Science de l'esprit  

Les émotions #4
Lama Guendune Rinpoché

Enseignement donné par Lama Guendune Rinpoché sur la façon de traiter les émotions, à Dhagpo Kagyu Ling,
en novembre 1984.

On doit comprendre que le seul moyen de porter remède à cette existence cyclique est la pratique du Dharma. La racine même de la présence des êtres dans le monde conditionné, ce sont ces cinq émotions de base, ces formes mentales qui dominent l'esprit ; pour mettre un terme à la souffrance, il faut "déraciner "ces émotions et donc les abandonner. Afin d'obtenir cette capacité, on se tourne vers le Dharma, vers la pratique spirituelle, mais on doit le faire en établissant une intention correcte, en fixant le but ultime de la pratique comme étant non pas la recherche d'une condition supérieure (l'acquisition d'un état divin par exemple) elle aussi marquée par la souffrance, mais l'obtention d'un état de bonheur ultime et définitif, de félicité. On souhaite pratiquer pour atteindre l'Eveil du Bouddha qui est le seul état libéré de toutes les formes de souffrance : la Félicité permanente.
Pour cela, on médite ainsi : «Si maintenant je suis capable de tolérer la présence des cinq poisons lorsqu'ils s'élèvent dans mon esprit comme une idée et si je suis lié à cette idée sans pouvoir m'en défaire, je crée des causes de souffrance et donc de présence dans le cycle des existences.
Quelle va être mon attitude ? Vais-je pouvoir supporter toutes les souffrances infinies et inévitables des états inférieurs ?». Dès qu'une émotion s'élève dans l'esprit, on ne doit ni la tolérer ni la garder en soi-même, mais s'en débarrasser le plus vite possible en appliquant aussitôt cette méditation qui nous amène à la peur des conséquences. Dans cette approche, on s'en tient avec rigueur à se garder autant que l'on peut de la manifestation des émotions, on observe cette conduite comme une loi édictée par un roi puissant. Celui qui a promulgué cette loi est le roi du Dharma, le Bouddha Sakyamouni, qui l'a énoncée sous la forme du Vinaya ou conduite juste. Il est dit que la transgression de cette loi conduit à une renaissance dans les états inférieurs pendant dix millions d'existences. Même si on échappe aux états inférieurs et qu'on renaisse dans le monde humain, on manifestera beaucoup de tendances négatives et ce sera comme la mort présente en nous-même, ce qui nous amènera à sans cesse transgresser les principes de la conduite éthique : il est dit qu'on les brisera cent mille fois dans cette existence.
Par contre, si l'on observe les préceptes de cette loi, on arrive à un état sans mort, sans renaissance inférieure, où, d'existence en existence, on retrouve aussitôt un corps humain bien doté.

Le sens de cet enseignement est le suivant dit Rinpoché : si l'on souhaite acquérir un bonheur personnel, on doit s'efforcer de développer une conduite juste et une pratique positive par le corps, la parole et l'esprit. Au moment de la mort, on éprouvera le mûrissement personnel de cette activité et on obtiendra une renaissance humaine avec toutes sortes de qualités. Ceci est le sens même du mot conduite éthique qui, en tibétain, se dit tsultrim : "tsul" signifie agir de façon vertueuse, et "trim", se garder des actions non vertueuses.

Rinpoché donne une définition de ce que l'on appelle le désir-attachement dans ce sens. Le désir-attachement est ce qui nous lie au monde par les sens et la croyance à la réalité de cela : tout ce que nous percevons, les formes, les sons, les odeurs, tout ce que nous expérimentons à travers le corps et les organes sensoriels nous attache à l'expérience que nous connaissons comme étant réelle et définitive, et de cette croyance ou attachement que nous développons envers les perceptions sensorielles naissent toutes les autres formes d'émotions : la haine, l'aversion, l'ignorance, etc... Le désir-attachement est l'émotion de base, et on ne doit pas la comprendre simplement comme le désir envers quelqu'un d'autre, comme le désir d'un homme pour une femme par exemple, mais comme l'attachement que l'on a à son expérience ordinaire du monde.
L'attachement dans ce sens est ce qui nous fait penser à travers nous-même ; nous pensons : je, mon esprit, mon corps, ma parole, mes biens, ma réputation, mes amis, etc..., perception centrée sur nous-même qui nait de l'expérience sensorielle du monde et nous fait croire à sa réalité. A partir du moment où nous sommes complètement prisonnier de cette conscience individuelle, «je», inévitablement nous créons les autres comme étant différents, comme apparaissant différents de nous, et entre je et les autres nous organisons le champ d'apparition de toutes les autres émotions : la haine, la jalousie, l'aversion, etc...
L'attachement est donc la disposition fondamentale de l'esprit dont procèdent toutes les autres manifestations émotionnelles. Cet attachement à la réalité des choses telles qu'elles nous apparaissent est ce qui nous fait vouloir par rapport à ces choses, ce qui nous fait souhaiter obtenir quelque chose et rejeter autre chose, attirer vers nous ce que nous désirons et rejeter ce que nous ne désirons pas. De cette volonté de faire quelque chose avec le monde, s'élèvent toutes les formes de souffrances parce que nous sommes dans un état d'insatisfaction permanente. Nous voulons changer les choses, obtenir ce que nous n'avons pas, repousser ce que nous ne voudrions pas connaître, et toutes les souffrances et toutes les émotions naissent de cette frustration.
Donc, dans cette compréhension dit Rinpoché, abandonner les émotions signifie abandonner cet attachement qui nous lie au monde et aux êtres comme étant des objets extérieurs à nous-même. Quand on coupe cet attachement, ce lien avec le. monde, il n'existe plus d'«objet» pour susciter les émotions, pour faire naître d'autres formes d'expression de cet attachement : les êtres ne sont plus perçus comme étant différents, séparés, et nous n'allons plus réagir par rapport à eux de façon émotionnelle car du fait de la disparition de l'objet extérieur il n'y aura plus de srimuli pour la présence d'une émotion. Les émotions vont d'elles-mêmes décroître et s'apaiser, et dans cet état le corps et l'esprit acquièrent une dimension heureuse et stable.

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