect ordinaire consiste à imposer des règles à
une personne ayant un comportement erroné, l'autre aspect
représente un engagement de conduite personnelle en accord
avec ses propres souhaits. Cette harmonie sert à retrouver
l'espace intérieur et à prendre conscience de chaque
instant, car si l'on est physiquement présent mais que l'esprit
n'est pas là, on se trouve dans l'incapacité de contrôler
les situations, ce qui représente une entrave pour le développement
de l'aspect de sagesse. On doit donc entraîner l'esprit à
être là, ici et maintenant, et l'exercer à ne
pas vagabonder sans véritable objectif. Nous éprouvons
tous la sensation de posséder une certaine lucidité,
tout en partageant le sentiment qu'effectivement existe une dimension
plus vaste de compréhension et de connaissance, sentiment
qui nous pousse à tenter d'aller plus loin. La méconnaissance
des moyens à utiliser pour atteindre ce but conduit à
la déception et à la perturbation de l'esprit. La
clé du chemin vers la connaissance et la sagesse consiste
à retrouver un espace intérieur et à établir
l'esprit dans la conscience de soi.
L'exemple d'un étang un peu agité est souvent utilisé.
Sous l'influence du mouvement, des particules de boue troublent
l'eau et le fond n'est plus visible ; pourtant, même trouble,
l'eau possède toujours la qualité de limpidité.
Cette qualité de l'eau disparaît temporairement et
ne s'exprime plus dans la mesure où beaucoup d'impuretés
sont en suspension. Il en va de même pour l'esprit troublé
par la confusion. L'esprit a une grande capacité de clarté,
mais sous l'influence de l'agitation intérieure, la lucidité
ne s'exprime plus. Afin que cette qualité revienne, l'esprit
doit être apaisé, tout comme l'eau boueuse doit reposer
afin de redevenir limpide.
En retrouvant l'espace et en prenant conscience de soi, on peut
s'ouvrir à la dimension de lucidité de l'esprit. Quantité
de pensées sont présentes en nous. Nous devons prendre
conscience qu'elles ont une dimension de sagesse et une dimension
illusoire : des certitudes et des doutes se mélangent tout
à la fois dans l'esprit, ce qui ne laisse pas beaucoup de
place pour un espace à travers lequel regarder et être
à l'aise.
En premier lieu, le Bouddha a enseigné de rechercher l'espace
qui permet d'accéder à soi-même et de s'entraîner
à percevoir sa propre nature de bouddha. Ainsi se crée
une habitude qui peu à peu remplace l'ancienne habitude dans
laquelle nous n'avions pas assez d'espace. Cela ne veut pas dire
que nous sommes différents ou que notre comportement est
modifié d'une façon radicale, car nous vivons de la
même manière. Mais, au lieu de manquer d'espace, notre
capacité de regard et de conscience s'accroît.
LA MEDITATION
Afin de créer cet espace, il est nécessaire d'entraîner
l'esprit. Il existe un moyen pour cela : la méditation,
fondement de la découverte de soi-même. Méditer
en tibétain se dit Gom, qui signifie « se familiariser »,
ce qui ne veut pas dire créer quelque chose d'artificiel
ou travailler avec son imagination, mais au contraire s'établir
dans un état naturel où les qualités sont présentes,
sans rien changer, en demeurant tel quel. Dans cet état,
on ne porte aucun jugement sur ce qui se manifeste ; on demeure
simplement présent. C'est un état naturel, mais très
difficile à retrouver et dans lequel il n'est pas facile
de demeurer car pensées et concepts s'élèvent
sans cesse. Il faut se rendre compte que l'idée qui émerge
dans l'esprit est un mouvement naturel de l'esprit ; mais si l'on
crée artificiellement cette idée, on s'éloigne
de cet état naturel de détente. C'est une chose à
laquelle il faut veiller, sans empêcher les pensées
d'émerger, car cette émergence n'est pas en soi négative
; le tout est de prendre conscience de ce mouvement.
On essaie de s'ouvrir à la nature de son esprit, sans porter
de jugement. Quand apparaît une pensée ou dès
qu'il y a le moindre changement dans l'esprit, on considère
cela comme un mouvement naturel, sans juger : on prend simplement
conscience du mécanisme qui se produit. Plus on prend conscience
de l'idée et du concept élaboré a partir de
l'idée, plus on a conscience de ce mécanisme, et plus
on peut aller en profondeur afin de connaître véritablement
tous les mécanismes de l'esprit.
Il existe des méthodes pour retrouver cet espace et prendre
conscience de chaque instant que l'on vit, de chaque mouvement et
chaque vague de l'esprit. Quels que soient les noms donnés
aux différents types de méditation, ils permettent
d'établir un état de calme dans lequel l'esprit est
parfaitement clair, lucide et apaisé. On s'aperçoit
qu'une très forte "énergie" est présente
dans cet état, qui diffère de l'état de calme
ordinaire. Un état ordinaire de calme et de détente
nous conduit plutôt à la torpeur et au sommeil, ou
nous emporte dans des rêveries. Là, il s'agit d'un
état de calme qui est véritablement le calme de la
présence. Ce n'est pas quelque chose que l'on crée,
le potentiel est déjà là et on le retrouve
de façon naturelle; on le laisse émerger et on en
prend conscience.
Le fait de s'établir dans un état de calme permet
également de percevoir l'activité ordinairement relative
de l'esprit : nous nous comportons de façon inappropriée,
en détournant les qualités présentes en notre
esprit. Lorsque nous méditons et que nous sommes véritablement
ouverts et apaisés, nous pouvons nous rendre compte des qualités
présentes en nous et de cette énergie dont nous parlions
précédemment. On voit aussi comment cette énergie
est en fait totalement ligotée et transformée par
le désir et l'attachement, par l'idée qu'on a de soi-même,
par les émotions perturbatrices, par la séparation
qu'on établit entre soi et autrui. Lorsqu'on parle de l'orgueil,
il ne s'agit pas uniquement de l'orgueil manifeste, mais de quelque
chose de beaucoup plus subtil et difficile à percevoir. On
peut aussi examiner la jalousie, qui n'est pas nécessairement
ce qui se manifeste en tant que jalousie dans notre vocabulaire
ordinaire. Là encore, cela peut être beaucoup plus
subtil : on parvient à prendre conscience des racines de
ce qui peut-être surviendra sous la forme de la jalousie.
Lorsqu'on regarde un arbre, on se dit que c'est un arbre. Lorsqu'on
regarde une racine, on n'a pas forcément l'idée de
l'arbre dans tous ses détails, et pourtant c'est de la racine
que procède l'arbre. Et si nous regardons notre esprit avec
attention, nous y découvrons les racines qui sont la source
d'émotions conflictuelles telle que la jalousie. Il ne faut
pas oublier que ces racines sont également source de qualités,
car l'énergie de l'esprit qui se manifeste ordinairement
sous forme d'émotions conflictuelles possède aussi
un aspect de sagesse. L'émotion est ordinairement source
de conflit ou de confusion, mais une fois reconnue, elle acquiert
une dimension de sagesse. Il est très important d'avoir toujours
présente à l'esprit cette double potentialité
des choses. Une émotion n'est pas forcément quelque
chose de négatif, car elle possède un aspect qui est
au-delà de l'émotion ordinaire : c'est l'aspect de
sagesse. Lorsque l'esprit est clair, il n'est plus nécessaire
de passer son temps ainsi à tout examiner, car les choses
deviennent évidentes.
