Nous avons tous rencontré des situations
difficiles dans lesquelles des amis ou des proches sont morts;
nous nous sommes tous trouvés à un moment ou à
un autre perdus face à ce départ, sans savoir trop
quoi faire. Que peut-on faire, à part pleurer, pour aider
effectivement les défunts ?
Lorsque cette expérience entre dans notre
vie, il faut associer l'esprit des défunts à notre
pratique et se regrouper dans les centres du dharma ou le faire
chez soi. Si cela a lieu dans un centre, ou s'il s'agit de la
mort d'un membre de la sangha ou d'une personne que l'on connaissait,
il est bon de se rassembler pendant les quelques jours qui suivent
la mort, de façon assez régulière, et de
faire en groupe une pratique essentielle, simple et universelle,
celle de Tchenrézi. On peut aussi faire des offrandes de
lumière et des offrandes en général à
l'intention de ce défunt, mais ceci peut être
fait aussi à l'intention de tous les défunts en
général. Cette pratique de Tchenrézi ne doit
pas être faite occasionnellement ou ponctuellement, à
la mort de quelqu'un, mais tous les souhaits liés à
cette pratique doivent être accomplis encore et encore.
La persévérance dans la pratique est essentielle.
On peut parfois être dérouté par la simplicité
de la pratique de Tchenrézi et se dire que, puisque c'est
simple, ce n'est pas important: il s'agit d'une petite pratique
enfantine pour débutants. Il s'agit là d'une erreur
profonde. En effet, si cette pratique est aussi largement accomplie,
si elle est aussi universellement répandue, c'est
précisément parce qu'elle est profonde. Tchenrézi
représente la compassion de tous les êtres éveillés.
Lorsqu'on récite le mantra de Tchenrézi, on en appelle
à la compassion de tous les êtres éveillés.
On développe cette compassion potentielle en soi également,
on se met au diapason de la compassion universelle, et l'action
pénètre et anime tout l'espace et touche tous les
êtres. Il s'agit d'une pratique universelle, beaucoup plus
profonde que sa simplicité pourrait le laisser paraître.
Le mantra de Tchenrézi a un autre avantage: il est très
simple à réciter, comme il est facile d'apprendre
le rituel. Le mantra, om mani padmé houng, n'est pas difficile
à apprendre, ni même à utiliser, et on ne
court pas le risque de l'oublier. Cette pratique allie donc tous
les avantages: la simplicité, la profondeur, l'universalité.
Il ne faut donc pas s'en priver, mais, au contraire, l'utiliser
très largement pour ses amis, pour ses proches défunts,
au sein des centres, mais aussi chez soi.
Lorsque les défunts quittent ce monde, ils laissent derrière
eux ce qui représentait leur environnement: leur corps,
leur parole, le monde qui les entourait et tout ce qui constituait
leur univers. Au moment de la mort, ils emportent avec eux
toutes les tendances négatives et les émotions qui
sont dans leur esprit, ce qui constitue un poids très lourd
les poussant vers des conditions douloureuses. Il est évident
que le seul soutien qu'on puisse leur apporter à ce moment-là
est d'ordre spirituel. On ne peut pas matériellement et
physiquement les prendre par la main, les protéger et leur
dire de ne pas s'inquiéter, que tout ira bien, etc. Ce
soutien spirituel s'exprime par la compassion et par une activité
altruiste et positive du corps, de la parole et de l'esprit. Il
est donc important, pour soutenir spirituellement les êtres,
d'adopter un mode d'existence qui soit positif. De toutes façons,
cela est utile pour soi-même, tout en représentant
un soutien spirituel que l'on pourra offrir aux défunts.
Il faut donc accomplir des actes positifs au niveau du corps,
de la parole et de l'esprit. Si l'on peut, il est bien d'accomplir
des pratiques, des récitations du mantra de Tchenrézi,
des offrandes, etc. Puisque nous pouvons le faire, nous effectuons
tout cela et l'offrons à l'intention de ces défunts.
