Science de l'esprit  

Les émotions #2
Lama Yéshé

L'état d'esprit bienveillant
Les êtres éveillés sont conscients que la réalité de l'expérience samsarique est marquée par la souffrance. Ils ne sont pas fascinés par les conditions immédiates du bonheur dans cette vie car c'est un bonheur extrêmement fugitif. Ils cherchent un bonheur qui soit réel et définitif. Ils utilisent les moyens de s'affranchir de ce conditionnement et de se libérer des souffrances liées à l'idée d'un soi, souffrances de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Tout ce qui existe, existe en fonction de l'esprit et d'une intention spécifique. Tous les phénomènes quels qu'ils soient, sont le résultat d'une aspiration, car tout ce qui apparaît appartient à la dimension de l'esprit. Nous pouvons développer une autre forme d'intention et au lieu d'être dans une attitude de manque, nous allons développer une pensée généreuse. Cette richesse provient de la nature éveillée qui est en nous. A l'état ordinaire, nous avons l'impression de ne pas avoir de qualités. Si nous développons la conscience qu'il y a ce potentiel d'éveil, nous posséderons en nous-mêmes un trésor. L'erreur est de penser que le bonheur est à l'extérieur et qu'il n'est pas en nous. Dans l'activité ordinaire nous sommes obligés d'être plus forts que les autres et donc d'être toujours en situation de conflit. Plus nous essayons d'atteindre le bonheur, plus la situation se complique et devient conflictuelle. Si nous approchons le dharma avec un état d'esprit inquiet, égoïste et une espèce d'avidité à obtenir quelque chose pour nous-mêmes, cela ne va pas marcher parce que nous adoptons un état d'esprit mondain dans le domaine spirituel. Si au contraire nous apprenons à développer un état d'esprit fait de bienveillance, son influence positive va s'étendre à toute notre vie quotidienne. Elle s'étend aussi aux autres et elle nous accompagne au moment de la mort. Elle continue, après la mort, à prodiguer ses bienfaits pour nous conduire jusqu'à l'Eveil. La conscience que nous développons maintenant va être vraiment déterminante pour tout ce qui viendra ensuite. Nous comprenons que la plupart des êtres sont prisonniers de leur égoïsme et au lieu d'avoir le bonheur, ils ne rencontrent que l'insatisfaction. Les véritables causes du bonheur sont les actions vertueuses et positives, et les véritables causes de la souffrance sont au contraire les actions impropres. C'est en protégeant la vie que nous créons du bonheur. Tuer un être vivant ne nous débarrassera pas des difficultés! Et ce n'est pas en volant quelqu'un que nous deviendrons riches, mais en étant généreux. Nous souhaitons que chacun puisse reconnaître quelles sont les véritables causes du bonheur pour les produire, et quelles sont les véritables causes de la souffrance pour s'en abstenir. Si notre intention procède d'une vision spirituelle, nos actes ne sont pas simplement bienveillants et bénéfiques, ils deviennent une cause d'éveil. Faisons des souhaits pour que chacun comprenne cela et s'engage dans ce qui est la véritable cause du bonheur.

La pratique du dharma
Si nos tendances, nos habitudes mentales allaient dans le sens de l'ouverture, de la générosité et de la compassion, nous n'aurions pas besoin de pratiquer le dharma ou alors cette pratique serait quelque chose de très simple. Mais ce ne sont pas nos tendances naturelles ! La pratique du dharma peut paraître compliquée, mais elle a toujours le même sens, quelle que soit sa forme. Ce qui est compliqué, c'est notre état d'esprit. Dans notre quête d'un bonheur personnel, nous devons nous méfier de tous ceux qui peuvent mettre ce bonheur en péril : le monde entier semble contre nous! Notre situation devient compliquée pour notre esprit du fait de notre attitude égoïste. Il ne faut pas se plaindre de la complexité des pratiques, il faut se plaindre du côté tordu de l'esprit égoïste. Mais à partir du moment où nous avons définitivement établi en nous-mêmes la motivation juste pour pratiquer le dharma, nous n' avons plus besoin de nous inquiéter des formes que cela prend et du résultat. Pratiquer le dharma consiste à faire de tous les actes de notre vie une pratique spirituelle motivée par l'altruisme, pour le bienfait des autres. A ce moment là nous n'avons plus d'ennemis, nous ne défendons plus un territoire contre le monde entier. Si tout le monde peut rentrer, s'il n'y a plus de frontières, il n'y a plus d'envahisseurs! Si on ouvre, personne ne rentre et personne ne sort, il y a simplement une dimension ouverte où personne ne gagne et personne ne perd, où personne n'est l'ami ou l'ennemi de personne. Il y a un sentiment de convivialité universelle, d'équanimité et d'impartialité. L’esprit des bouddhas est quelque chose de très simple, de tellement juste et bienveillant que nous ne pouvons pas le croire! Quand le Bouddha a établi la communauté monastique, la sangha, il n' a établi aucune règle. Il dit simplement : "Si vous êtes attentifs et vigilants, il n'y a pas besoin de règle formelle. Tout va de soi. " Au fur et à mesure des difficultés rencontrées, il regardait les situations. "Ils vont êtres capables de s'entendre, d'être plus forts que leurs émotions et leurs points de vue respectifs." Mais les moines n'arrivaient pas à se mettre d'accord et venaient questionner le Bouddha, qui leur répondait : "Puisque vous n' avez pas trouvé tout seuls, voilà la réponse." C'est ainsi qu'au fur et à mesure des règles se sont mises en place.