Pour pratiquer la méditation, l'esprit doit être libre
de toute attente. Il ne faut pas vouloir méditer pour obtenir
telle ou telle chose. Trop souvent, lorsque nous entreprenons quelque
chose, nous en attendons un résultat ; or, le simple fait
d'attendre ce résultat alimente encore davantage le flot
des pensées. Dans la méditation, il s'agit de s'établir
dans un état naturel sans attendre quoi que ce soit. Il ne
faut pas non plus qu'il y ait de doutes quant à ce que l'on
entreprend. Ne pas avoir de doutes signifie ne pas porter de jugement
sur ce que l'on fait - ne pas chercher à savoir si l'on est
en train de bien faire ou de mal faire, etc. - et demeurer dans
un état entièrement naturel. Dès lors, l'esprit
s'apaise et s'éclaircit de lui-même, sans qu'il n'y
ait rien à faire. Nous avons des idées sur tout, même
sur la méditation. Si tel est le cas, nous risquons de tomber
dans l'extrême qui consiste à porter un jugement et
à vouloir corriger ce nous sommes en train de faire. Et,
au lieu de nous ouvrir à un état naturel, nous créons
quelque chose d'artificiel. La méditation doit naître
naturellement sans que nous portions de jugement, sans que nous
attendions quoi que ce soit. Tout doit être accepté,
tout doit être équilibré ; on demeure parfaitement
équanime vis-à-vis de tout ce qui se passe, développant
simplement la conscience, instant par Instant, de ce qui se manifeste
dans l'esprit. Voilà ce qu'on nomme Gom en tibétain,
ou la méditation. Il ne faut pas non plus se figer ou se
bloquer sur quoi que ce soit. Si l'on attache un chien à
un poteau, infailliblement le chien voudra s'en aller, car il est
attaché. Si l'on force l'esprit à demeurer stable,
en le ligotant et le maintenant à toute force dans cet état
de stabilité, il voudra partir à droite et à
gauche, ce qui créera des tensions. Si, par contre, on n'oblige
pas le chien ou l'esprit à rester là, aucun problème
ne se pose : l'esprit n'a plus tendance à fuir quelque chose
qu'on veut lui imposer. Tout se passe de façon détendue,
et l'esprit s'établit dans son état naturel sans aucune
tension. Il faut donc être très attentif à ne
pas s'enfermer dans des contraintes. Au niveau du corps, de la parole
et de l'esprit, tout doit se faire dans une très grande détente.
On médite, en prenant le souffle comme support. La respiration
reste naturelle, mais se situe plus en profondeur. Le corps est
complètement détendu, tout comme la parole et l'esprit.
Pour éviter les tensions au niveau de l'esprit, il faut être
attentif à ce qui se déroule au niveau du corps, car
les deux sont très liés. Nous restons simplement présents
au souffle qui sort et entre en nous. Nous posons notre esprit sur
ce souffle, de façon détendue et non figée.
On pense souvent que la concentration est comme une action, source
de tension et de stress. Si l'on est trop concentré, même
au niveau de la respiration tout est figé et solidifié.
On essaye de retrouver un état plus large, avec beaucoup
plus d'espace, où tout s'établit de façon naturelle
et profonde. L'esprit se pose sur ce mouvement de la respiration.
Nous nous ouvrons à un état de lucidité et
de clarté et prenons conscience de tout ce qu'il y a, tout
en restant présents à la respiration, sans nous laisser
emporter à droite et à gauche, et en veillant également
à ce que cette détente ne soit pas confondue avec
de la torpeur. Lorsqu'on se détend et qu'il n'y a pas la
dimension de lucidité, on risque de sombrer dans le sommeil
et la torpeur, et ceci n'est pas la méditation telle qu'on
l'entend ici. Il faut aussi être attentif à ne pas
avoir l'esprit embrouillé par toutes sortes de pensées
qui ne feront que l'obscurcir. On ne laisse pas non plus l'esprit
vagabonder et suivre les pensées, ou s'enfoncer dans la rêverie,
car là encore il ne s'agit pas de la méditation permettant
de retrouver l'espace de notre nature, mais bien plutôt de
l'aspect illusoire.
LA PRECIEUSE
EXISTENCE HUMAINE
En tibétain, Bouddha se dit Sangyé. Ces deux syllabes
ont un sens précis. La syllabe Sang signifie qu'il n'y a
plus d'obscurcissement, que tout est parfaitement clair, qu'on est
purifié de l'ignorance. Gyé signifie que sont parachevées
les qualités de sagesse et de connaissance. Tous les êtres
ont cette nature de Bouddha ; il convient donc de la laisser s'épanouir
pour qu'émergent les qualités inhérentes à
l'esprit. Pour cela il est bien de suivre un chemin, que l'on nomme
le Dharma. C'est la voie qui nous conduit à cet épanouissement.
Elle se trouve dans tous les actes de la vie quotidienne, dans toutes
les attitudes de l'esprit, dans la compréhension que l'on
a de ce qui se passe en nous et autour de nous. Cette compréhension
peut être développée à des niveaux différents,
mais si l'on souhaite aller très avant dans cette découverte,
on se tourne vers la méditation. C'est par la méditation
qu'on s'ouvre de façon intime et profonde à ces qualités
et à cette nature de bouddha.
Beaucoup d'enseignements font référence au "précieux
corps humain". Il s'agit d'un état doté de nombreuses
possibilités, et d'une grande capacité de progrès
dans la compréhension des qualités de l'esprit. La
précieuse existence humaine nous permet de progresser, pour
peu que nous tournions notre esprit vers l'éveil. Dans cette
démarche d'évolution, il y a deux niveaux ; un niveau
absolu ou ultime, et un niveau plus relatif.
Au niveau absolu, le précieux corps humain nous donne la
possibilité d'accéder à la véritable
réalisation de la nature de notre esprit. A un niveau plus
relatif, cette découverte intérieure nous permet d'agir
pour le bienfait d'autrui. Avec une compréhension vaste et
lucide de ce qui se manifeste dans notre esprit, nous sommes à
même d'agir pour le bienfait de tous les êtres autour
de nous.