Au cours de notre existence, comme nous sommes inattentifs du
fait de notre ignorance, nous construisons d'instant en instant
une prison sans le savoir. Nous ne nous rendons pas compte que
chaque instant, motivé par l'égoïsme et soutenu
par l'ignorance, est une source de pensées, de paroles
et d'actions négatives. Tous ces actes du corps, de la
parole et de l'esprit sont des charges qui restent inscrites dans
l'esprit et ne disparaissent plus. La prison se construit petit
à petit à notre insu. C'est au moment de la mort
que l'on s'en rend compte, mais il est alors trop tard, car les
murs sont achevés et la cellule est complète. Finalement,
tout ce qui constituait l'environnement qui nous obnubilait, et
qui faisait qu'on ne voyait pas cette accumulation négative
se construire progressivement, disparaît, parce que Iton
perd son corps, son environnement, sa famille ou bien ses richesses.
On se retrouve alors dans un état où seul l’esprit
demeure. Et comme on a laissé, par inattention, l'esprit
accumuler toutes ces tendances négatives, ce sont elles
qui restent, et cette charge négative nous conduit sans
la moindre liberté vers des situations douloureuses. Il
faut donc prendre conscience de cela maintenant. A présent,
nous avons le choix, nous sommes libres de construire quelque
chose de positif comme de nous laisser aller à la négativité.
Mais lorsqu'il sera trop tard, nous ne pourrons nous en prendre
qu'à nousmêmes. Il faut, dès maintenant,
construire un environnement spirituel positif, créer une
richesse spirituelle qui sera la seule utile et disponible après
le moment de la mort. C'est elle qui nous permettra d'aller vers
davantage d'espace, de sagesse et de liberté, en progressant
de plus en plus vers l'éveil. Il faut d'ores et déjà,
d'instant en instant, développer la vigilance et le travail
de transformation sur les états d'esprit qui motivent le
corps et la parole, et transformer tous ces instants de conscience
en instants altruistes et positifs, de façon à n'avoir
aucun regret au moment de la mort.
Si nous ne nous préparons pas à
l'idée de la mort de notre vivant, nous serons très
dépourvus lorsqu'elle viendra. Il est donc important d'avoir
présent à l'esprit que notre existence se termine
par quelque chose qui s'appelle la mort. Si l'on essaie d'évacuer
ce fait, d'une part on n'y arrive pas et, d'autre part, on se
prépare beaucoup de souffrances. En effet, on va vivre
en essayant de profiter le plus possible de tous les instants,
ce qui signifie qu'on renforcera la saisie égocentrique
et qu'on accumulera beaucoup de négativités pour
avoir le bien au dépens des autres. On chargera l'esprit
d'encore plus de négativités et de lourdeurs
qui vont générer la souffrance. Au moment de la
mort, la prise de conscience que l'on meurt et qu'on ne peut pas
l'éviter, s'opère, et cette réalité
qu'on a essayé de ne pas voir tout au long de notre existence
nous revient directement, de façon incontournable. Et il
y a alors une grande souffrance.
A l'inverse, si lion avait pris conscience de la mort de notre
vivant et développé un mode de vie lié au
fait que seule la richesse spirituelle pouvait nous aider quand
celle-là viendrait, on ne serait pas pris au dépourvu
ni même effrayé au moment de mourir. On saurait alors
que c'est le processus naturel de la vie, que ce passage se négocie
a l'aide d'un travail effectué au cours de l'existence.
Et si lion avait travail lié de façon correcte pendant
notre vie, on saurait alors qu'il n'y a pas de problème,
on aurait confiance en les trois joyaux, on aurait développé
les qualités de l'esprit, purifié ses négativités
et on se saurait dans une bonne disposition pour faire face à
la mort. Cette expérience de la mort ne serait plus la
cessation d'un moment de joie, mais la promesse d'une autre expérience
qui serait tournée vers Il éveil, avec davantage
de capacités de libération à l'intérieur
de soi pour y parvenir.
