Science de l'esprit  

Les émotions #1
Lama Guendune Rinpoché

Enseignement donné par Lama Guendune Rinpoché sur la façon de traiter les émotions, à Dhagpo Kagyu Ling,
en novembre 1984.

Chaque fois que l'on établit une relation avec l'enseignement du Bouddha, que ce soit en recevant un enseignement, en l'écoutant, en réfléchissant sur son sens, ou en pratiquant une méditation, on commence par donner naissance à la Bodhicitta (esprit de l'Eveil) d'aspiration. C'est la présence de cette aspiration vers l'Eveil qui fait que tout ce qui se développe par la suite devient pratique réelle d'Eveil.

L'aspiration, c'est comme le souhait de se rendre quelque part.. Si l'on souhaite aller en Inde par exemple, cela commence par une pensée, par l'idée de se rendre là-bas. Lorsqu'on fait véritablement le voyage, il s'agit de l'application, de la mise en œuvre de cette idée. En ce qui concerne la pratique du Dharma ou la pratique spirituelle, il en va de même : il faut d'abord créer dans son esprit une intention juste afin que la pratique soit réellement effective et positive. La raison d'être d'un acte spirituel se fonde sur la pureté de la motivation. Etablir cette motivation pure, c'est souhaiter qu'à travers la pratique s'accomplisse un bienfait pour tous les êtres. La motivation pure s'établit en considérant que dans tous les mondes, tous les univers, des êtres peuplent et animent l'espace infini, et partout où vivent des êtres, est présent le karma. Ce karma, cette activité des êtres, est basé sur les émotions, les passions, les perturbations qui s'élèvent dans leur esprit ; le résultat de l'activité fondée sur les émotions est la présence de la souffrance qui est la caractéristique de l'existence de tous les êtres dans le monde conditionné, au point que l'on appelle celui-ci océan de souffrance.

Parmi tous les êtres qui participent à cette existence du monde conditionné, il n'en est pas un seul qui n'ait été l'un pour l'autre un père ou une mère : il existe un lien de parent à enfant entre tous les êtres sans aucune exception, et cette relation de père ou de mère à enfant n'est pas quelque chose qui s'est produit une fois par hasard, mais elle s'est répétée un nombre incalculable de fois entre tous les êtres. Considérons que lorsque les êtres étaient en position de père ou de mère pour nous-même, ils ont agi envers nous avec le même amour et la même bienveillance que nos parents dans cette existence.

Cette bonté et cette bienveillance qu'ont eu tous les êtres lorsqu'ils étaient nos parents, essayons de la comprendre dans tout son sens. Pour en découvrir la profondeur, rappelons-nous notre situation en venant au monde : nous étions complètement livré à un monde inconnu, nu comme un ver, sans capacité de nous nourrir ou de nous vêtir. C'est essentiellement la présence de notre mère qui nous a permis de survivre, elle nous a nourri, vêtu, soigné, protégé contre les dangers qui pouvaient peser sur notre existence. C'est à travers elle que nous avons pu apprendre le monde et acquérir des capacités telles que marcher et parler qui n'auraient pu se développer sans sa présence. Pour atteindre l'âge adulte et l'autonomie physique et mentale nous dépendons tous d'une ou de personnes extérieures à nous-même.

Or, quelle est la situation présente de tous les êtres que l'on considère comme étant nos mères ? Ils cherchent le bonheur mais sont incapables de le produire par eux-mêmes, car ils sont ignorants de ses causes réelles. Les êtres ne reconnaissent pas que c'est l'action vertueuse,
positive, qui conditionne le bonheur ; dans leur recherche du bonheur, ils s'appuient sur les émotions, les passions, les désirs qui traversent leur esprit, et en agissant ainsi ils créent toutes sortes de causes négatives, de causes de souffrance, car leur activité est impropre, contaminée par la présence de ces émotions. La souffrance est ainsi produite et se répète puisque tant que l'on accomplit des actes non vertueux, on crée sans cesse de nouvelles causes de souffrances. Cet enchaînement de causes et d'effets, c'est le karma, la loi des actes ; et le résultat de tous ces actes ajoutés les uns aux autres, c'est l'expérience du monde conditionné, la création du samsara. Cette expérience, cristallisation des tendances mentales des êtres, sécrète un conditionnement qui renforce les habitudes fondamentales, conduisant les êtres à créer de plus en plus d'actes négatifs et ainsi de suite. Pour ces êtres qui s'enchaînent sans cesse davantage au cycle de la souffrance, l'atteinte de l'état d'Eveil, de l'état sans souffrance, est quelque chose d'extrêmement reculé dans le temps.