On ne peut pas garder ce type de connaissance pour soi ; il faut
au contraire l'utiliser au profit de tous. Pour ce faire, il faut
générer encore et encore la bodhicitta. On accède
ainsi à un état de connaissance de plus en plus large
et profond, qui nous permet d'agir pour le bienfait de tous les
êtres. C'est pour cette raison que l'existence humaine est
très précieuse, car d'ores et déjà nous
possédons la capacité et les moyens d'agir de façon
tout à fait positive. Et pour peu qu'on se souvienne de ces
qualités et de la bodhicitta, on agit sans se préoccuper
de soi-même, allant toujours plus avant de manière
a être bénéfique pour soi et pour tous les êtres
sans exception. Générer la bodhicitta aux niveaux
absolu et relatif peut être envisagé de façon
très générale, dans l'attitude ou dans l'action,
mais il faut aussi aller dans le détail et voir que tout
ce qu'on fait permet d'entraîner l'esprit à la bodhicitta,
quelles que soient les circonstances dans lesquelles l'action est
entreprise. On entraîne l'esprit à développer
une motivation correcte, pour lui-même mais aussi pour le
résultat qui découle de cette action, qui doit être
en harmonie avec notre esprit et avec la situation qui nous entoure.
Il n'est pas question de distinguer tel ou tel moment ou tel ou
tel type d'action : on peut développer la bodhicitta vis-à-vis
de sa famille, dans son travail, au cours d'une activité
domestique. Quelle que soit l'action, elle représente une
opportunité de développer la bodhicitta, d'être
conscient de notre attitude lorsque nous entreprenons une action.
Qu'est-ce qui nous anime ? Qu'est-ce qui nous motive ? Que sommes-nous
en train de faire ? Quel résultat découlera de cette
action?
Cette prise de conscience de toutes les phases d'une activité
doit nous permettre d'accéder à des actions justes,
non teintées ou souillées d'impuretés, mais
au contraire parfaitement pures. Ceci doit être quelque chose
de régulier, de tous les instants, de parfaitement limité.
LE CYCLE
DES EXISTENCES
Lorsqu'on s'engage dans une pratique, c'est avec l'intention de
développer une démarche spirituelle et d'approfondir
la connaissance de l'esprit. Cette démarche doit inclure
tous les êtres : notre motivation première doit être
d'aider tous les êtres à se libérer de la souffrance,
afin qu'ils s'ouvrent à un état de paix et de joie.
Dans le bouddhisme, on parle de se libérer du samsara. Samsara
veut dire le cycle des existences ; il s'apparente à un cercle
dans lequel nous tournons sans fin. Nous sommes "enfermés"
dans ce cercle à cause de notre ignorance, et puisque nous
ne sommes pas conscients des actes que nous entreprenons, ceux-ci
entraînent des résultats qui sont le fruit de l'ignorance.
Il existe une loi, la loi du karma, suivant laquelle tout acte entraîne
un résultat. Et si nous agissons sous l'emprise de l'ignorance,
il est évident que le fruit de notre action est aussi sous
l'emprise de l'ignorance ; ce n'est donc pas quelque chose de véritablement
positif, tendant à nous libérer.
Puisque nous sommes ainsi en train d'errer dans le samsara, il faut
tenter d'en sortir et de progresser, il faut apprendre à
voir les conditions dans lesquelles nous sommes placés. Le
cycle des existences ne doit pas être perçu comme étant
complètement mauvais et rempli de souffrances. C'est un état
dans lequel existent souffrance et joie, mais on y est enfermé
et en état de dépendance. Pour s'en affranchir, il
faut comprendre la nature du samsara et regarder quelles sont véritablement
les difficultés et les circonstances, quelles sont les causes,
qui provoquent la souffrance, quelles sont les conditions dans lesquelles
se trouvent tous les êtres qui errent dans ce cycle. Lorsqu'on
s'engage sur un chemin spirituel, la motivation première
est la volonté de contribuer à ce que tous les êtres
se libèrent de ce cycle de l'ignorance et de la souffrance.
Il s'agit d'un souhait très profond. On qualifie également
le samsara d'océan de souffrance sur lequel on est ballotté.
Vouloir aider les êtres à s'en libérer signifie
vouloir les aider à rejoindre une Terre Pure qui servira
de havre de paix.
Il ne faut pas faire une distinction trop définitive entre
le samsara et le nirvana, ni penser que le samsara n'est que souffrance
alors que d'un autre côté existe le nirvana qui n'est
que joie. Le samsara est un état dans lequel il est possible
d'accéder à la joie et à un certain bonheur,
mais ces états sont temporairement voilés. Il ne faut
pas croire non plus que le samsara et le nirvana sont des mondes
qui existent quelque part à l'extérieur de nous. L'état
de bonheur ultime et l'état du cycle des existences correspondent
simplement à notre état d'esprit ; ce ne sont
pas des mondes extérieurs.
Il faut aussi bien comprendre ce qu'est le karma, Il s'agit d'une
loi infaillible correspondant au fait que chaque action entraîne
une conséquence. Le karma ne doit pas être regardé
comme une sorte de jugement rendu par quelqu'un d'extérieur,
qui considérerait que puisque nous avons fait ceci nous méritons
cela. Ce n'est pas du tout ainsi que ça se passe ; c'est
quelque chose de beaucoup plus naturel.
Tout acte entraîne naturellement un résultat, mais
celui-ci ne doit pas être compris comme étant figé
ou définitif. En effet, il est toujours possible d'évoluer
en changeant la direction que nous prenons et par là-même
le sens de notre vie. On est tenté de se dire : "Je
m'engage dans cette voie et je fais ceci parce que c'est mon karma".
Ce faisant, on se fige dans une situation. C'est une solution erronée,
car à chaque instant nous possédons la capacité
de choisir et la possibilité de changer le sens que nous
donnons à notre vie. Le karma est effectivement une loi,
mais ce n'est en aucun cas un système figé à
l'intérieur duquel nous ne pouvons rien faire.
LA SAISIE
DUALISTE
Le cycle des existences est donc entièrement induit par l'ignorance,
par le fait que nous ne sommes pas conscients de l'endroit où
nous nous trouvons, de ce que nous faisons, de qui nous sommes,
etc. Il est important de s'interroger sur la source de cette absence
de conscience. On se rend très vite compte que la racine
de l'ignorance provient du fait que nous sommes attachés
à l'idée d'un moi ; c'est ce qu'on nomme la saisie
égocentrique. Celle-ci est véritablement à
l'origine de tous les problèmes. Croire à une identité
qui existerait
indépendamment de tout autre chose conduit à s'accrocher
à deux idées : l'idée de moi et l'idée
de l'autre. De là découle tout le système dont
est issu le samsara, et dans lequel nous nous trouvons enfermés.
L'absence de conscience ou ignorance entraîne Timouk : nous
avons une certaine compréhension et conscience des choses,
mais très légère et grossière, difficile
à intégrer et à utiliser. A partir du moment
où l'on n'a pas véritablement conscience des choses,
on est sous l'influence de l'attachement et du rejet : on est attiré
par certaines choses et on en rejette d'autres. Attachement signifie
: aimer certaines choses, certains amis, certains lieux. Nous créons
ainsi un territoire mental qui nous plaît et nous attire.
A l'opposé, nous repoussons les personnes que nous n'aimons
pas et les circonstances que nous trouvons désagréables.
Nous créons là encore une sorte de territoire mental
dans lequel nous sommes enfermés. Le samsara est le fruit
de tout cela. Nous avons créé des mondes dans lesquels
nous sommes soumis à de nombreuses tensions et souffrances.