Ce travail est donc vraiment important. On ne peut pas éviter
la mort, on peut éventuellement se dissimuler cette réalité,
mais pas plus loin que le moment de l'agonie. Et ce moment risque
alors d'être très douloureux. Il peut être
un moment de joie et de libération, comme un moment de
terreur et de douleur profonde. C'est nous qui faisons la différence
maintenant, par notre action et notre prise de conscience, sinon
nous serons comme des poissons sur la berge, sortis de l'eau et
jetés dans un environnement totalement hostile.
Mourir simplement et dignement n'est pas difficile
si on y est préparé par une vie de pratique. Au
moment de la mort, les choses deviennent très simples,
très ordinaires. Il n'y a plus de prétentions quelconques.
On peut s'énorgueillir d'avoir étudié le
mahamoudra Ou le dzogtchen, et de connaître beaucoup de
choses; cette réalisation acquise durant notre existence
pourra nous aider, mais nous n'aurons peut-être développé
que des concepts qui seront très loin de la réalité
de la mort. Que va-t-il rester alors ? Tchenrézi, les mantras
que l'on aura récités dans notre vie, la confiance
que l'on aura développée envers Tchenrézi.
On peut essayer de s'établir dans la conscience ultime
de l'esprit, mais, la mort venant, on sera peut-être tellement
anxieux, apeuré et perdu, que, naturellement, c'est ce
qui est vrai, profond, inscrit qui ressurgira, c'est-à-dire
la confiance que l'on aura développée envers Tchenrézi.
Et lion demandera vraiment dans cet instant le refuge et l'on
invoquera vraiment Tchenrézi. Mais on ne pourra le faire
que si l'on a travaillé dans cette existence à développer
la tendance naturelle à appeler Tchenrézi au moment
de la mort et à requérir sa protection, sa bénédiction
et, à travers lui, la compassion de tous les bouddhas.
Cet acte sera spontané s'il a été cultivé
par une vie de pratique. A ce moment-là, par l'habitude
qu'on aura développée au cours de notre existence,
Tchenrézi sera naturellement présent dans notre
esprit. Ce ne sera pas quelque chose d'intellectuel, mais le résultat
de notre confiance du CCEur et de l'esprit, confiance qui nous
permettra d'appeler vraiment Tchenrézi. Notre corps sera
alors perçu comme indissociable de Tchenrézi, notre
parole sera indissociable de celle de Tchenrézi et notre
esprit sera imprégné de confiance et d'ouverture,
baigné d'une immense compassion, totalement indissocié
de Tchenrézi. C'est ce qu'on appelle la réalisation
de la divinité tutélaire ou yidam. Yidam signifie
"ce à quoi l'esprit se lie pour réaliser sa
véritable nature". Au moment de la mort, grâce
à une vie de travail allant dans ce sens, on réalisera
effectivement l'indissociabilité de nos corps, parole
et esprit avec ceux de Tchenrézi . Cela s'opèrera
naturellement. Et c'est dans cette ambiance d'abandon et
de certitude que l'on rendra le dernier souffle.
Dans cette existence, il faut pratiquer, méditer et s'habituer
à la pratique de Tchenrézi, afin de pouvoir profiter
de cette réalisation au moment de la mort. Il est évident
que la compassion est l'essence même de la pratique de Tchenrézi.
Et nous devons donc être capables, dans tous les moments,
de prendre sur nous les difficultés et la douleur et d'en
soulager les êtres. Dans notre pratique et dans notre vie,
quand nous rencontrons des difficultés, il faut immédiatement
relier cette difficulté à la pratique de Tchenrézi
et envisager nos corps, parole et esprit comme étant le
corps, la parole et l'esprit éveillé de Tchenrézi.