Considérant la situation dans laquelle sont prisonniers tous les êtres qui ont été nos mères, nous prenons l'engagement d'agir, pour les délivrer de la souffrance. Pour y parvenir, il faut atteindre soi-même l'état d'Eveil, le niveau d'un Bouddha, l'état où l'on est libéré de toute souffrance. Ainsi, pour manifester un bienfait réel, il faut développer les potentialités d'Eveil qui sont en nous-même. Il faut commencer par écouter les enseignements pour connaître le sens du Dharma, approfondir ensuite cette écoute par une réflexion afin de dégager une perspective correcte de l'enseignement, et enfin mettre en œuvre cette perspective dans une pratique : s'adonner à la méditation. C'est à travers ces trois étapes de la voie que l'on se donne les moyens de réaliser l'Eveil. La motivation, à l'origine de cette pratique, doit être complètement pure et sincère, s'élever du fond du cœur : l'unique pensée et raison d'un développement spirituel, c'est la volonté d'accomplir un bienfait réel pour tous les êtres.

A partir du moment où nous avons fait naître en nous cette motivation parfaitement pure (esprit de l'Eveil en aspiration), tout ce que nous allons développer sur la base de cette motivation deviendra pratique d'Eveil (esprit de l'Eveil en application). Dès que l'on ne considère que le seul bienfait des êtres, il n'est plus nécessaire de se préoccuper de son propre bienfait ; il s'accomplit automatiquement à travers celui des autres : c'est la réalisation du Dharmakaya (Corps de Vacuité de tous les Bouddhas), l'obtention de l'état d'Eveil. De la réalisation du Dharmakaya apparaissent simultanément et spontanément le Sambhogakaya (Corps de perfection de toutes les jouissances) et le Nirmanakaya (Corps d'émanation). Ces deux Corps sont l'expression dynamique de l'illumination et manifestent l'Activité Illuminée dirigée vers tous les êtres, libre d'efforts et de conditions, spontanée, sans limites comme l'espace et immuable comme une montagne.

Lorsqu'on a donné naissance à une motivation complètement pure, la pratique spirituelle prend son sens véritable et ne se limite pas à une apparence formelle, mais embrasse toute l'activité ordinaire : le travail et les situations quotidiennes de la vie sont aussi la pratique spirituelle et deviennent, par la présence de cette motivation pure dirigée vers tous les êtres, le chemin même de l'Eveil. «Les sages accomplissent le bien des autres et deviennent des Bouddhas, les enfants recherchent leur intérêt personnel et errent dans le samsara. » dit le Bouddha.

L'attitude infantile des êtres ordinaires rejette toute considération pour les autres et se préoccupe uniquement de soi-même : l'individu essaye de s'approprier pour lui-même toutes les victoires et tous les gains en rejetant sur les autres toutes les peines et les défaites, et dans cette volonté de construire pour lui-même au détriment des autres il crée les causes de sa propre souffrance et de sa présence dans le cycle des existences. L'attitude d'un être sage est rigoureusement opposée : il rejette toute préoccupation personnelle et se tourne vers les autres. C'est l'attitude qui essaie de diriger vers autrui tout ce qui est positif, tous les gains et les profits, et qui prend sur soi toutes les souffrances et les défaites. C'est une attitude fondée sur deux qualités : l'Amour, qui est la volonté de voir tous les êtres heureux, et la Compassion, qui nous rend insupportable la souffrance des êtres. A partir du moment où on s'appuie sur l'Amour et la Compassion, on chasse de son esprit toutes les intentions négatives, hostiles envers les autres, et se développent toutes les capacités positives du corps, de la parole et de l'esprit. Quand cette intention bienveillante emplit complètement l'esprit et l'activité d'un être, il atteint l'Eveil et devient un Bouddha.

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