Il est très important d'avoir conscience de la cause de ce
samsara, de repérer la source de l'ignorance, car c'est ainsi
que nous pouvons véritablement progresser.
Timouk signifie que l'obscurité règne dans notre esprit
: tout en étant capables, de percevoir un certain nombre
de choses, nous ne sommes pas à même de nous en servir.
Il faut donc éclaircir cela, et pour ce faire, il est bon
de développer la bodhicitta ou esprit altruiste. Le fait
de se tourner non plus constamment vers nous-mêmes mais vers
les autres nous fait prendre conscience des conditions dans lesquelles
se trouvent les êtres. On essaye de développer cette
pensée altruiste dans l'action, et peu à peu, la notion
de "moi et l'autre" diminue. La distance entre moi et
l'autre va constamment en s'amenuisant, car prenant conscience des
conditions dans lesquelles nous nous trouvons et de celles dans
lesquelles se trouvent les autres êtres, nous nous rendons
compte qu'elles sont similaires ; reconnaissant nos besoins, nous
nous apercevons que les personnes qui sont en face de nous ont exactement
les mêmes. Nous comprenons que nous sommes tous semblables.
Peu à peu, la dualité diminue et Timouk, l'obscurcissement,
se dissipe ; on comprend mieux ce qu'il convient de développer
et ce qu'il convient d'abandonner.
Nous vivons avec la pensée que les problèmes viennent
de l'extérieur : nous pensons que les pensées qui
apparaissent et les désirs qui se manifestent sont provoqués
par l'extérieur. On se dit finalement qu'en changeant d'endroit
on se sentira beaucoup plus libre et que les problèmes disparaîtront.
Malheureusement, cela ne se passe pas ainsi, et partout où
nous allons, nous nous retrouvons plongés dans les mêmes
circonstances et les mêmes états d'esprit. Il faut
bien constater que tout provient de l'intérieur : nous créons
nous-mêmes les situations et les états d'esprit dans
lesquels nous sommes plongés. Du fait que nous sommes perpétuellement
préoccupés par nous-mêmes, nous projetons toutes
les causes vers l'extérieur sans nous apercevoir que notre
esprit est à l'origine de toute chose. Dans les enseignements,
il est fréquemment fait mention de la nécessité
d'aller plus avant dans l'observation des choses et d'écouter
de manière ouverte. Nous avons l'impression de tout savoir,
mais nous ne sommes pas vraiment attentifs à l'écoute
ou au regard que nous portons sur les choses, et nous restons à
un niveau de compréhension superficiel. Si l'on écoute
et regarde véritablement, on se rend compte que la cause
de certaines perturbations, des tensions, des désirs, etc,
est en nous-mêmes et non à l'extérieur. On comprend
alors que, puisque tout provient de notre état d'esprit,
le samsara et le nirvana ne dépendent que de l'esprit et
ne sont pas des mondes extérieurs. II faut savoir que tout
ce que l'on voit, tout ce que l'on ressent, tout ce qui nous anime
dépend uniquement de notre état de conscience. Cette
nécessité d'une démarche visant à approfondir
l'écoute nous fait revenir tout naturellement à la
méditation, puisque méditer permet d'être plus
présent à tout ce qui s'élève à
l'intérieur de l'esprit.
La méditation est une démarche indispensable afin
de véritablement voir la nature de tout cela. Si l'on perd
une petite pierre précieuse au milieu d'un nuage de poussière,
le meilleur moyen de la retrouver est d'attendre que la tempête
s'apaise et de laisser la poussière retomber ; on a
ensuite quelque chance de retrouver la pierre. Il en va exactement
de même pour l'esprit. Si jamais nous sommes dans la confusion,
très agités, passant notre temps à parler,
si nous sommes ballottés à droite et à gauche,
nous ne pouvons pas percevoir les choses. Il faut créer un
espace, il faut laisser s'installer le calme et la détente,
afin que s'établisse une certaine clarté nous permettant
d'être véritablement présents à ce qui
s'élève dans notre esprit.
Lorsqu'on parle d'un espace, on parle d'un lieu de méditation
qui peut être calme, mais on parle aussi d'un espace à
l'intérieur même de l'esprit : il s'agît de créer
un espace intérieur pour que s'établissent la détente
et le calme. Calme ne signifie pas "absence d'activité",
mais "être relaxé afin que toute activité
coule dans la détente". Une fois qu'on est établi
dans cet état, la vigilance se fait jour et la lucidité
apparaît ; dès lors, on est beaucoup plus présent
à tout ce qui se manifeste.
LA SANGHA
Dans la prière du refuge, on parle du Bouddha, du dharma
et de la sangha. La sangha est là pour aider les êtres
à développer un regard et une écoute toujours
plus attentifs. La sangha est l'assemblée des personnes qui
ont une influence positive. La notion de sangha est importante,
car rencontrer des amis spirituels à même de nous guider
sur le chemin du dharma fait partie des circonstances temporaires
qui nous permettent d'aller vers l'Eveil et d'accéder à
la réalisation de notre nature de Bouddha. La sangha représente
l'exemple et manifeste toutes les qualités des Bouddhas.
Elle est donc l'influence positive qui nous aide à contrebalancer
et à transformer les "trois poisons" qui sont source
de tension et de souffrance. Il ne s'agit pas de rejeter les "poisons",
ou de porter un jugement tel que "ceci est bon" ou "cela
est mauvais" ; il s'agit de comprendre et de transformer. L'activité
que nous développons avec la sangha nous aide à prendre
conscience de tous nos actes et à voir la nature des "poisons".
En effet, ceux-ci ont un aspect qui est source de confusion, mais
ils représentent également des qualités potentielles.
Les "trois poisons" sont le désir, la colère
et l'ignorance. Ils sont la source de toutes les perturbations qui
s'élèvent dans l'esprit. Grâce à la sangha,
on prend conscience de leur présence, on voit quelle est
leur action et ce vers quoi ils nous emportent, et on réalise
également leur aspect positif. En effet, les deux aspects
sont toujours présents : l'aspect de confusion et l'aspect
de sagesse. C'est donc l'influence des amis spirituels qui nous
permet de comprendre ce qu'est une action correcte, ce qu'est une
parole juste, ce qu'est une pensée pure.
En ce qui concerne l'attitude à adopter, il ne s'agit pas
de rejeter ou d'accepter les choses, mais d'avoir simplement conscience
de ce qui s'élève dans l'esprit. Ne pas rejeter signifie
ne pas vouloir écarter ce qui nous déplaît,
ne pas accepter les choses de manière trop forte signifie
ne pas s'impliquer outre mesure dans des situations, mais simplement
regarder consciemment ce qui s'élève. Grâce
à la sangha, on parvient à transformer les poisons
et à développer les qualités présentes
en nous.