Intérieurement ou extérieurement, nous pouvons réciter
son mantra et faire le souhait que toute la douleur rencontrée
s'absorbe dans le courant de notre être et que tous les
êtres puissent ainsi en être soulagés. Et s'il
y a des limites à notre activité altruiste, nous
pouvons faire des souhaits tels que: "Puissé-je rapidement
obtenir la capacité de libérer les êtres de
la souffrance" ou "Dans une situation similaire où,
pour l'instant je n'ai pas la capacité d'aider, puissé-je,
dans l'avenir, avoir cette capacité d'aider et de libérer
effectivement les êtres de la souffrance". Cet entraînement
spirituel acquis au cours de notre existence nous permettra, au
moment de la mort, d'avoir une grande sérénité
puisque nous prendrons sur nous la mort et la souffrance de tous
les êtres en souhaitant les en soulager. Au travers de cette
existence qui s'achèvera, la douleur des êtres
se libèrera.
On prépare ainsi l'avenir avec une impulsion positive,
en souhaitant que, dans l'état qui suivra la mort et dans
tous ceux qui suivront l'état intermédiaire, on
puisse constamment, d'une façon naturelle et spontanée,
sans préconception, accomplir le bien de tous. Cette générosité
est l'attitude d'un bodhisattva, celle d'un être qui
se dédie au bien de tous les êtres. Il faut donc
développer cette attitude et ce type de générosité
autant que possible dans notre existence, afin d'être
prêt au moment de la mort, afin de prendre sur soi toute
douleur et toute souffrance et d'offrir sans la moindre réticence
toute forme de bonheur, toute félicité, toute joie.
Cette générosité est vraiment essentielle.
Au moment de mourir, si elle n'est pas complète, il reste
de petites attaches, de petits liens qui nous empêchent
de nous libérer totalement. C'est pourquoi, au moment de
la mort, il faut envisager devant soi Déouatchène,
la Terre de pure félicité, le Bouddha Amitabha et
Tchenrézi qui est le guide qui nous conduit de notre plan
d'existence vers la dimension éveillée de Déouatchène.
Il faut vraiment avoir cette aspiration sans retenue à
laisser de côté ce monde, qui se manifeste comme
un monde de souffrance, pour aspirer à une dimension où
il n'y a plus de souffrance et où toutes les conditions
sont requises pour que l'esprit se libère en plus de sagesse
et plus de compassion. Cette confiance doit être profonde.
Au moment de la mort, on doit envisager tout ce qui nous attache
au monde, et l'offrir à l'éveil, l'offrir au Bouddha
Amitabha qui est devant nous dans l'espace, ou au-dessus de notre
tête. Il s'agit d'offrir à l'éveil tout ce
qui a été en notre possession, sans retenue, sans
calcul, sans arrière-pensée. De toutes façons,
on devra le laisser. Nous nous libérons complètement
de l'attachement qui pourrait subsister à ce qui a été
notre monde, et nous nous ouvrons complètement à
la dimension de Déouatchène et à la bénédiction
de Tchenrézi qui conduit vers Amitabha. Dans ce mouvement,
notre esprit est complètement imprégné de
la dimension de Déouatchène et, lorsqu'il quitte
le réceptacle du corps, ce transfert S'effctue de façon
instantanée.
On se manifeste ensuite dans la pureté d'un lotus qui transcende
le mode de manifestation ordinaire. Cette naissance n'est pas
une naissance comme on l'entend dans ce monde, mais une naissance
spirituelle totalement pure, libre de toute polarité masculin/féminin.
Notre corps est semblable au corps du Bouddha Amitabha, c'est-à-dire
doué des qualités et des marques majeures et mineures
qui symbolisent la perfection de la forme physique éveillée.
Dans cet environnement, l'esprit peut continuer son cheminement
vers l'éveil, développer sagesse et compassion,
et agir effectivement pour le bien de tous les êtres. Ce
souhait n'est donc pas une action que l'on effectue juste au moment
de mourir, mais c'est vraiment l'aboutissement d'une vie de pratique.
Au moment de la mort, notre esprit est alors dans ce qu'il a toujours
été: la confiance en Déouatchène,
en Amitabha, en Tchenrézi.