Science de l'esprit  

Les émotions #3
Lama Yéshé

Développer un regard intérieur
La difficulté est de développer une forme de regard intérieur. Habituellement avec nos yeux de chair, nous voyons tout ce qui est à l'extérieur. Les yeux peuvent tout voir très clairement sauf une seule chose: eux-mêmes. Avec l'esprit, nous voyons ce qui est extérieur, mais nous ne voyons pas en nous-mêmes. L'apprentissage spirituel consiste à développer une conscience de soi, un regard non pas tourné vers l'extérieur qui voit toujours les défauts des autres, mais un regard tourné vers l'intérieur pour prendre conscience de nos propres défauts. C'est un processus douloureux au début. Mais dès que nous prenons conscience d'un défaut, nous trouvons les moyens d'y remédier. Tant que nous ne nous rendons pas compte qu'il y a un problème, il n'y a aucune chance de jamais y porter remède. En enlevant les voiles, les uns après les autres, nous entrons en contact avec la dimension de sagesse propre à l'esprit. La pratique spirituelle ne correspond pas à une accumulation de qualités ou de connaissances, mais consiste seulement à se défaire de ce qui est en trop. Nous souffrons parce que nous voulons faire et obtenir quelque chose. La méditation, c'est le contraire: c'est un espace où nous ne cherchons plus rien; c'est comme se laisser dépouiller de tout ce qui est en trop. En développant ce regard intérieur, nous prenons conscience des dispositions égoïstes et négatives qui s'élèvent sans cesse dans notre esprit; dès qu'elles s'élèvent, nous les projetons sur les autres et nous en rendons les autres responsables. Si nous voyons ce processus, nous pouvons commencer à traiter les émotions. Il y a plusieurs méthodes et plusieurs degrés de pratique. Le premier degré consiste à reconnaître les émotions, à reconnaître leur dimension négative et à s'en prémunir. Si nous créons de la souffrance pour quelqu'un, nous sommes certains d'avoir un jour ou l'autre à vivre cette souffrance nous-mêmes. Ainsi vaut-il mieux s'abstenir de tuer, et pour s'abstenir de tuer, mieux vaut éviter les émotions, les états d'esprit qui conduisent à de tels actes, c'est-à-dire la colère, l'agression ou même l'avidité ou l'ignorance. Nous tuons quelqu'un parce que nous sommes en colère contre lui. Nous tuons un animal par désir, pour le manger. Nous tuons aussi simplement par ignorance: "Ah cette mouche! Elle me gêne, je la tue !" C'est d'abord dans l'esprit que cela se passe. L'esprit est la cause de ce qui se produit ensuite par la parole et le corps. Chaque fois, il faut arriver à déshabiller les bonnes intentions pour aller voir derrière les apparences, ce n'est pas aussi beau que nous le croyons! Nous prendrons conscience des émotions en étant avec les autres, car c'est dans la rencontre avec d'autres personnes que les émotions s'élèvent.

Rencontrer les autres
Au lieu de voir les autres comme des fauteurs de troubles, des empêcheurs de méditer en rond, nous pensons que grâce à eux, nous percevons beaucoup mieux nos défauts. Quand le grand maître indien Atisha partit au Tibet pour enseigner le dharma, les Tibétains étaient perçus comme un peuple pacifique. Il s'est dit : " Si vraiment ces gens sont si gentils et qu'il n'y a pas de personnes agressives ou colériques, je risque de développer de l'orgueil et de manquer d'entraînement et ma pratique va se relâcher. " Alors il emmena avec lui un moine de son monastère particulièrement colérique et agressif, pensant qu'il aurait ainsi quelqu'un pour s'entraîner! Arrivé au Tibet, il s'est rendu compte qu'il aurait pu s'en passer. L'attitude de l'entraînement spirituel est de ne pas chercher à fuir la difficulté mais de se rendre compte que si quelqu'un nous met en colère, cela signifie qu'il y a de la colère en nous et que cette personne nous aide à la révéler et à la voir. De même, si quelqu'un nous agresse, c'est simplement le signe qu'il y a une cause antérieure. Au lieu de lui en vouloir, on se dit: "Grâce à lui, je peux prendre conscience de mon mauvais karma et comme j'en ai conscience, je peux m' en débarrasser! S'il n'avait pas été là, j'aurais continué sans m'en rendre compte, je n' aurais jamais pu le purifier." Donc au lieu de lui en vouloir, nous éprouvons envers lui de la bienveillance. De plus, lui-même est en train de se créer du karma négatif. Nous lui sommes reconnaissants de nous faire progresser et nous faisons ce souhait: "Pourvu que tout ce karma, toute cette négativité, fondent en moi, mûrissent en moi et non en lui, lui qui m' a donné la possibilité de me libérer". Dans le mahayana, c'est grâce aux autres que l'on atteint l'Eveil. Pour un bodhisattva, les êtres ordinaires ont la même importance que les êtres éveillés parce qu'ils représentent les moyens de réaliser l'Eveil. Au lieu de réagir à une agression par une autre agression, notre réponse est une attitude intérieure de compréhension et de joie. Ses dispositions négatives vont se calmer parce qu'il va se sentir compris. La dette karmique va être purifiée. Mais si tout le monde est gentil, c'est dommage; si personne jamais ne nous embête, si nous nous entendons bien avec tout le monde, nous manquons d'entraînement, alors que faire?