Cinq qualités découlent du fait de côtoyer la
sangha. Sangha ici fait référence à toutes
les personnes qui sont autour de nous. Cela peut être très
large. La sangha peut aller des amis spirituels, en passant par
les personnes avec lesquelles on est associé, et s'étendre
à tous les être humains, puis à tous les êtres
sans exception, et recouvrir en fait tous les êtres dont on
reçoit une influence. Le rapport à la sangha fait
naître en nous cinq qualités :
- L'écoute : le fait de recevoir des enseignements et des
instructions.
- La réflexion : une fois qu'on a entendu des enseignements,
on réfléchit sur leur sens.
- La méditation ou la mise en pratique de ces enseignements
après l'étape de la réflexion. La méditation
permet à l'esprit de se stabiliser, et une fois cette stabilité
acquise, les qualités propres à l'esprit se révèlent
naturellement. Elle permet également une compréhension
très large du résultat des actions que nous
entreprenons.
- L'amour et la compassion sont les quatrième et cinquième
qualités. C'est par la fréquentation de la sangha
qu'on arrive à véritablement développer l'amour
et la compassion. Si l'on porte un regard très attentif sur
les
êtres, l'amour s'élève naturellement. Si l'on
porte un regard très pointu sur les circonstances et les
conditions
dans lesquelles se trouvent les êtres, une grande compassion
se développe tout naturellement.
SAMSARA ET
NIRVANA
Nous allons expliquer un peu plus ce qu'est le samsara, car c'est
une notion très importante qu'il faut bien comprendre. On
a trop souvent tendance à croire que le samsara est tout
négatif et qu'il n'y a rien d'intéressant dedans.
En fait, le samsara n'est ni positif ni négatif, car tout
y est finalement possible. Le samsara est un cercle dans lequel
nous tournons, et puisque nous sommes dans la confusion, nous restons
à un niveau de non-compréhension, à un niveau
complètement relatif et apparent des phénomènes.
Nous sommes actuellement dans une vie humaine, ce qui signifie que
nous sommes dans un univers et un état d'esprit correspondants
au stade de l'être humain.
Tout cela, bien sûr, est voué au changement. Toutes
les situations sont temporaires et sont des productions de notre
esprit. Pour l'instant, du fait que nous sommes des êtres
humains, nous sommes en quelque sorte liés à des concepts
d'être humain. Et cette vie humaine est complètement
temporaire du fait de l'impermanence. Une fois qu'elle sera achevée,
on engendrera une autre vie qui portera un autre nom et qui se déroulera
peut-être dans un contexte différent. Mais il s'agira
toujours du même processus : celui de la naissance, de la
vieillesse et de la mort. C'est cela qu'on appelle le cycle des
existences. Il y a deux niveaux de perception et de compréhension,
deux niveaux d'approche de la réalité : le niveau
relatif et un niveau plus ultime. Au niveau relatif où nous
sommes, nous percevons les choses comme ayant un certain degré
de réalité, comme vraies. A un niveau plus absolu,
nous percevrions ces mêmes choses comme complètement
illusoires. Le samsara est donc l'état de notre esprit, il
représente les concepts que nous élaborons par rapport
à l'univers et qui sont liés à l'état
humain. Cette conception, qui nous fait nous situer quelque part
dans un état humain par rapport à l'univers, est reliée
à marikpa ou l'ignorance, c'est-à-dire au fait de
ne pas avoir un esprit suffisamment clair et lucide. Puisque nous
sommes dans ce brouillard qu'est marikpa, nous sommes bercés
d'illusions. Cela ne signifie pas que nous sommes complètement
stupides, mais que nous n'avons pas conscience de l'aspect illusoire
des choses.
Pour l'instant, nous sommes des êtres humains et nous vivons
dans cette dimension illusoire d'être humain. Nous avons les
qualités, la connaissance et les concepts des êtres
humains. Tout cela est une illusion, celle d'être humain.
Dans le samsara, il y a six royaumes différents dans lesquels
peuvent se retrouver les êtres, chaque royaume possédant
ses concepts, ses modes de fonctionnement, ses qualités,
etc. Quand un être se trouve dans l'un d'eux, il est dans
l'illusion correspondant à ce royaume ; il y est en quelque
sorte enfermé, jusqu'à ce qu'il perçoive un
sens plus profond de la réalité des choses. Il s'ouvre
alors à un état d'esprit beaucoup plus large, et peut-être
au nirvana. Le nirvana est un état d'esprit dans lequel on
est passé au-delà des concepts liés à
ces royaumes : on reconnaît le caractère illusoire
de tous ces états, de tous ces modes de fonctionnement, de
toutes ces connaissances relatives. Le nirvana représente
l'aspect de sagesse qui se manifeste totalement et s'épanouit
complètement. Cela ne signifie pas qu'on est séparé
de ces états d'existence on est toujours lié à
ces états, mais on en reconnaît le caractère
temporaire et illusoire. Il s'agit donc d'un état d'esprit
plus vaste, dans lequel se manifeste une compréhension approfondie
du cycle des existences ; on comprend mieux quel est ce cercle à
l'intérieur duquel nous nous trouvons, et grâce à
cette sagesse, on perçoit de façon plus large les
relations qui existent entre les vies successives.
Dans la mesure où l'esprit s'apaise dans la méditation,
il se crée un espace, une lucidité, qui nous permet
de voir véritablement ce qui nous anime, de voir quels sont
le potentiel et les qualités de l'esprit. On les expérimente.
Ce n'est pas une expérience bizarre dans laquelle se produisent
des visions, etc. ; l'expérience est une compréhension
directe et immédiate, intime, des qualités de sagesse.
Pratiquer la méditation nous aide aussi à comprendre
le samsara et les conditions dans lesquelles nous nous trouvons.
Nous comprenons d'où proviennent ces conditions, car nous
tournons notre esprit vers la loi du karma ou loi de l'action et
du résultat infaillible - Lé Dré Lé
en tibétain. Il résulte un fruit pour chaque action
entreprise. C'est comme de semer une graine qui germera. Dans les
conditions où nous nous trouvons, qui sont elles-mêmes
le résultat d'actes passés, nous sommes complètement
liés à cette loi infaillible. Et l'action qu'on entreprend
maintenant entraîne également un résultat qui
se manifestera dans le futur. Cette loi du karma est associée
à l'aspect de sagesse et à l'ignorance. Si l'on agit
en connaissance de cause, c'est l'aspect de sagesse qui se manifeste
; mais bien souvent nous agissons dans un état d'ignorance.
Il est facile d'observer cela, de repérer quel est le comportement
qui est correct et quelle manière d'agir nous fera aller
dans le sens du progrès.
Le samsara .est donc un cercle à l'intérieur duquel
nous errons. Ce cercle provient du fruit de nos actions et il est
différent pour chaque personne. Par exemple, nous sommes
des êtres humains, mais la vie de chacun d'entre nous est
différente. Les perceptions et les circonstances diffèrent
pour chacun, car le karma de chaque individu diffère. L'enseignement
du Bouddha conseille de porter l'attention vers cette compréhension
du karma et d'accroître tout ce qui est correct, tout ce qui
va dans le sens véritable de l'épanouissement des
qualités de Bouddha. Il faut tout particulièrement
développer les actions correctes ; on entend par là
toutes les actions qui ont un fruit positif. Il y a en effet deux
types d'actions, que l'on appelle Dikpa et Guéoua en tibétain
: celles dont le germe mûrit en produisant des actions nuisibles
envers tous les êtres, et celles qui produisent un fruit bénéfique
pour tous les êtres et pour nous-mêmes.