Pratiquer la méditation
La pensée n'a pas assez de force pour contrecarrer les habitudes, les tendances qui sont en nous depuis des vies et des vies. Il va falloir prendre un moyen plus puissant, plus profond: la méditation. Nous choisissons une idée, par exemple celle de la compassion, et nous contemplons cette idée pour en éprouver réellement le bien fondé. Puis l'absorption méditative nous amène à un niveau d'intégration plus profond qui est non-conceptuel. Nous découvrons une dimension de l'esprit, de la parole et du corps, différente de celle à laquelle nous sommes habitués. Nous prenons conscience d'une dimension beaucoup plus vaste et beaucoup plus heureuse. Nous découvrons notre capacité à rendre les autres véritablement heureux ! C'est dans la pratique de la méditation que notre engagement spirituel va véritablement trouver son sens. La méditation va nous permettre de transformer nos tendances égoïstes et de développer des habitudes qui soient vraiment positives. L'apprentissage de la méditation peut nous désorienter ou nous fasciner. Il faut d'abord prendre le temps d'établir des bases solides: comprendre la raison d'être de la pratique et développer une motivation juste. Le Bouddha enseigne: "Si nous sommes uniquement motivés, préoccupés par le bonheur des autres, nul n'est besoin d'avoir ne serait-ce qu'une seule pensée pour son bonheur personnel, car il sera réalisé dans celui des autres." Notre bienfait personnel va être la réalisation du dharmakaya, le corps absolu, la dimension ultime de l'esprit. Le bienfait des autres c'est la manifestation des corps formels, le sambogakaya et le nirmanakaya, comme expression de cette dimension éveillée, de cette réalisation. Si nous pratiquons avec une idée personnelle, une attente personnelle, ce résultat-là ne sera atteint ni pour nous-mêmes, ni pour les autres. C'est en aidant les autres que je crée les causes de mon propre Eveil. C'est cette conscience là qu'il faut essayer de développer car ce n'est pas naturel pour nous. Notre tendance naturelle, c'est l'égoïsme! D'un point de vue pratique, quand nous parlons d'ego, nous avons du mal à voir le nôtre, nous voyons plus facilement celui des autres !

Le travail avec les émotions
Il y a des manifestations qui permettent de voir l'ego réagir: elles sont désignées par un mot très poli dans la langue occidentale, les "émotions" ou "émotions perturbatrices" ! En tibétain, cela se dit "nyeun mong" : nyeun veut dire fou et mong aveugle. C'est-à-dire que nous sommes dans la folie, dans l'aveuglement de nous-mêmes. Il y a cinq émotions fondamentales : d'une part le désir ou attachement, puis son contraire que sont l'aversion, la colère, l'agression. Il y a ce qui est du domaine de l'orgueil, de l'importance de soi, le sentiment de supériorité et à l'opposé, l'envie, la jalousie, le sentiment d'infériorité. Au cœur de tout cela, l'ignorance: l'ignorance fondamentale! Ignorance ne veut pas dire ne pas connaître quelque chose, ce qui nécessiterait l'utilisation d'un dictionnaire, d'une encyclopédie,
pour savoir ce que nous ne savons pas, comme par exemple, l'ignorance de ce qui se passe à l'autre bout de la planète. Nous sommes dans l'ignorance de ce que nous sommes nous-mêmes. Nous sommes ignorants de nous-mêmes et tant que nous fonctionnons comme cela, le monde ne peut pas aller mieux puisque nous ne savons même pas qui nous sommes. Donc la base de tout est cette ignorance fondamentale qui fait que nous ne sommes pas conscients de nous-mêmes. Il y a un niveau très fondamental que l'on pénètre par l'absorption méditative, mais cette ignorance devient plus accessible justement à travers
les émotions. L'ignorance est précisément le fait d'être inconscients de ce que nous sommes, de ne pas voir comment une émotion naît et comment nous la projetons sur les autres. La solution à la souffrance et aux problèmes n'est pas dans la volonté de changer les autres ou ce qui est à l'extérieur de nous mais de nous regarder et de nous transformer nous-mêmes. Grâce au regard des autres nous pourrons en prendre conscience. Si nous écoutons ce que les autres nous disent, nous pourrons voir ce qui ne va pas en nous. La difficulté est qu'il est très facile pour nous de voir les autres: « Telle personne a tel problème, elle a telle émotion." Quand nous voyons le problème de l'extérieur, nous ne sommes pas impliqués, nous voyons simplement ce qui est de manière neutre. S'il s'agit de nous, ça devient tout de suite très émotionnel, parce qu'il y a cet attachement à nous-mêmes et que nous n'avons pas envie de voir ou d'entendre des choses sur nous-mêmes qui ne nous plaisent pas. Or, tant que nous ne voudrons pas le voir et tant que nous ne voudrons pas l'entendre, rien ne changera.

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