La relation au lama
Alors, dans sa grande bonté et sa compassion, le Bouddha a inventé le maître spirituel. Il est celui qui nous montre, qui pointe du doigt justement tout ce qui ne va pas en nous. Il agit ainsi comme un miroir. Si nous réagissons de manière ordinaire, nous aurons tendance à projeter nos défauts sur le lama, en nous disant: " Il me montre constamment mes défauts! Je vais peut-être changer de lama ou de voie spirituelle! " Si le lama était mû par un profit personnel, il ne ferait que des compliments et il aurait ainsi l'adhésion de tout le monde. En faisant cela, il n'est pas un vrai maître spirituel, il trahit son engagement, son vœu de bodhisattva. Un lama authentique doit dire ce qui ne va pas. C'est ainsi qu'une relation juste s'établit entre le pratiquant et le maître spirituel. Nous apprenons du lama comment regarder en nous-mêmes, comment arriver à voir ce dont nous ne sommes pas conscients. Souvent, nous pensons que si nous regardons tout ce qui ne va pas en nous, cela va être terrible. C'est la politique de l'autruche et elle nous enfonce de plus en plus dans la souffrance. Il faut bien que tout ce qui est sale, tout ce qui est impropre en nous puisse sortir, puisse être évacué. C'est la fonction de la pratique. Ce qui peut paraître douloureux, ce n'est pas de regarder, c'est surtout l'idée de le faire et de se décider à le faire. Après, on peut se dire que c'est pire qu'avant, mais il faut avoir la patience d'arriver au terme. Quand on nettoie un vêtement le sale sort d'abord et ensuite, il est propre. La fonction du lama est de nous montrer nos émotions. D'abord apprendre à les admettre, puis ensuite, il va nous enseigner comment les regarder et comment les traiter. Non seulement nous arrêtons de nuire mais nous pouvons créer quelque chose d'utile et de positif. Nous éliminons le négatif et d'un autre côté, nous cultivons les paramitas, les qualités éveillées qui sont: la générosité, la conduite morale, la patience, la diligence dans la pratique, la méditation, la stabilité mentale jusqu'à développer la prajna, la capacité de percevoir directement les choses telles qu'elles sont. Nous travaillons sur ces deux tableaux: éliminer le négatif et développer le positif en nous.

La progression sur le chemin
Notre relation aux émotions se transforme au fur et à mesure de la pratique. Au début, nous avons une perception négative des émotions parce que nous sommes bien obligés de reconnaître qu'elles sont là et qu'elles nous dominent. Et puis, nous essayons de regarder directement l'essence des émotions. Parler de colère, d'orgueil et de jalousie, c'est un étiquetage que nous faisons sur des états mentaux. Ce que nous désignons par émotion, sensation ou perception, ce n'est rien d'autre que des pensées qui s'élèvent, que des moments de l'esprit. Si nous observons la
pensée qui s'élève, nous ne pouvons la trouver. La conscience supprime justement la pensée. Nous découvrons que l'essence des pensées, l'essence des émotions est vide. Vide ne signifie pas ici néant, mais vide de réalité, d'existence. La manifestation des pensées qui s'élève dans l'esprit est une manifestation illusoire. Tant que nous sommes fascinés, cette manifestation apparaît comme étant vraie, comme étant réelle. Ce qui cherche et ce qui est cherché sont une seule et même chose. L'esprit ne peut pas se voir puisqu'il est l'esprit, puisqu'il est celui qui produit justement toutes les pensées. Regardant simplement le mouvement de l'esprit, des pensées qui s'élèvent et qui disparaissent d'elles-mêmes, nous ne sommes plus inquiets. Nous ne sommes plus dans la recherche, le besoin de voir, de trouver ou de comprendre. Ce mouvement de l'esprit est de lui-même naturellement libre. Si nous restons simplement conscients de ce fonctionnement, les pensées se libèrent sans que nous ayons besoin de faire quoi que ce soit. La difficulté, ce ne sont pas les pensées, ce ne sont pas les émotions qui s'élèvent dans l'esprit, c'est l'attachement. Au lieu de les laisser disparaître naturellement, nous les faisons exister et durer. Nous donnons une existence à quelque chose qui n'en a pas.

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