Ces trois mots : karma, action nuisible ou Dikpa, et action vertueuse
ou Guéoua sont des termes généraux. Il faut
voir ensuite les choses plus en détails, et comprendre qu'on
adopte très facilement certains types de comportements alors
que d'autres sont plus difficiles à suivre. Cela dépend
des circonstances.
LA CONDUITE ETHIQUE
L'important est la prise de conscience de soi, des actions qu'on
entreprend et de l'attitude de l'esprit. Les actions ne se situent
pas seulement au niveau du corps. Ce sont également les paroles
et les pensées. Ces trois types d'activités sont des
actions dirigées de soi vers autrui ; il faut donc avoir
présentes à l'esprit cette loi du karma et la notion
d'acte bénéfique ou négatif. Pour cela, on
développe la compréhension des conditions de ces actions,
Tsultrim en tibétain. On acquiert la compréhension
ce qui est véritablement nuisible ou néfaste et de
ce qui est véritablement positif ou bénéfique.
On traduit généralement Tsultrim par "éthique"
ou par "morale". Mais ces termes sont trop restrictifs.
Tsultrim est une notion beaucoup plus large. Il ne s'agit pas simplement
d'appliquer des règles, mais de comprendre en profondeur
et donc d'accepter de s'engager dans ce qui est bénéfique
et de se détourner de ce qui est négatif.
Tsultrim est une prise de conscience très large de l'action
entreprise et de ce qui nous anime lorsqu'on agit. Il faut se souvenir
des trois poisons - le désir, la colère et l'ignorance
- présents dans l'esprit, qui nous poussent à réagir
suivant les circonstances. Si on ne développe pas Tsultrim,
on risque d'être emporté par des actions dont le résultat
sera pénible pour tout le monde. Il faut donc essayer de
développer Tsultrim, sans pour autant la figer dans des règles
de discipline, mais en l'élargissant à une compréhension
et à une acceptation.
Prenons l'action de tuer. Il est dit que tuer est un acte à
proscrire, mais il faut savoir ce qui anime celui qui entreprend
un tel acte. On peut tuer par désir, on peut tuer par colère,
on peut tuer par ignorance. Il est très important de déterminer
l'impulsion première. On peut tuer sans savoir que c'est
mal de le faire ; on tue alors par ignorance. On ne se met pas à
la place de l'autre car on est centré sur son propre point
de vue, et on tue en se disant que cela n'a pas vraiment une grande
importance. Certaines personnes, par exemple, prennent un grand
plaisir à chasser. Ils n'éprouvent pas de haine ou
de désir vis-à-vis des animaux qu'ils tuent, mais
ils n'ont pas conscience de la loi du karma et ne savent pas qu'ils
commettent une action nuisible qui engendrera des conditions adverses.
On peut aussi tuer pas' colère ou par haine. Quand quelqu'un
nous dérange, il arrive, qu'on développe une forte
colère et qu'on réagisse en supprimant l'obstacle
qui se place devant nous, en l'occurrence en tuant. On peut enfin
agir sous l'influence du désir: on a besoin ou envie de se
procurer quelque chose, et on tue pour satisfaire ce besoin ou cette
envie.
Il importe d'avoir conscience de ces trois poisons, parce qu'ils
sont à la base de toutes les perturbations et de toutes les
actions qu'on entreprend sous l'influence des émotions.
Quelles que soient les actions entreprises, il ne s'agit pas de
dire : "à partir de maintenant, c'est terminé
!" et d'arrêter comme cela. Il est beaucoup plus important
de comprendre et d'avoir conscience de ce qui se passe pour effectivement
transformer les actions, les stopper ou les accroître.
Les actions se situent à trois niveaux : le corps, la parole
et l'esprit. Elles sont toutes aussi importantes les unes que les
autres. On peut évidemment" développer une action
jusqu'au bout, c'est-à-dire qu'une pensée se traduit
vers l'extérieur par l'intermédiaire de la parole
et du corps, Mais il faut savoir que la simple action de la pensée
est importante. On peut penser à quelque chose et en rester
au niveau de l'esprit. S'il s'agit d'une pensée entachée
de l'un des trois poisons, ce n'est pas bon car il en restera des
traces ; il existe une certaine portée de l'action au niveau
de l'esprit et, même si l'on ne va pas jusqu'aux actes, il
y a quand même nuisance, ne serait-ce qu'au niveau de nous-mêmes
et de notre esprit. On peut aussi créer beaucoup de causes
par l'intermédiaire de la parole ; il faut donc être
vigilant quant à son emploi. Et au niveau du corps, quand
on agit, des résultats très divers peuvent survenir
selon la motivation première.
Tsultrim est fondamentale. Il est nécessaire d'avoir conscience
de ce qui se passe à tous les niveaux - esprit, parole et
corps - et de réaliser dans quelles conditions nous nous
trouvons, dans quelles conditions se trouvent les personnes qui
sont en face de nous et quel résultat entraîne chacune
de nos actions. Grâce à une telle prise de conscience,
on agit en connaissance de cause et on peut dès lors dire
qu'on a vraiment développé Tsultrim, la conduite éthique.
S'il y a des actes à éviter absolument tels que tuer
ou voler, etc., il y a aussi des actes où l'on a le choix,
et il n'est pas toujours évident de savoir s'il faut agir
comme ceci ou comme cela : nous sommes souvent confrontés
au choix dans l'action alors que la situation n'est pas forcément
évidente. C'est là qu'il est important d'avoir développé
Tsultrim car c'est à nous de discriminer, d'observer et de
savoir quelle est l'attitude correcte.
Le Bouddha a donné nombre d'enseignements sur les comportements
corrects à adopter, ainsi que sur la loi du karma. Il faut
ensuite voir comment nous pouvons nous en servir. C'est en effet
à nous de savoir à quel niveau nous nous situons,
quelles sont nos capacités, comment nous nous comportons,
dans quel sens nous pouvons aller, enfin de voir la situation générale
dans laquelle nous nous trouvons. Dès lors nous n'aurons
pas d'idée préconçue sur ce qu'est un comportement
correct et ne risquerons pas de devenir fanatiques ; au contraire,
nous relativiserons les choses en nous rendant compte de ce que
nous sommes capables de faire. Même si l'on n'aime pas accomplir
telle ou telle action, on s'aperçoit que, de par les circonstances
et la condition dans laquelle on se trouve, on est poussé
à agir de telle ou telle manière, On se rend compte
également qu'on a souvent tendance à agir dans tel
sens sans vraiment savoir pourquoi ni comment. C'est donc un processus
individuel, une compréhension intime et particulière
qu'il faut développer à la lumière des enseignements
du Bouddha, afin de reconnaître les comportements qui nous
sont accessibles et ceux qu'il faut modifier. La motivation première
est évidemment d'agir pour le mieux, mais chacun se situe
à un niveau différent, avec des circonstances et des
comportements différents. Agir pour le mieux revient à
dire qu'on essaie d'accroître et de développer toutes
les actions positives et d'abandonner tous les actes qui sont nuisibles
non seulement pour les êtres autour de nous, mais aussi pour
nous-mêmes.
Nous avons parlé de la sangha précédemment.
Le sens de notre vie est souvent influencé par ceux qui nous
entourent. Du fait de notre état d'ignorance, nous ne savons
pas toujours quelles ont les actions vertueuses vers lesquelles
il faut tendre ni quel sens donner à notre vie. Si nous avions
dépassé ce stade d'ignorance, nous aurions l'esprit
très clair et saurions toujours quelle est l'action correcte.
Comme ce n'est pas le cas, nous nous laissons influencer par les
personnes qui nous entourent, et si quelque chose nous semble bien
nous sommes tentés d'aller dans cette direction. C'est pourquoi
il est très important de s'en remettre à l'influence
d'une sangha possédant de vraies qualités positives
et reliée à Tsultrim.
II y a quatre ans, un ami m'a accompagné à l'aéroport
de New-York. Quelques instants après mon embarquement, je
fus rejoint par cet ami qui venait me dire au revoir. Fort étonné,
car il n'est pas permis normalement de monter dans l'avion sans
billet, je lui demandai comment il avait fait pour venir jusque-là.
II me répondit ; "J'ai utilisé un moyen très
simple. Je me suis présenté au service d'immigration
en demandant à
passer ; on m'a demandé pourquoi et j'ai dit que je devais
prendre soin de personnes qui allaient prendre l'avion. La personne
du service d'immigration a refusé, expliquant que cela est
interdit. Je lui ai répondu que c'était très
ennuyeux car, ces personnes étant célèbres,
on ne pouvait pas les laisser comme cela. L'officier me demanda
qui étaient ces personnes; Je lui dis alors : "Comment
Vous ne lisez donc pas les journaux ? Ils parlent tous de leur venue
!" et cet homme, de peur de paraître stupide, m'a laissé
passer." (Lama Jigméla précise qu'il n'avait
pas du tout fait la une des journaux !) Cet ami avait trouvé
un moyen habile pour obtenir ce qu'il voulait, mais un moyen basé
sur la tromperie et utilisant la naïveté de l'interlocuteur.
En regardant les choses, on se dit d'abord que cet ami est quelqu'un
d'assez génial, et on aurait tendance à souhaiter
être comme lui. C'est là où il faut être
très vigilant et avoir présente à l'esprit
cette notion de Tsultrim., En regardant l'histoire en détails,
on voit qu'il s'agit d'une tromperie associée au mensonge
et à l'exploitation de la naïveté des autres.
Ce n'est donc pas une action correcte. Il faut développer
Tsultrim, la vision de ce qui est juste et de ce qui ne l'est pas,
sinon nous risquons de nous laisser fasciner par des actions qui
au premier regard semblent très bien, alors qu'elles sont
sous l'influence d'un poison, en l'occurrence ici l'utilisation
des autres. A priori ce n'est pas très grave, mais cela laisse
des empreintes dans l'esprit, qui deviennent de plus en plus profondes
et ne sont pas tournées vers le respect et le bienfait d'autrui.
igme Rinpoche
Le développement de l'Amour et de la compassion permet de
comprendre vraiment ce qu'est Tsultrim et pourquoi il est nécessaire
de rencontrer une sangha qui possède des qualités
véritables. Sans l'amour et la compassion, on ne développe
pas une attention et une vigilance suffisantes pour être certain
de se comporter à chaque instant de façon correcte.
Sans l'amour et la compassion, on est obnubilé par soi-même,
et lorsqu'on voit que quelque chose nous est profitable et nous
fait plaisir, on ne se pose pas trop de questions et on persévère
dans ce sens. L'amour n'est pas le fruit d'un désir et ne
se limite à une ou deux personnes, ou à un environnement
quelconque. L'amour est un sentiment beaucoup plus large qui s'étend
à tous les êtres sans exception. Quand on voit un chien,
on le trouve peut-être gentil, mais on n'éprouve pas
forcément pour lui ce sentiment profond qu'est l'amour véritable.
Celui-ci ne s'élève qu'à partir du moment où
l'on est conscient des conditions dans lesquelles se trouve le chien,
de ses nécessités et du contexte où il vit.
Quand on voit un lapin dans un champ, on le trouve sans doute mignon
mais, encore une fois, on reste à la surface et ce n'est
pas de l'amour qu'on éprouve mais simplement un petit regard
sympathique en passant, car on ne voit pas les conditions de vie
de l'animal.
Nous n'aimons pas trop nous poser des questions désagréables,
ni penser aux peurs qui habitent les êtres, comme d'avoir
à endurer des conditions difficiles, par exemple le froid,
etc. Nous préférons penser à notre environnement
douillet et calme. Notre amour est donc limité. Pour étendre
l'amour et la compassion, il faut regarder les conditions dans lesquelles
sont placés les êtres, et leurs besoins : il faut se
mettre à leur place. On s'aperçoit finalement qu'ils
ont des conditions de vie difficiles et que leurs sensations et
leurs aspirations sont identiques aux nôtres. Un véritable
amour et une compassion authentique s'élèvent alors,
s'étendant à tous, et l'action qu'on entreprend est
dès lors beaucoup plus large. Sans une telle démarche,
on s'enferme dans un amour limité à un territoire
connu. Ce n'est pas vraiment de l'amour ; au contraire, cela renforce
la distinction entre ce qu'on aime et ce qu'on n'aime pas. On aboutit
ainsi à une sorte de jugement sans attitude vraiment équanime.
Cest possible de comprendre ce qu'est l'amour ou la compassion,
et ne pas être à même de les mettre en pratique.
Il y a effectivement des choses qui sont difficiles à faire.
C'est l'entraînement de l'esprit qui nous permet de nous développer
et d'aller davantage dans le sens de l'amour et de la compassion
; on crée des habitudes, et au fur et à mesure qu'elles
s'ancrent dans l'esprit, on devient capable d'agir dans le sens
de l'amour et de la compassion. Ces habitudes permettent à
l'esprit d'accepter des situations et des types d'actions et de
comportements qui, au départ, semblaient éloignés
de nous-mêmes ou que nous n'avions pas envie d'accepter.
Lorsqu'on développe cette compréhension et qu'on agit
dans le sens de l'amour et de la compassion, on comprend la nécessité
et la réalité des rituels de purification. On ne prie
pas pour s'établir sur son petit nuage de paix et de sérénité.
Le but de la prière est beaucoup plus large ; il s'agit d'apporter
un soulagement et un bienfait à tous les êtres. Il
est certain qu'on agit parfois de façon erronée et
qu'il nous est difficile d'éviter que nos comportements aient
des conséquences fâcheuses pour autrui. En voiture
par exemple, on écrase et tue beaucoup d'insectes, ce qui
n'est pas vraiment une action altruiste ! Pourtant on n'y peut rien,
il faut bien se déplacer. Si l'on n'a pas les moyens d'éviter
ce type d'action, on peut par contre prendre conscience de cet état
de fait et développer des souhaits pour que l'action entreprise
soit la plus légère possible et que les êtres
tués par notre action prennent une renaissance plus facile.
Cette prise de conscience est bénéfique et profitable
pour les êtres et pour nous-mêmes. Si l'on rencontre
un animal qui souffre, on ne peut pas toujours faire quelque chose,
mais il est bon de développer une attention et de donner
des souhaits pour que cet animal puisse vraiment sortir du cycle
de la souffrance et évoluer dans le sens de l'Eveil. C'est
pour cette raison qu'existent les rituels de purification, c'est
la raison même des poudjas : on les effectue afin de pouvoir
accomplir des actions et formuler des souhaits plus profitables
et plus puissants pour tous les êtres.
LA POSTURE
DE MEDITATION
II existe une posture pour méditer. Il ne s'agit pas d'une
obligation mais d'une aide, et il ne faut donc pas qu'elle devienne
un obstacle. Si l'on n'a pas la possibilité physique de l'adopter,
ce n'est pas un problème. Dans la méditation, on essaie
de stabiliser l'esprit; or l'esprit a des qualités inhérentes
à lui-même, et que l'on soit dans n'importe quelle
posture, de toutes façons ces qualités sont là.
La posture est simplement une méthode qui aide à apaiser
l'esprit. Il est bien d'essayer de l'adopter le plus possible, mais
cela doit se faire dans la détente, sans que nous soyons
obnubilés par la posture idéale.
Avoir une position correcte du corps est d'un grand bienfait pour
l'esprit dans la mesure où corps et esprit sont étroitement
liés. Si le corps est centré dans une attitude correcte,
cela permet d'avoir un esprit stabilisé et non perturbé.
La posture conseillée de méditation est la suivante
: avoir le corps droit, être assis autant que possible en
lotus ou les jambes croisées, sinon sur une chaise. L'important
est que le corps soit bien droit, car si l'on est tordu, des nuds
se forment dans les canaux d'énergie. Quand les énergies
circulent librement dans le corps, il n'y a plus de tensions, et
au niveau de l'esprit il n'y a plus d'obstacles. Lorsque le corps
est droit, la circulation des énergies devient aisée,
l'esprit s'apaise, et toutes les émotions perturbatrices
provenant des difficultés de circulation disparaissent.
LES POISONS
SUBTILS
Les émotions perturbatrices présentes dans l'esprit
conduisent à des comportements incorrects si nous ny
prenons pas garde. Pour progresser, il importe de connaître
la racine des choses et de savoir ce qui nous porte inconsciemment
à agir. Il faut reconnaître la présence très
forte de la saisie égocentrique, celle de l'orgueil qui se
manifeste en toutes sortes de circonstances, ainsi que celle de
la jalousie. Nous devons nous méfier des petites choses qui
nous paraissent infimes, mais qui ont pourtant une très grande
portée quant au résultat : parfois des circonstances
minimes induisent des résultats très rapides et qui
font boule de neige.
On doit développer la bodhicitta, et c'est pour cette raison
qu'il faut s'entraîner à se tourner vers autrui. De
plus, la bodhicitta est un remède à toutes les actions
entreprises sous l'influence de l'orgueil ou de la jalousie. Orgueil
et jalousie sont souvent présents de façon très
subtile, sans qu'on en ait conscience. Si l'on n'y prête pas
attention, cela peut créer beaucoup d'obstacles, car c'est
ce qui va interférer entre l'attitude, la motivation première
et l'action. On peut très bien vouloir agir de façon
altruiste et inconsciemment, de façon sournoise, se retrouver
sous l'influence de l'orgueil et de la jalousie. Finalement, notre
action sera différente de ce qui nous animait au départ.
Si l'on parvient à prendre conscience de ce genre de mécanisme,
il se produira de moins en moins souvent. On ne se laissera plus
emporter facilement. Nos actes seront de moins en moins teintés
d'orgueil ou de jalousie. C'est un entraînement progressif
de l'esprit. Chaque circonstance nous donne la possibilité
de comprendre comment ce mécanisme subtil peut interférer
entre une attitude correcte et une action qu'on voudrait vraie.
Ces choses très fines sont difficiles à voir. Lorsqu'on
reçoit des enseignements, il est facile de voir les choses
grossières et de tenter d'y remédier. Mais ce sont
les choses les plus infimes qui risquent de devenir des obstacles
à la longue, car on est tenté de se dire qu'elles
sont sans importance et de ne pas chercher à les voir. Ces
petites choses induisent des comportements erronés, qui induisent
à leur tour des habitudes erronées dont il est difficile
de se défaire. De temps en temps, on rencontre des petites
choses qu'on n'aime pas et qui font naître en nous l'insatisfaction
ou la colère. On tombe alors dans un état de critique
; on critique ses voisins, ses proches, ses amis, etc. Un certain
plaisir à critiquer s'élève. Cette joie devient
une habitude qui ne semble pas trop grave ni trop importante. Pourtant,
c'est important ! Il faut déceler la racine de ce comportement,
la cause de ce petit plaisir à critiquer. On s'aperçoit
alors qu'il s'agit d'un jeu très subtil de la jalousie.
On critique quelqu'un parce qu'on en est jaloux, et plutôt
que de s'avouer cette jalousie et de tomber dans l'aversion directe,
plutôt que d'essayer de nuire à cette personne, on
bascule dans l'insatisfaction contrebalancée par un certain
plaisir à critiquer. Il est donc très important de
voir la racine de tout ce processus, sinon nous versons dans la
critique permanente sans avoir conscience de la jalousie qui se
cache derrière, risquant ainsi d'adopter des habitudes négatives
qui s'amplifieront et nous paraîtront naturelles. A la fin,
nous ne voyons même plus que nous sommes constamment en train
de critiquer.
Si on veut développer l'amour et la compassion, il faut veiller
à ce que cet amour et cette compassion soient équanimes
et se déploient vraiment envers tous les êtres, sans
qu'il y ait la moindre distinction de niveau ou de type d'êtres.
Nous nous montrons souvent condescendants envers ceux que nous considérons
comme inférieurs et ne voulons pas tourner notre esprit vers
les êtres qui nous sont supérieurs. Cest une
attitude incorrecte. Il faut vraiment développer Lamour
et la compassion sans quil y ait la moindre trace de jalousie
ou dimpureté, cest-à-dire de façon
équanime envers tous.
A regarder tout en détails, ne risque-t-on pas de passer
son temps tourné vers soi-même ? En fait, il ne s'agit
pas d'être obnubilé par ses propres actions et ses
propres pensées. Il y a deux manières d'être
conscient. Soit on regarde et analyse le moindre geste, la moindre
pensée afin de voir s'ils sont en accord avec ce qu'on devrait
penser. Cette situation n'est p |